Le Kosovo dans l’imbroglio des questions nationales balkaniques

, par SAMARY Catherine

L’intervention des « unités spéciales » de police serbe sur les plateaux de la Drenica au coeur du Kosovo (province serbe peuplée de près de 90% d’Albanais) visait (officiellement) à démanteler l’état-major de l’« Armée de libération du Kosovo » (UCK) après des attentats contre des policiers serbes, en février dernier. Près de 80 personnes ont été tuées : il s’agit de familles entières (hommes, femmes, enfants, vieillards) en tant que « clans » supposés subversifs ; leurs maisons ont été sélectionnées dans les villages pris d’assaut, et détruites sauvagement. Si aucun parti politique albanais ne se revendique de l’UCK ni d’une ligne de lutte armée, plusieurs dizaines de milliers d’Albanais ont manifesté depuis le début du mois de mars à Pristina et dans d’autres villes de la province pour protester contre le véritable responsable de la montée des violences : le terrorisme d’État serbe. Jour après jour, les manifestants ont aussi affirmé de façon croissante dans la rue leur volonté de gouverner un Kosovo indépendant, débarrassé du joug serbe.
Après ces manifestations albanaises, ce sont à leur tour 40 000 Serbes du Kosovo qui ont déferlé dans les rues de Pristina. S’ils voulaient sans doute rappeler que le Kosovo est le berceau de leurs ancêtres, leur « Palestine », le climat aujourd’hui n’est plus celui des grandes manifestations de 1989. À l’époque, plus d’un million de Serbes de la province en appelaient au pouvoir de Milosevic pour les défendre contre ce qu’ils décrivaient comme « un génocide » antiserbe perpétré par les Albanais et une « politique antiserbe » de Tito, concrétisée à leurs yeux par la perte de souveraineté serbe sur le Kosovo. Au tournant de cette décennie, Milosevic prenait la « défense des intérêts serbes » face à la crise de la Fédération, dans la perspective du regroupement de tous les Serbes dans une Grande Serbie que rejoindraient les Serbes de Croatie et de Bosnie, et dont le coeur historique serait à nouveau le Kosovo. Les 8 % de Serbes qui demeurent au Kosovo savent qu’aujourd’hui leurs manifestations s’inscrivent dans le contexte de ce que les partis nationalistes serbes dénoncent comme « trahison de la cause serbe » par Milosevic – et ils craignent explicitement de « perdre » leur dernière bataille du Kosovo. Il y a en tout cas échec du projet de grande Serbie, avec l’affirmation d’un État croate qui a réduit sa « minorité » serbe de 12 à moins de 5 % et avec la perte d’influence du parti de Karadzic dans la Republika Srpska de Bosnie aux dernières élections.
C’est dans ce contexte que, tant en Serbie que dans l’entité serbe de Bosnie, on a assisté ces derniers mois à une montée des votes favorables au parti radical serbe de Vojislav Seselj, exallié de Milosevic, qui demeure le défenseur cohérent d’une ligne de Grande Serbie, en assumant toutes les violences dont elle a été et reste porteuse. Parce que rien n’est réglé au Kosovo, la situation demeure donc explosive : côté albanais comme côté serbe, certains sont prêts à en découdre pour dominer le Kosovo. Et un embrasement dans la province affecterait immédiatement l’Albanie et la Macédoine voisine (25 % d’Albanais y revendiquent eux aussi d’être reconnus comme « peuple », avec ses droits politiques et linguistiques et se confrontent à une logique « républicaine jacobine » qui ne reconnaît que la langue et la citoyenneté macédonienne). L’offensive meurtrière des « unités spéciales » serbe contre l’UCK semble avoir été pour le pouvoir serbe une manière brutale d’annoncer les « bornes » des négociations à venir... Des négociations sous haute tension. Mais depuis la remise en cause des équilibres titites, quel est le bilan des huit ans de « reprise en main » de la province ?

