À gauche du Parti démocrate, la gauche radicale

, par Rédaction d’Inprecor

Au contraire de ce qui s’est passé en Europe à la fin du XIXe et au début du XXe siècle, aux États-Unis le mouvement ouvrier n’est jamais parvenu à se doter d’une représentation politique indépendante. L’extrême gauche états-unienne est donc d’autant plus marginale qu’elle ne peut s’adosser à une tradition d’indépendance politique de la classe ouvrière. Petite, elle est dominée par la tradition trotskiste — qu’elle soit « orthodoxe » ou issue de la mouvance shachtmaniste [1] —, même si des organisations maoïstes y sont apparues au cours des années 1960. Et le trotskisme a été longtemps assimilé aux États-Unis au Socialist Workers Party (Parti socialiste ouvrier, SWP), une des organisations fondatrices de la IVe Internationale en 1938 et principale organisation d’extrême gauche aux États-Unis jusqu’aux années 1980. Affaibli par la répression maccarthyste, le SWP a réussi à survivre, fut-ce au prix d’un isolement et d’une attitude de « forteresse assiégée ». Il a participé en 1963 à la réunification de la IVe Internationale et s’est développé dans le mouvement contre la guerre du Vietnam. À la fin des années 1970 et au cours des années 1980, avec une nouvelle direction issue du mouvement étudiant, il a progressivement commencé à remettre en cause les acquis théoriques trotskistes (la théorie de révolution permanente en particulier) tout en adoptant un régime intérieur de moins en moins compatible avec les traditions de libre débat et du droit de former tendances et fractions qui caractérisent la IVe Internationale. La longue crise du SWP états-unien qui s’en est suivie, a notamment débouché à partir de 1982 sur des expulsions de tous les militants minoritaires et finalement sur sa rupture avec la IVe Internationale en juin 1990 [2]. Le SWP des États-Unis d’aujourd’hui est une organisation marginale — sectaire, tournée vers elle-même, sans coopération avec les autres organisations de la gauche ou avec les mouvements sociaux.

Les militants exclus du SWP ont tenté de se regrouper, non sans mal, ce qui a finalement donné naissance à deux nouveaux groupes qui maintiennent des rapports fraternels avec la IVe Internationale (la législation des États-Unis interdit aux partis politiques d’adhérer à une Internationale) :
— Socialist Action fondé en 1983, qui publie un mensuel du même nom, est une petite organisation de quelques dizaines de militants, s’efforce de porter l’héritage du SWP sur tous les terrains et est notamment active dans le soutien à Mumia Abu-Jamal.
— Solidarity est un regroupement plus large, d’environ 350 militants, dans lequel interviennent des camarades s’identifiant à la IVe Internationale aux côtés de militants issus de International Socialists (Socialistes internationaux, IS). Fondé en 1986, ce regroupement fonctionne essentiellement comme un réseau de militants révolutionnaires investis dans les mouvements sociaux, notamment dans les syndicats, ne se considérant pas comme « le noyau » du futur parti révolutionnaire et ayant en conséquence adopté une forme d’organisation appropriée. C’est aux États-Unis le seul groupe d’origine trotskiste qui considère que les divergences théoriques concernant la nature de la société soviétique ne constituent pas en soit une raison pour former des organisations séparées. Solidarity publie le bimestriel Against the Current.

La principale organisation révolutionnaire aux États-Unis, International Socialist Organisation (Organisation socialiste internationale, ISO) compte un millier de militants. Fondée en 1977 par des militants en rupture avec l’organisation International Socialists et sa politique de « prolétarisation » (établissement des militants étudiants dans les usines, alors généralisée dans l’extrême gauche états-unienne), ISO avait fait partie de la Tendance socialiste internationale (dont le SWP britannique est l’organisation la plus connue) jusqu’en 2001. Elle est active sur la plupart des terrains de lutte, et centre sa construction sur une large diffusion militante de son hebdomadaire Socialist Worker et de sa revue bimestrielle International Socialist Review. ISO a participé en tant qu’invitée à la réunion du Comité international de la IVe Internationale en février 2004.

Une volonté récente de coopération des forces révolutionnaires se manifeste aussi aux États-Unis. Parfois, comme à New York ou à San Francisco, ISO et Solidarity participent à un réseau de discussions plus large, qui inclut également des organisations de gauche plus proches du Parti Démocrate. Solidarity et ISO se sont également retrouvées dans des campagnes électorales, comme la campagne de Nader en 2000 ou certaines campagnes du Parti Vert. Socialist Action n’a pas souhaité participer à ces campagnes, dont l’orientation ne relève pas selon elle de la rupture avec la bourgeoisie.

D’autres petites organisations ont également une certaine influence, au moins ponctuelle. La principale est le Workers World Party (WWP), issu d’une scission du SWP en 1957. Ce groupe — assez proche du stalinisme (il a par exemple explicitement soutenu Milosevic) — anime la coalition ANSWER, un des deux réseaux nationaux anti-guerre (l’autre réseau national – United for Peace and Justice – est une coalition des forces progressistes, du PC, des Commitee of Correspondance, etc.). Le WWP vient de scisionner donnant naissance à deux groupes. Il faudrait également citer les maoïstes du Revolutionnary Communist Party, très actifs dans la lutte contre les brutalités policières, et animateurs du réseau Not In Our Name (Pas en notre nom), qui a joué un certain rôle dans les débuts du mouvement anti-guerre. Enfin, le Committee of Correspondance for Democracy and Socialism, fondé en 1991, est issu d’une scission du PC de type eurocommuniste. Ses militants sont peu nombreux et très tournés vers le Parti Démocrate, mais il conserve dans ses rangs certaines personnalités reconnues de la gauche états-unienne.

Le Green Party (Parti Vert) constitue un cas à part : c’est une organisation beaucoup plus large que toutes celles qui viennent d’être citées, mais aussi politiquement et organisationnellement beaucoup moins homogène. Les Verts jouent toutefois un rôle important sur le terrain électoral, notamment dans certains États comme la Californie.

Notes

[1Du nom de Max Shachtman, un des dirigeants historiques du trotskisme américain, qui a rompu en 1940 avec le SWP (Parti socialiste ouvrier, section états-unienne de la IVe Internationale) à la suite de désaccords sur la caractérisation de l’URSS, en fondant le Workers Party (Parti ouvrier). Schachtman considérait que l’URSS représentait une nouvelle forme de société de classe, le collectivisme bureaucratique, dont il craignait l’extension mondiale, ce qui l’a conduit à soutenir l’intervention américaine dans la Baie des Cochons à Cuba en 1961 et la guerre du Vietnam. Des militants issus de cette tradition théorique qui ont refusé cette dérive ont fondé International Socialists (IS), une organisation qui s’est développée dans le cadre de la radicalisation de la jeunesse au cours des années 1960. Cf. l’importante étude de notre camarade Peter Drucker, Max Schachtman and His Left, Atlantic Highlands, NJ, 1994.

[2Cf. Livio Maitan, Braulio Chavez, « IVe Internationale, Départ du SWP », Inprecor, n° 313 du 13 au 26 juillet 1990.