Entretien

Où en est le Parti socialiste ?

, par WEBER Henri

  • Critique communiste : Ségolène Royal est donc la candidate du Parti socialiste. Comment expliquer sa victoire et comment en analyser le sens et les conséquences ?

Henri Weber : Ségolène Royal a su habilement répondre à l’aspiration au renouveau présente chez les militants socialistes, et dans l’électorat. Elle a également profité de la conviction, distillée par les sondages, qu’elle était la seule à pouvoir battre la droite. Barrer la route à Sarkozy, c’est ce que veulent les militants et les électeurs socialistes. Cette seconde raison est donc venue conforter la première, amenant les adhérents, anciens et nouveaux, à se porter sur son nom.

Cela dit, elle n’a pas été désignée seulement grâce à ce qu’on appelle aujourd’hui la « démocratie d’opinion », en premier lieu les médias et les instituts de sondage. Elle a été élue à l’issue d’un processus dont la première étape a été l’élaboration d’un projet sur lequel s’est retrouvée la quasi totalité des socialistes lors du congrès du Mans. Un projet qui réconcilie les partisans du « oui » et ceux du « non » au référendum, sur une base de gauche, visant à réorienter la construction européenne. Et au terme d’un débat interne dont on vu seulement le sommet de l’iceberg — les grands meetings régionaux et les confrontations télévisées —, mais qui a aussi donné lieu à des milliers de débats dans les fédérations et les sections, débats contradictoires où les partisans des six, puis des trois candidats à la candidature ont confronté leurs points de vue.

La candidate finalement désignée est donc tenue par une certaine orientation. Et je constate que dans son discours actuel, elle en tient compte : sur la question européenne, elle a pris à partie la Banque centrale, disant qu’il y avait urgence à la réformer en profondeur, elle a reproché à Jean-Claude Juncker sa passivité sur le plan économique. On ne l’entend plus tenir les propos qui ont fait frémir beaucoup de socialistes, sur la carte scolaire par exemple... En revanche, elle reprend certains thèmes défendus par Laurent Fabius, par exemple sur la question du logement social : lors de sa présentation de vœux, elle a déclaré que c’est l’État, donc les préfets, qui devait se substituer à la carence des collectivités locales quand celles-ci n’appliquent pas la loi SRU qui oblige les agglomérations à construire au moins 20 % de logements sociaux...
Bref, elle a compris que ce pays est le lieu d’une double radicalisation : radicalisation à droite, évidemment, on le voit avec la poussée de Le Pen, mais aussi radicalisation à gauche. Une radicalisation qui est forte et à laquelle elle s’efforce de donner une expression et un débouché politiques.
Le Parti socialiste, conformément à sa tradition, après avoir longuement et intensément débattu, s’est rangé unanimement derrière sa candidate.

  • Critique communiste : Il ne s’agit donc pas d’une rupture fondamentale ?

Henri Weber : Non, ce n’est pas une rupture fondamentale. Là où il y a une inflexion forte c’est que, sous la Ve République, le candidat à la présidentielle était traditionnellement désigné selon trois critères. Le premier était celui de la compétence, avérée par les performances, réalisées à des postes de hautes responsabilités : ministères stratégiques, direction du Parti, présidence des l’Assemblées... Encore mieux, lorsqu’on avait cette triple expérience à la fois. Le second critère était la force de caractère attestée par la capacité à faire face à l’adversité et à se relever de coups susceptibles de mettre définitivement sur le flanc une personne normalement constituée. On pense évidemment à Mitterrand, après l’affaire de l’Observatoire ou après Mai 68... Le troisième critère était la capacité à rassembler l’ensemble de sa famille politique et même un peu au-delà... Droite et gauche étant diverses, « plurielles », il fallait que le candidat témoigne de son aptitude à rassembler l’ensemble. Dans le système de désignation qui a prévalu au cours du dernier demi-siècle, ces trois critères ont toujours été respectées, sauf peut être pour Giscard, d’où le fait qu’il a été rapidement contesté, impopulaire et finalement minoritaire. Pour tous les autres, les trois conditions ont été réunies.

Selon ces critères, ce n’était pas Ségolène Royal qui aurait dû sortir du chapeau. Elle a, certes, exercé des responsabilités, mais dans des ministères secondaires : l’environnement, la famille, l’enseignement scolaire, sous la férule de Claude Allègre... Elle s’est tenue à l’écart de la direction du Parti et n’a pas joué de rôle leader dans l’animation du débat public. S’agissant de sa capacité de rebond, on ne la connaît guère, même si on la pressent ; et quant à son aptitude à rassembler la gauche, la preuve reste à faire, pour parler comme notre candidate.