1989, c’était le 600e anniversaire de la défaite du royaume médiéval serbe des Némanides (qui s’étendait jusqu’en Macédoine et en Grèce) face aux Turcs à Kosovo Polje (« plaine des Merles ») en 1389. Victorieux, l’empire ottoman s’empara de Constantinople et déferla jusqu’aux portes de Vienne.
Cette défaite historique signifia la décomposition de l’État serbe et la fuite des Serbes hors du Kosovo où subsistent de nombreux monastères orthodoxes notamment autour de Pec qui fut un temps le siège du patriarcat. La fuite des Serbes laissa la place aux populations albanaises massivement converties à l’islam. Mais la reconquête du Kosovo resta la hantise de la mythologie serbe jusqu’à la conquête de l’indépendance en 1912. Les migrations continuèrent au fil des grands bouleversements historiques et des conditions socio-économiques affectant la composition ethnique de la province. Dans la mesure où les deux peuples ne se mélangent pas et où ils revendiquent tous les deux la domination du Kosovo, les modifications démographiques et les flux migratoires furent à chaque époque un enjeu politique majeur.
La première Yougoslavie de l’entre-deux-guerres, dominée par la dynastie serbe, avait récupéré notamment la Macédoine et le Kosovo au détriment d’une Albanie qui ne comportait dès lors que la moitié de la population albanaise de son aire de peuplement. La monarchie serbe était obsédée par le rétablissement de l’équilibre ethnique et démographique brisé par la conquête turque. Elle installa ses colons sur les terres turques cultivées par les Albanais qui fuirent massivement. En 1929 Serbes et Monténégrins formaient 61 % de la province.
Mais la 2e guerre mondiale renversa à nouveau les courants migratoires en faveur des Albanais : la « Grande Albanie » sous domination du fascisme italien réunifia les terres de peuplement albanais, englobant le Kosovo et donna aux Albanais le droit à un enseignement dans leur langue pour la première fois dans leur histoire.
La victoire de la résistance titiste antifasciste mit fin à cet épisode, comme à celui de Grande Croatie dominée par les Oustachis croates. Un projet d’État multi-national, dominé par le PC yougoslave, émergeait. Mais lequel ?
Tito avait défendu le projet d’une confédération balkanique qui aurait regroupé, outre les républiques yougoslaves, l’Albanie, la Bulgarie et la Grèce, permettant aux Albanais de s’unifier dans un État multinational, sur un pied d’égalité avec les Slaves. La rupture avec Staline en 1948 mit fin à ce projet et consolida la domination serbe sur le Kosovo dans un premier temps.
En effet, les Albanais du Kosovo se retrouvaient piégés dans une deuxième Yougoslavie en conflit avec l’Albanie voisine qui soutenait Staline. La province (qui était alors encore à moitié composée de Serbes) subit un régime très répressif envers les Albanais et très centralisé à Belgrade jusqu’au milieu des années 60. En 1965, le système se décentralisa en évoluant à la fois vers plus de marché et vers une confédération, en permettant aussi une plus forte « ethnicisation » des instances républicaines et provinciales. En 1968, les Albanais du Kosovo revendiquèrent le statut de république pour la province. Ceci fut refusé, mais dans la nouvelle constitution de 1974, chaque république et les deux provinces de Serbie (Vojvodine et Kosovo) furent représentées de façon égale et dotées d’un droit de veto dans la chambre des nations.
Mais les écarts de développement se creusèrent avec la décentralisation et la gestion bureaucratique des fonds d’investissement. Les pressions démographiques (les familles albanaises ont 6 à 7 enfants contre 2 en moyenne dans les familles serbes) et la pauvreté de la province se conjuguèrent avec les tensions entre commnautés pour accélérer l’exode des Serbes hors du Kosovo. Dès 1971, les Albanais représentaient plus de 70 % de la province – 80 % au début des années 80 quand la presse serbe commença à dénoncer le « génocide antiserbe » au Kosovo...

La remise en cause des équilibres titistes : quels droits d’autodétermination ?

