Les premiers pas de la marche mondiale des femmes

, par ROSEHILL Catherine

La Fédération des femmes du Québec est à l’initiative du projet de la marche mondiale des femmes contre les violences et la pauvreté, de Van 2000. Une rencontre internationale à Montréal du 16 au 18 octobre dernier a consacré les premiers pas de cette extraordinaire aventure.

La Fédération des femmes du Québec créée en 1966, forte du succès de sa marche nationale contre la pauvreté intitulée « Du pain et des rosés pour changer les choses » de juin 1995 et de la notoriété acquise par sa présidente Françoise David, s’est mis en tête d’organiser une marche mondiale des femmes contre les violences et la pauvreté en l’an 2000. L’idée fut lancée lors du Forum des femmes de Pékin à l’automne 1995.

Premier rendez-vous

Après plusieurs mois de contacts dans tous les continents, la Fédération des femmes du Québec organisait la première rencontre internationale à Montréal afin de définir les grandes lignes du contenu et des formes que devrait prendre cette marche.
D’ores et déjà, on compte au total 1 150 organisations de femmes dans 105 pays associés au projet.
Afin d’éviter la sur-représentation des pays du Nord, le nombre de personnes pour chaque délégation était calculé au plus juste. Etaient présentes à Montréal 150 déléguées de 67 pays. Lors d’une réunion à Paris, cinq déléguées ont été choisies, pour représenter la « Coordination française pour la marche mondiale des femmes » : Maya Surduts du Collectif national pour les droits des femmes, Suzy Rojtman du Collectif féministe contre le viol, Claire Villiers d’AC !, Gisèle Marie de la Coordination lesbienne nationale, et Marie-France Boutroue de la CGT. Cette délégation, en présence de Françoise David de passage à Paris, a tenu une conférence de presse de présentation du projet le 11 septembre dernier.
Dès la descente d’avion à Montréal, le ton était donné. Des pancartes dans tout l’aéroport, suite à un mouvement engagé sans doute par le personnel et les syndicats, indiquaient une préparation à la grève pour l’« équité salariale » entre hommes et femmes avec un slogan savoureux « Arrêtez de niaiser, payez ! » Comme dit Claire Villiers, ce n’est pas en France qu’on verrait cela !
Bénéficiant d’un nombre impressionnant de femmes bénévoles, la Fédération des femmes du Québec avait mis tous les moyens pour le bon déroulement de la rencontre.
La tenue d’une foire internationale des stands a permis aux différentes délégations de faire connaissance dès le premier jour. Invités à l’ouverture des journées, les pouvoirs publics québécois ont apporté leur soutien à la marche. Une première séance plénière a été consacrée à la présentation des pays présents. L’essentiel des débats a été organisé ensuite en ateliers. Chaque atelier devait aborder l’ensemble des volets revendicatifs.
Un projet de plate-forme, accompagné de revendications précises et de quelques pistes de réflexion sur les formes d’actions nationales, continentales, voire mondiales, avait déjà circulé dans la plupart des pays.
L’objectif est clair, la marche mondiale est une réponse à un monde néolibéral qui n’en finit pas de creuser le fossé entre « le Nord et le Sud, les riches et les pauvres, les femmes et les hommes, les êtres humains et la nature ».
La globalisation des marchés et la spéculation effrénée plongent 70% de femmes et d’enfants dans la pauvreté absolue ; le FMI et la Banque mondiale dictent leur politique d’ajustement structurel au détriment des populations ; les inégalités envers les femmes demeurent alors qu’elles fournissent les 2/3 des heures de travail et n’en retirent qu’un dixième du revenu mondial ; les violences, les discriminations, faites aux femmes, sont une réalité universelle.

Un pari audacieux

Si l’ensemble des participantes partage cette analyse de la situation, la concrétiser par des revendications unifiées est une véritable gageure. Il est évident que les différentes situations politiques, économiques, les différences culturelles et de pratiques sociales des femmes de chaque pays supposent de fonctionner au consensus et de respecter la libre déclinaison dans chaque pays des axes retenus en commun.
Concernant le volet pauvreté, les revendications d’ordre économique et social font l’objet de fortes convergences tant du point de vue du constat que des revendications.
Le débat n’est pas clos, mais des formulations ont été adoptées :