Il faut donc admettre qu’on est entré dans un nouvel âge de la démocratie, qui n’est pas seulement médiatique et sondagier, mais aussi individualiste et sceptique sur le plan idéologique... Dans ces conditions, les critères de sélection à la magistrature suprême ont peut-être changé.

Le critère de compétence joue probablement beaucoup moins, auprès d’un électorat qui doute de ceux qui sont supposés savoir. Aux yeux des citoyens, les élites politiques se sont montrées incapable de maîtriser les principaux fléaux des sociétés modernes : le chômage, la précarité, la montée de l’insécurité publique et sociale, la crise de l’État providence, les atteintes à l’environnement... L’idée que les grands leaders politiques ne sont qu’apparemment compétents a fait son chemin, on le voit dans les enquêtes d’opinion.

La désignation de Ségolène Royal par les militants du Parti socialiste, sa popularité dans les sondages indique peut-être que les règles traditionnelles de sélection « des meilleurs parmi les bons » ont changé. Elle a été désignée parce qu’elle n’était pas tenue pour responsable de ce qui est advenu depuis 25 ans, et parce qu’elle apparaissait comme proche des électeurs et semblables à eux. Une vieille thèse de la philosophie politique distingue deux formes de démocratie, l’une de type « aristocratique », où les représentés désignent des représentants qui leur paraissent supérieurs à eux, sachant mieux qu’eux-mêmes ce qu’il convient de faire ; l’autre, « démocratique », où les représentés cherchent à désigner des représentants qui leur sont proches et qui leur ressemblent. Ce qui vient de se passer paraît renvoyer à cette seconde forme.

  • Critique communiste : Pourtant son affirmation au sein du Parti socialiste paraît en contradiction avec les traditions, les comportements politiques de ce parti...

Henri Weber : Je serais plus nuancé. On est entré, je le disais, dans un nouvel âge de la démocratie : l’action politique se fait sous contrainte médiatique, les médias ont un effet d’amplification et d’influence important, c’est désormais une donnée dont tous les politiques tiennent le plus grand compte, à commencer par Olivier Besancenot. Cela ne rend pas les médias tout puissants : la télévision ne fait pas l’élection, sinon Giscard n’aurait jamais été battu.

Ségolène Royal n’a pas été élue indépendamment d’un discours politique, elle s’exprime sur les questions économiques, sociales, internationales, de société. Et ce qu’elle dit renvoie pour beaucoup au projet socialiste. Elle a pris le parti à rebrousse-poil sur une série de questions, mais dès le lendemain, elle rectifiait le tir. Ainsi, sur les 35 heures par exemple, sa position de départ a ensuite été précisée pour indiquer que ses critiques portaient sur certaines modalités d’application, que les 35 heures étaient une grande conquête sociale qu’il fallait préserver et consolider. Il en est de même sur beaucoup d’autres questions.

  • Critique communiste : Par rapport à la vie politique du Parti socialiste, structurée par les courants, n’y a-t-il pas un bouleversement ?

Henri Weber : Il y avait une bataille de courants, dans laquelle Ségolène Royal est entrée et elle a renversé la table. Parce qu’elle a capté, je l’ai dit, le désir de renouveau, et la volonté de vaincre des militants socialistes.

Mais il est clair que ce n’est pas n’importe quelle femme de cinquante ans qui pouvait faire cela. Ségolène a des qualités propres, une stratégie de communication fort ancienne et sophistiquée. Je conseille la lecture du livre de Daniel Bernard Madame Royal qui est le meilleur sur la question et qui été publié en septembre 2005, donc écrit au printemps 2005, bien avant l’envol de la Présidente du Poitou-Charentes, dans lequel il explique tout cela : une stratégie d’abord médiatique, l’occupation d’une série de terrains lui donnant une image à la fois de proximité et très consensuelle. Tout cela est pensé. Elle incarne une France profonde, provinciale, son roman familial n’y est pas pour rien : petite fille de général, fille de colonel, famille vosgienne et nombreuse, très catholique... Elle est en même temps un pur produit de la méritocratie républicaine, elle s’est émancipée de sa famille et de son milieu grâce à l’école... Tout cela se voit à l’écran et les Français n’y sont pas indifférents.
Ségolène Royal n’est donc pas là par hasard. Elle correspond à une situation, et elle a su la saisir.

  • Critique communiste : La victoire de Ségolène Royal c’est la défaite de Laurent Fabius ?