La manifestation de 1989 à Kosovo Polje marquait l’apogée de mobilisations qui avaient conforté les positions du nouvel homme fort de Serbie, le pragmatique Slobodan Milosevic : réaffirmer le « caractère serbe » du Kosovo – berceau du premier État serbe moyenâgeux – et restaurer le contrôle des pouvoirs de Serbie sur la province du Kosovo peuplée de 80 % d’Albanais, allait être un élément essentiel de son ascension politique contre ses adversaires encore fidèles à une approche « titiste » du Kosovo. La remise en cause du droit de veto es provinces qui en faisaient des quasi-républiques fut le premier acte de démantèlement des équilibres titistes et d’affirmation du nationalisme serbe, à la fin de la décennie 80.
Le contrôle des « représentants » de ces provinces au plan fédéral permit alors de former un « bloc serbe » (Monténégro, Serbie et les deux provinces, face aux quatre autres républiques) renforçant la paralysie des institutions. Les Slovènes protestaient contre la répression au Kosovo... mais ne voulaient plus payer pour les régions pauvres qui retardaient leurs objectifs d’intégration dans l’Union européenne. Les présidents serbe (Milosevic) et slovène (Milan Kucan) s’entendirent en coulisse sur les droits d’autodétermination... des peuples. Côté slovène, peuple et territoire d’État coincidaient – donc pas de problèmes. Et Milosevic s’opposa à l’intervention de l’armée yougoslave contre l’indépendance slovène : la Slovénie, sans minorités serbes, n’entrait pas dans ses visées stratégiques. Il en allait autrement de la Croatie (12 % de Servbes) et de la Bosnie-Herzégovine (33 % de Serbes)... Côté croate, Franjo Tudjman remit en cause la constitution titiste (1990) pour faire de la Croatie l’État du seul peuple croate : Tudjman avait accepté que la question du Kosovo reste une affaire intérieure serbe, parce qu’il voulait également que la question serbe de Croatie reste une affaire intérieure croate. Il s’entendit par ailleurs avec Milosevic en coulisse pour un partage de la Bosnie...
La Macédoine et la Bosnie-Herzégovine, désespérément attachées au maintien du cadre yougoslave par crainte des politiques de dépeçage de leur voisins furent confrontées à un dilemme, après les déclarations d’indépendance slovène et croate en 1991 : rester dans une Yougoslavie dominée par les pouvoirs serbes, ou bien choisir l’indépendance, avec ses risques. En espérant des protections internationales, elles choisirent l’indépendance.
Les minorités serbes de Croatie et de Bosnie s’engagèrent alors dans une logique de Grande Serbie, sous protection de l’État serbe, de l’armée yougoslave qui avait basculé dans un sens proserbe et des milices ultra-nationalistes. Cela signifia « nettoyer » puis proclamer des « républiques serbes » en Croatie et Bosnie et d’y organiser des référendums d’autodétermination. Sur des territoires ethniquement mélangées la perspective de regrouper les Serbes dans un même État les avaient engagé dans une inexorable logique de guerre et de nettoyages ethniques. Mais sur le fond, quelques soient les spécificités de leur situation, les minorités serbes exigeaient pour elles-mêmes ce que l’État serbe refusait aux Albanais du Kosovo : elles se retrouvaient brutalement dans la situation de peuple éclaté sur plusieurs États... comme les Albanais. Et dans les nouveaux États indépendants, elles craignaient un statut de « minorité » (effectivement menaçant en Croatie dans un contexte de « croatisation » de la langue officielle et des institutions par le nationalisme croate) mais elles avaient accepté une politique bien pire des pouvoirs serbes envers les Albanais du Kosovo... Ceux-ci étaient redevenus « minorité » en Serbie et en Macédoine où la langue d’État (langue serbe ou macédonienne) s’imposait. Les uns et les autres (Serbes en Croatie ou Albanais en Macédoine et au Kosovo) revendiquaient d’être reconnus comme « peuples » – avec droit d’autodétermination ?