  • mise en place par tous les Etats d’une loi-cadre visant à l’élimination de la pauvreté, incluant des mesures spécifiques pour les femmes, mise en œuvre de plans d’action et de politiques assurant l’autonomie économique et sociale des femmes. Suit la déclinaison d’exigences et de droits en matière de travail, d’égalité salariale, de sécurité de revenu, de santé, de culture, de logement, d’accès à l’eau potable, etc. Ce sont des revendications fortes si l’on songe notamment à la situation des femmes d’Afrique ou des pays musulmans.
  • mesures d’urgence comme l’instauration de la taxe Tobin reversée à un fonds spécial dédié au développement social, la fin des politiques d’ajustement structurel et l’annulation de la dette de tous les pays du tiers-monde, l’élimination des paradis fiscaux, la fin du secret bancaire.
    D’autres propositions touchent à l’organisation politique mondiale et au pouvoir réel des populations.
    Concernant la partie sur les violences, la difficulté réside dans l’unification du contenu des revendications, tant le vécu et les priorités des femmes varient selon les pays.
    « Dans les ateliers, les débats les plus âpres ont été ceux relatifs au droit à l’avortement et aux droits des lesbiennes », comme le souligne Maya Surduts.
    Les délégations des pays d’Afrique, du Proche-Orient, notamment, ont fait part de leur impossibilité de défendre ces droits vu l’état d’avancement de leurs sociétés sur ces sujets.
    Les occidentales y sont farouchement attachées du fait des luttes acharnées qu’elles ont dû mener ou mènent encore pour obtenir et élargir ces droits. Maya Surduts et Suzy Rotjman sont intervenues en ce sens.
    En pleinière, Gisèle Marie de la Coordination lesbienne nationale a défendu farouchement son point de vue, en faveur du droit des lesbiennes.
    Si cette confrontation est un peu « rude » c’est que toutes les participantes comptent réellement mener campagne pour cette marche, et mobiliser en tenant compte des réalités concrètes de leurs pays. C’est cela qui est positif et prometteur pour la réussite de cette initiative inédite. Comme dit Claire Villiers « ce sont des textes qui contiennent des revendications pour gagner et qui n ’ont pas vocation à rester dans un tiroir ».
    Et d’ajouter « on se bat pour rien de moins que d’en finir avec le capitalisme néolibéral et le patriarcat ! ».
    Au final, en comité de synthèse, des formulations consensuelles ont été adoptées. Ainsi, sans nommer le droit à l’avortement, le texte exige que les Etats reconnaissent « aux femmes le droit de disposer de leur vie et de leur corps et de maîtriser leur fécondité ».
    Quant aux revendications relatives aux droits des lesbiennes, que ce soit en terme d’accès à tous les droits sans discriminations ou en terme de droit d’asile, il a été décidé de dissocier ce point de l’ensemble de la plate-forme revendicative, en mentionnant les pays qui y sont favorables. Les autres pays ont obtenu un droit de réserve.

Construire une marche de lutte

Un des points en débat porte également sur la conception même de l’initiative. Les Québécoises semblent favorables à une adresse en direction de l’ONU et raisonnent beaucoup en termes de directives et Conventions. Si l’arsenal juridique international n’est pas à négliger, la délégation française, et nombre de délégations du Sud penchent davantage pour dénoncer le FMI et la Banque Mondiale, véritables responsables de la pauvreté de par le monde.
Plus globalement, les premières ont une démarche plutôt institutionnelle alors que les secondes s’inscrivent davantage dans une perspective de lutte.
Les scénarios d’action listés à Montréal ne sont pas exclusifs les uns des autres. Trois niveaux ont été proposés par les Québécoises :

  • une campagne « d’éducation populaire » sur les revendications mondiales de la marche avec un support, type carte pétition, adapté dans chaque pays.
  • des actions nationales portant sur des revendications propres mais en lien évidemment avec les thèmes des violences et de la pauvreté.
  • un ou des rassemblements mondiaux du 8 mars 2000 au 17 octobre 2000, point culminant de la marche.
    Un comité de liaison international, avec correspondance internet, suivra le déroulement des préparatifs de la marche dont la gestion continuera d’être assumée par les Québécoises. Une réunion du comité de liaison se tiendra à l’automne 1999. Font partie de ce comité, 9 représentantes de l’Afrique, 2 de l’Amérique du Nord, 5 de l’Amérique latine, 3 des Caraïbes, 7 de l’Asie, 4 de l’Europe, et 1 autochtone représentant les femmes n’appartenant pas à une seule nation, et enfin une déléguée de la Fédération internationale démocratique des femmes à la demande des femmes arabes.

Côté français, la discussion doit se poursuivre sur la forme de la marche ou des marches nationales, ce qui suppose, de fait, l’existence de collectifs locaux capables d’accueillir les marcheuses. Le 8 mars 2000, comme dans tous les pays, sera la date du lancement officiel de la marche mondiale et donnera lieu probablement à des manifestations nationales.
Une initiative à dimension européenne est envisagée. Pour l’instant, nombre de pays européens manquent à l’appel. Seules la France et la Belgique se sont réellement structurées pour cette marche. A Montréal, un premier contact s’est établi entre ces deux pays, et des représentantes du Portugal, de Croatie, de Grèce, des Pays-Bas, de Grande-Bretagne, et des mouvements comme le Lobby européen ainsi que la Fédération internationale démocratique des femmes (liée à l’ancien bloc de l’Est). Cette dernière sera la boîte aux lettres pour l’Europe et une rencontre est prévue courant avril 1999.
L’aventure est au bout du chemin, rassemblons toutes les forces et faisons jouer tous les réseaux nationaux et européens afin que cette marche mondiale des femmes soit le début de la conquête de nouveaux droits.

  • Organisations premières signataires : AC !, AFEI, APEIS, ASFAD, CADAC, Collectif Féministe contre le Viol, La CLEF, Rupture, CDSL, Droits devant !, Les Marches européennes, FASTI, Du Côté des Femmes, Fédération nationale solidarité femmes, Femmes et changement, CGT, FEN 94, SUD/PTT, SNuipp et SNES/FSU, FSU-National, URI/CFDT Basse-Normandie, FGTE/CFDT, SUD/CRC, Les Verts, Fédération anarchiste, LCR, JCR-Red, et nombre de collectifs et associations de province.