Henri Weber : Oui, mais en politique, ça va, ça vient.
Laurent Fabius a poursuivi une évolution déjà ancienne, qui date de sa réflexion sur la défaite du 21 avril 2002. Il a alors été abasourdi, comme nous tous, par cette débâcle, et il a cherché à en comprendre les raisons, comment cela a pu se produire à l’issue d’un quinquennat riche en conquêtes sociales nouvelles. Il a approfondi dans le même temps sa réflexion sur l’évolution du capitalisme contemporain, qu’il a pu observer aux premières loges, depuis Bercy : la mondialisation et la financiarisation, la nouvelle révolution industrielle, la nouvelle division internationale du travail ; la bataille engagée par le capital pour élargir son champ de valorisation à des secteurs jusque-là à peu près épargnés par la loi du profit maximum, dont l’ensemble des services publics, et pour amoindrir les capacités d’action du pouvoir politique et du mouvement syndical. Il a compris que les solutions qui ont été efficaces au cours de la deuxième moitié du XXe siècle l’étaient de moins en moins, et qu’il fallait en inventer d’autres. D’où un ensemble de propositions dont beaucoup ont été reprises au congrès socialiste du Mans, et d’autres, qui les sont maintenant, celles sur le logement social, par exemple, ou sur le pôle énergétique, public à 100 %...

Une élection présidentielle c’est la rencontre entre une personnalité préparée et une situation propice. Laurent Fabius était parfaitement préparé, la situation ne lui a pas été propice. Mais la caractéristique des situations, c’est qu’elles changent.

  • Critique communiste : Est-ce que ce ne fut pas une erreur de sa part de gommer, au sein du Parti socialiste, le clivage entre le « oui » et le « non » au TCE à l’occasion du congrès du Mans ?

Henri Weber : Tout dépend sur quoi s’est fait le dépassement de ce clivage. Le texte adopté au Congrès du Mans définit une stratégie de relance et de réorientation de la construction européenne qui satisfait pleinement les partisans d’une Europe plus volontaire, plus démocratique, plus sociale.

Il préconise la réforme du Pacte de stabilité et de la Banque centrale européenne, qui se voit assigné des objectifs de croissance et de plein emploi, en plus de celui de la stabilité des prix et de la monnaie ; la mise en place d’un gouvernement économique de l’Union européenne, en commençant par la zone euro ; l’élaboration d’un Traité social européen, empêchant le dumping social dans l’Union élargie, et d’une directive cadre garantissant la défense des services publics ; le doublement du budget européen à 2 % du PIB ; la possibilité reconnue à l’Union de financer ses grands travaux par l’emprunt, et de lever un impôt européen, qui pourrait être une taxe additionnelle à l’impôt sur les sociétés ; la mise en œuvre d’outils susceptibles de mieux protéger l’industrie européenne et son avenir notamment contre les délocalisations... Je pourrais allonger cette liste. Bien peu de ces propositions auraient été possibles si le Traité constitutionnel avait été voté. S’agissant de la Constitution, la motion de synthèse du Mans préconise la rédaction d’un texte court et lisible, centré sur les institutions et les valeurs de l’Union, et élaboré par un processus constituant. C’est précisément ce que demandaient Laurent Fabius et les « nonistes » de gauche.

Le Parti socialiste a tiré les conséquences du vote des Français et notamment des électeurs de gauche. Il s’est retrouvé assez facilement sur la ligne qui était la sienne au printemps 2004, lors des élections au Parlement européen. J’étais alors « tête de liste » de la Grande région « Nord-Ouest », et j’ai mené campagne, comme tous les socialistes, sur le mot d’ordre « Et maintenant, l’Europe sociale ». Nous y revoilà.

Le fait que le PS se soit retrouvé sur ses positions de départ ne me surprend pas. Même ceux qui ont appelé à voter « oui » au référendum étaient favorables à une réorientation de la construction européenne, mais pensaient, que pour y parvenir, il fallait approuver la Constitution, afin d’être à l’unisson avec les partis socialistes européens les plus importants et la Confédération européenne des syndicats, parce que pour réorienter, disaient-ils, il faut avoir des alliés. Nous pensions qu’il fallait, au contraire, donner un coup d’arrêt à la dérive libérale des autorités européennes et à leur fuite en avant territoriale. C’était une divergence fondamentalement tactique. La preuve en est que, après le référendum, le parti s’est retrouvé sur la question de l’Europe.

  • Critique communiste : N’empêche que la position adoptée par Laurent Fabius en faveur du « non » a été exploitée contre lui pour le taxer d’irresponsabilité...