Le régime de Tito avait supprimé, même au plan linguistique la notion de « minorité » douloureusement associée pendant la 2e guerre mondiale à de sombres pages de nettoyages ethniques.
Mais seules les communautés nationales non dotées d’un État hors de la Yougoslavie étaient considérées comme « nations » ou peuples (narod) constituants, dotés du droit d’autodétermination. Ce droit était ambigü, parce que les républiques n’étaient pas ethniquement homogènes sauf la Slovénie et qu’elles étaient devenues, avec la confédéralisation du système, des unités de base décisionnelles de la Yougoslavie, fonctionnant au consensus.
En outre, les Albanais du Kosovo et les Hongrois de Vojvodine, parce qu’ils étaient déjà « dotés » d’une mèrepatrie (un État Albanais et un État Hongrois) à l’extérieur de la Yougoslavie, n’étaient pas considérés comme « nations », ou peuples constituants de la fédération dirigée par Tito (leur caractère non slave aggravait cette dimension). Mais ils étaient plus qu’une « minorité » par comparaison au droit international en vigueur ailleurs. Ils avaient un statut de « nationalités » (narodnost), sans droit d’autodétermination, mais avec une très grande autonomie des ces deux provinces (quasi équivalente à celle des républiques, avec représentation fédérale et droit de veto) et une langue localement officielle – ce qui empêchait la majorité serbe de dominer ces provinces. C’est ce que le nationalisme grand serbe va dénoncer comme « anti-serbe ».
La « souveraineté serbe » s’arrêtait aux portes de ses provinces ; mais la Croatie était l’État du peuple croate et du peuple serbe de Croatie ; et la Bosnie-Herzégovine était l’État de ses trois peuples (Musulmans, Croates et Serbes, mis sur un pied d’égalité). Tous étaient citoyens de la Yougoslavie et de leurs républiques. Et celles-ci étaient devenues des sujets de base du système au moins autant, sinon plus que les « peuples » constituants dispersés sur plusieurs républiques : qui donc avait le pouvoir de décider une séparation éventuelle ? Lors de l’éclatement de la Yougoslavie, les uns et les autres, selon leurs intérêts du moment vont faire référence au droit des peuples/contre les États ou au droit des républiques/sur le dos des minorités. Et, brutalement menacées, ces minortés vont revendiquer d’être considérer comme peuple...

Huit ans d’apartheid... et d’enlisement

Après les changements de la constitution serbe en 1990, un nouvel ordre allait régner au Kosovo, soumettant les institutions et la nomination de tous les cadres – qu’il s’agisse de l’enseignement, de la santé ou de la police – à la domination serbe. Le projet de changer la composition ethnique de la province fut explicitement affiché à Belgrade – appuyé par toute une série de mesures incitant les Serbes à venir prendre des emplois et des appartements au Kosovo en place et lieu des Albanais licenciés et poussés à l’exode par le harcèlement policier. La population albanaise de la Province exprima alors par référendum son choix d’indépendance. Elle proclama le Kosovo république, se dotant d’un gouvernement en exil et d’institutions intérieures avec pour Président Ibrahim Rugova dirigeant du principal parti de la province (la Ligue démocratique du Kosovo – LDK). Les Albanais du Kosovo boycottèrent depuis lors (début des années 90) toutes les élections organisées par Belgrade. Ils se virent interdits d’accès de tous les bâtiments scolaires et universitaires, des bibliothèques, piscines et stades sportifs... Les syndicats enseignants et le ministère de l’éducation albanais organisèrent alors une scolarité parallèle, financée par la diaspora et par des contributions volontaires sur les activités privées.

Aux lendemains des Accords de Dayton-Paris sur la Bosnie-Herzégovine, l’atmosphère qui régnait au Kosovo laissait transparaître une exaspération certaine. Le fait que la dite « communauté internationale » n’ait pas pris en compte la question non résolue du statut du Kosovo faisait craindre aux divers dirigeants de la communauté albanaise que le sort de la province ait été sacrifié à la « realpolitik » : la consolidation du pouvoir du président serbe Slobodan Milosevic était un point d’appui majeur (avec le renforcement de l’armée croate et l’accord Milosevic/Tudjman) du « processus de paix ». La reconnaissance de la Fédération yougoslave (serbomonténégrine) par la France d’abord, puis par l’ensemble des gouvernements de l’Union européenne (après les accords de reconnaissance réciproque de la Macédoine et de la Fédération yougoslave au printemps 1996) consolidaient encore le pouvoir de Milosevic.
Parallèlement, sans aller jusqu’à prôner ouvertement le passage à la lutte armée en défense de leurs revendications d’indépendance, des oppositions croissantes à la ligne d’Ibrahim Rugova s’exprimaient au Kosovo : Adem Demaci notamment, dirigeant de la Ligue des Droits de l’Homme et du Parti parlementaire du Kosovo préconisait une lutte politique faisant appel à des manifestations de masse et exigeant la remise en cause d’un statu quo (« ni guerre ni paix ») entérinant finalement une situation d’apartheid, de violences larvées et de taxation exorbitante des activités privées albanaises par les pouvoirs serbes. Il contestait aussi une ligne indépendantiste de Rugova qui créait des illusions dans la population sur la nature du soutien promis par les ÉtatsUnis. Les manifestations de masse en Serbie l’an passé, ont eu un impact psychologique important sur les jeunes albanais, indiquant au moins la possibilité de s’emparer de la rue pour faire avancer une cause démocratique. L’indifférence internationale et cette situation de « ni paix ni guerre » où la question du statut du Kosovo a semblé s’enliser a suscité de croissantes oppositions dans et hors la LDK. L’émergence de l’UCK (Armée de Libération du Kosovo) exprime sans doute l’exaspération d’une partie de la population, notamment dans la jeunesse. Mais elle sert surtout à souligner l’urgence de l’ouverture de négociations que la partie albanaise voudrait internationaliser.

L’échec de la serbisation du Kosovo : vers un tournant ?