Henri Weber : Dans les années à venir l’appréciation sur ces questions va changer, les critères de responsabilité vont changer aussi. Seront considérés comme responsables ceux qui auront su anticiper les conséquences de l’irruption dans l’économie mondiale de compétiteurs comme la Chine, l’Inde et quelques autres... On n’est plus dans une division du travail à la Ricardo, on est face à des États continents — la Chine avec son milliard 300 millions d’habitants, un monde à soi seul —, capables de tout produire, dans des conditions de compétitivité absolue —, et décidés à s’imposer. Seront jugés irresponsables ceux qui auront désarmé les États-Nations et l’Union européenne, et responsables ceux qui auront su élaborer les politiques et édifier les institutions capables de faire face aux nouveaux défis.

  • Critique communiste : Le « troisième âge du socialisme » que tu évoques dans un article de la revue Le Débat [*] est-il toujours d’actualité ?

Henri Weber : Tout à fait. Il correspond au troisième âge du capitalisme.
C’est la divergence que j’ai avec vous. Je considère que la social-démocratie a été capable au cours de la deuxième moitié du XXe siècle, dans la plupart des pays de l’Europe de l’Ouest, et dès les années trente dans les pays scandinaves, de maîtriser le et de civiliser le capitalisme. Ce fut le compromis social-démocrate : plein emploi, protection des travailleurs contre tous les risques sociaux, hausse régulière du pouvoir d’achat, pouvoir syndical, intervention de l’État pour soutenir la croissance... Le mouvement ouvrier a inventé un type particulier de capitalisme, « l’économie sociale de marché » ou le « modèle rhénan », peu importe comment on l’appelle, distinct du capitalisme libéral américain. Mais les solutions social-démocrates du siècle dernier étaient pertinentes dans le cadre d’un capitalisme industriel et national. Nous sommes confrontés aujourd’hui à un capitalisme sensiblement différent, un capitalisme mondialisé et dominé par la finance. Notre responsabilité est de faire ce que la social-démocratie des années 30 et 50 a fait en son temps : élaborer des politiques et un système institutionnel capables de maîtriser le capitalisme contemporain. C’est possible, mais cela implique une organisation continentale et mondiale du pouvoir politique, des syndicats et des associations. La social-démocratie a inventé dans le passé les partis ouvriers de masse, les syndicats professionnels ouverts aux travailleurs non-qualifiés, l’État social actif. De la même manière nous avons à définir de nouvelles politiques économiques, de nouvelles règles de fonctionnement de l’économie mondiale et à bâtir un ensemble d’institutions capables de les faire appliquer.

Ce ne sera pas facile, pas plus que n’a été facile l’instauration de l’État providence et des politiques keynésiennes au XXe siècle. Mais ce n’est pas impossible. C’est une affaire de mobilisation politique, d’organisation, de création de rapport de forces.

  • Critique communiste : Lorsqu’on regarde ce que sont les partis socialistes européens, voire l’évolution du Parti socialiste français, n’est-on pas en droit de se montrer sceptique au regard de cette ambition ?

Henri Weber : Ces partis continuent à représenter le salariat européen, un salariat qui est de plus en plus nombreux, qualifié, cultivé et qui n’a nullement l’intention de se laisser tondre. Les salariés européens peuvent accepter des aménagements de leurs acquis sociaux, mais ils n’accepteront aucune régression. Ils incarnent une puissance sociale sans précédent et ils bénéficient des leviers de la démocratie politique. La nouvelle division internationale du travail, la nécessité de faire face aux nouveaux compétiteurs va contraindre les partis socialistes à modifier leurs positions.

Les événements nous pressent. Ou, comme nous disions autrefois, « l’Histoire nous mord la nuque ». D’un côté, le capitalisme américain poursuit sa course en tête à la frontière technologique, de l’autre, la Chine, l’Inde, connaissent une rapide montée en puissance. Le salariat européen est pris en tenaille entre ces deux forces. L’issue réside, comme nous le montrent les pays scandinaves et l’Allemagne dans le redéploiement de nos économies vers les industries de pointe et les services à haute valeur ajoutée. Ce qui implique la mobilisation des salariés et donc, un nouveau Pacte social, garantissant pour l’essentiel les acquis du mouvement ouvrier.

  • Critique communiste : Comment maîtriser et humaniser l’économie de marché, à l’ère de la mondialisation et de la financiarisation ?

Henri Weber : Le problème est posé. Il ne trouve pas de réponses homogènes de la part de la social-démocratie, mais, comme traditionnellement, trois réponses : une réponse sociale-libérale, une réponse de gauche, socialiste, cherchant à construire un nouveau compromis social-démocrate, et une réponse du centre, qui oscille entre les deux, car quand il y a deux positions possibles, il y a en a toujours une troisième intermédiaire...

Je travaille pour ma part, avec beaucoup de socialistes français et européens à l’élaboration et à la diffusion de la réponse socialiste.

Notes

[*Henri Weber, « Le troisième âge du socialisme » in Le Débat, n° 142, nov.déc. 2006.