Or, l’on peut tirer un bilan pour le moins contrasté de ces années de « reprise en main », pour les pouvoirs serbes, du point de vue des objectifs qu’ils avaient affichés : serbiser le Kosovo, le soumettre définitivement à l’autorité de la Serbie et démontrer que tel était le moyen d’assurer aux populations serbes locales l’avenir radieux et la sécurité qu’elles attendaient... Il est vrai que, sur le plan administratif et policier, le Kosovo a été sous le joug serbe. Mais cette situation de tensions permanentes et d’apartheid publiquement dénoncé par les organisations de défense des droits de l’homme n’était pas favorable à une quelconque politique de développement économique de la province, ni d’ailleurs de réelle sécurité pour les Serbes de la province. Elle se retournait contre l’objectif d’implantation de colonies serbes : la grande masse des plus de 400 000 réfugiés serbes venant de Croatie et de Bosnie et incités à s’installer au Kosovo refusait de le faire. La riche Vojvodine, dotée de surcroît d’une population locale serbe majoritaire, était bien plus attractive que le Kosovo. En dépit de l’exode des Albanais refusant notamment de participer à la guerre ou cherchant à l’étranger des ressources pour aider leurs familles, le Kosovo demeure plus que jamais Albanais.
Telle est la cause profonde d’un possible tournant pragmatique de Slobodan Milosevic. Seul pour lui compte le pouvoir. Mais pour y arriver ou pour s’y maintenir, le président serbe a su jouer sur toutes les cordes : il a puisé sa force dans le programme nationaliste (la réunion des Serbes dans un même État) — puis dans sa trahison aux yeux des Serbes de la Krajina croate ou de Bosnie qui n’ont pas eu la chance d’être inclus dans les bons pourcentages. Il a bénéficié des sanctions internationales (que le peuple serbe a perçues comme une injustice et comme la cause de tous ses maux, resserant les rangs autour de son dirigeant) – puis de leur levée faisant de lui l’artisan de la paix. Il a consolidé son pouvoir dans l’alliance avec son extrême-droite, puis dans le divorce avec elle à partir de l’automne 1993, et encore peut-être aujourd’hui, où il apparaît comme un moindre mal face à son opposition. Il s’est légitimé dans la guerre, en défense des « intérêts serbes », puis dans la paix en défense des mêmes intérêts. Il a utilisé contre les anciens dirigeants titistes qu’il a évincés les mobilisations de masse « antibureaucratiques » et les thèses nationalistes serbes. Mais il a aussi exploité une continuité d’appareils bureaucratiques issus de l’ancien régime, un « yougoslavisme » titiste qui, à l’occasion, le différencie de son extrême droite nationaliste, et, sous l’étiquette « socialiste », une politique économique moins subordonnée aux diktats du FMI que son opposition libérale. Il promet tout, les privatisations comme la protection sociale. Et il a su tirer bénéfice de la thèse du « complot international » antiserbe, puis d’un « partenariat » assuré avec les grandes puissances et l’OTAN dans la gestion des accords de Dayton et de « l’ordre balkanique »... Que sortira-t-il de sa poche sur le Kosovo ?
La chance d’une négociation provient de l’échec du projet de transformation ethnique de la province – et du peu de probabilité d’une nouvelle logique de guerre du côté du pouvoir de Milosevic : le Kosovo est peut-être une « Palestine », mais où les Serbes ne veulent pas retourner vivre... Il est même loin d’être évident aujourd’hui que la jeunesse serbe serait prête à mourir pour le Kosovo, même si elle s’est honteusement tue sur cette question...
Le fait est que les Serbes comme les Albanais du Kosovo ont été soudainement informés début septembre 1996 que leurs présidents, Slobodan Milosevic et Ibrahim Rugova, s’étaient pour la première fois rencontrés et avaient signé un accord avec la médiation de la communauté catholique italienne « Sant Egidios » [1]. L’accord portait sur le retour des élèves albanais dans les locaux scolaires et universitaires, laissant de côté la question du statut de la province. Il a dès lors produit une grande surprise et beaucoup de méfiance dans les deux communautés. L’accord est resté lettre morte. On craignait (à juste titre) du côté albanais que la question du statut du Kosovo ne s’enlise derrière des accords partiels, pour finalement servir à « faire passer » la domination serbe. Mais la rencontre a créé un précédent.
En outre, alors que l’Académie des sciences de Serbie avait marqué par ses textes de 1986 la politique de reprise en main de la province, réaffirmant que le Kosovo était une « partie inaliénable de la Serbie », elle a opéré il y a de cela près de deux ans, un tournant idéologique majeur : son président, Aleksander Despic a publiquement reconnu « l’amère vérité ». À savoir que le Kosovo « était perdu pour les Serbes », pour des raisons démographiques. De ce constat il a déduit un choix pour les Serbes : soit partager le pouvoir d’État dans cette province avec une population albanaise croissante ; soit céder l’essentiel du Kosovo à la population albanaise [2]. De telles formulations ouvrent des portes. Mais lesquelles ? Certaines sont évidemment dangereuses : celle de la partition « ethnique » a déjà démontré ses impasses et sa dynamique. Vaton la voir imposée militairement pour conserver aux Serbes quelques régions de monastères ... et de richesses minières ? Si tel était le choix de Milosevic on ne peut exclure de nouvelles offensives policières visant à « nettoyer » la région que les Serbes voudraient s’approprier avec des risques d’engrenages incontrôlables qui pourraient embraser la Macédoine et l’Albanie voisines.
L’indépendance totale du Kosovo (hors de la Fédération yougoslave et sans partage donc) reste radicalement rejetée par les pouvoirs serbes. Leur position de force dans cette question est liée à l’imbrication des questions albanaises au Kosovo et en Macédoine : si le Kosovo est indépendant, les Albanais de Macédoine voudront le rejoindre, entrainant l’éclatement de la Macédoine. Estce le meilleur contenu à proposer dans le cadre du droit d’autodétermination des Kosovars ?

Pour une république du Kosovo et une confédération d’États balkaniques

Les approches classiques du droit d’autodétermination ne règlent ni la situation spécifique de minorités qui aspirent à un statut de peuple, ni la solution la meilleure que cette revendication doit trouver : en Croatie, il fallait certainement s’opposer à une logique séparatiste des Serbes de la Krajina, qui les amenait à un nettoyage ethnique des territoires mélangés où ils vivaient. Une autonomie (personnelle et partiellement territoriale) dans un État croate multinational était la logique la meilleure à défendre radicalement rejetée par le pouvoir croate. Une logique similaire peut être défendue en Macédoine contre « l’unitarisme » dominant. En Bosnie-Herzégovine, il fallait rechercher des formes de représentation des peuples et communautés qui ne s’appuient pas sur une territorialisation ethnique : sinon les nettoyages ethniques étaient inévitables... La territorialisation de l’autonomie, quand les populations sont peu mélangées peut avoir un sens d’autogestion locale. C’est pourquoi elle a beaucoup plus de sens au Kosovo qu’en Bosnie. Bref, il n’y a pas de réponse universelle à la défense (universelle) des droits des peuples.
Au Kosovo, il faut en tout cas reconnaître, quelle qu’en soit la forme, le droit d’autogouvernement de la majorité albanaise locale tout en protégeant les droits des Serbes qui doivent pouvoir continuer à y vivre sans y imposer leur domination. La stabilisation et la confiance en ces droits respectifs imposent des liens très ouverts avec les États voisins des Balkans. Ceci est possible tant avec l’Albanie que la Macédoine, même si le Kosovo reste une des entités de base de la Fédération yougoslave... Il n’y a guère d’alternatives (et l’on ne peut donner des droits aux uns que l’on refuse aux autres) : soit l’on va vers des États ethniquement purs, et notamment vers une Grande Albanie (mais la Macédoine alors éclatera et l’on ne voit pas pourquoi la Bosnie-Herzégovine n’éclaterait pas elle aussi, élargissant la Serbie et la Croatie... avec un État musulman croupion et menacé en permanence). Soit l’on va vers des États multinationaux indépendants et des liens entre eux à l’échelle balkanique.

Quel jeu des grandes puissances ?

Il est manifestement erronné de croire que les intérêts capitalistes s’opposent à cette deuxième variante de confédération balkanique que le mouvement ouvrier a été le premier, historiquement, à défendre. Une telle logique est en effet davantage porteuse de paix que la première variante, elle coûtera moins en forces d’intervention militaires, et elle sera plus favorable aux investisssements... C’est pourquoi les ÉtatsUnis notamment la défendent.
Ce qui est vrai, par contre, c’est que la logique libérale capitaliste est incapable de stabiliser de façon cohérente cette variante de confédération balkanique (de même qu’elle aura du mal à stabiliser la construction de l’Union européenne) : parce que la logique marchande creuse les écarts de développement et les antagonismes régionaux, d’une part ; et d’autre part parce qu’il n’y a pas de réponse cohérente des divers bourgeoisies aux droits des peuples. L’Allemagne, la France, l’Espagne ou le RoyaumeUni, la Belgique ou la Grèce, les États-Unis ou le Danemark recouvrent autant d’histoires différentes que d’États-nations sur des bases diverses...
En tous les cas, il serait aberrant de soutenir que seule une option indépendantiste est juste parce que... les gouvernements occidentaux s’y opposent.
On ne choisit pas une option (indépendance ou pas) en fonction de ce que les gouvernements occidentaux (lesquels, d’ailleurs, puisqu’ils ne pensent pas tous pareils ?) en pensent – à un moment donné : aurait-il fallu être pour l’éclatement de la Yougoslavie parce que la plupart des gouvernements étaient contre ? Ou contre l’indépendance croate parce qu’ l’Allemagne la soutenait ? Tout ceci est naïf : les investissements capitalistes ont besoin d’États stables pour être protégés. Peu importe pour le capital qu’il s’agisse de grands ou de petits États, d’États multinationaux ou d’une seule communauté... L’Allemagne et le Vatican ont systématiquement encouragé puis soutenu l’autodétermination des Slovénes et des Croates, même si l’un et l’autre pouvoir a depuis pris ses distances avec le pouvoir croate. Les États-Unis (et le FMI) ont d’abord préféré avoir à traiter des questions de la dette avec un État yougoslave qu’avec une multitude d’États au pouvoir incertain. Par crainte d’une logique incontrôlable, il en fut de même des États européens, en dehors de l’Allemagne. Puis, ils ont accepté (voir soutenu) l’éclatement de la Yougoslavie – en acceptant une logique d’autodétermination et donc d’États souverains sur la base des anciennes républiques yougoslaves.
Ils ne veulent pas aller plus loin, car le point commun de tous les gouvernements occidentaux quels qu’aient été leurs « alliés » préférés, quelle que soit leur « zone d’influence » et l’évolution de leurs positions, c’est d’essayer, par les moyens (carotte et bâton de la real politik et de l’OTAN) d’éviter une guerre balkanique — ce n’est pas du tout le contexte du début du siècle... Ils veulent, de ce point de vue, éviter tout engrenage qui pourrait encourager l’éclatement de la Bosnie-Herzégovine et celui de la Macédoine. C’est dans cette optique que toute reconnaissance d’un droit de sécession du Kosovo est radicalement rejeté.
C’est sur cette arrière-fond que vont s’ouvrir les négociations sur le Kosovo, avec des variantes. Du côté français, le point de départ est de ne pas modifier les frontières de la Serbie, tout en revendiquant un retour à une « large autonomie » du Kosovo. Pour les États-Unis, ce sont les frontières de la Fédération yougoslave (Serbie et Monténégro) qui seront protégées contre tout projet d’indépendance – avec le soutien à une revendication de république du Kosovo qui placerait les Albanais en position d’égalité avec la Serbie et le Monténégro et éviterait le retour peu crédible à la case départ (l’ancienne autonomie d’une province serbe). Et il est certain que cette position rencontrera plus d’hostilité côté serbe (indépendamment des points de vue nationalistes serbes, Milosevic accepterait-il de se confronter à une nouvelle république qui contesterait son pouvoir, comme le fait de plus en plus le Monténégro ?) – et plus de soutien côté albanais, mais beaucoup de scepticisme.
C’est aux intéressés (pas aux grandes puissances) de trouver les réponses et les compromis qu’ils jugent acceptables – c’est-à-dire permettant à leur peuple de vivre mieux et en paix, tout en le rapprochant de ses objectifs ultimes.
La tendance de toute solution partielle de la question albanaise sera d’aller vers la réunion du peuple albanais parce que c’est manifestement son aspiration – et il faut la reconnaître, comme il faut la reconnaître pour tous les autres peuples éclatés des Balkans. La résistance armée pour imposer l’indépendance, quelle que soit sa légitimité et la solidarité que l’on doit porter aux victimes de la répression serbe, ne paraît ni la seule issue, ni la meilleure. Elle serait sans doute un désastre pour le peuple albanais lui même. Et c’est la raison pour laquelle il est peu probable que la majorité des Albanais la choisissent. Les solutions de compromis – l’autonomie retrouvée ou une république dans le cadre de la FRY – ne préserveront la paix que si elles sont réellement discutées et acceptées par les intéressés en mettant fin aux brutalités policières, et si elles vont dans le sens des aspirations profondes des populations : donc si elles sont conçues et articulées le plus vite possible sur le « bon espace » pour résoudre réellement la question albanaise et la question serbe – l’espace balkanique...
Malheureusement l’obstacle premier dans cette direction, ce sont les gouvernements réactionnaires qui dominent les États actuels dans cet espace – et l’absence d’opposition démocratique capable de proposer une alternative progressiste sur les questions sociales et nationales. Mais c’est avec les sociétés civiles (pas l’OTAN et les gouvernements occidentaux) que cet avenir-là se construira. Toute avancée vers plus de démocratie et de possibilité pour chaque peuple de prendre en main son avenir devra être soutenue, dans cette optique.

Notes

[1Cf. AIM Pristina, 6 septembre 1996, Violeta Orosi.

[2Cf. AIM, Pristina, juillet 1996, articles de Shkelzen Maliqi et Besim Abazi.