La dernière des ondes longues ?

, par PATO Thadeus

Figure 1. Taux de croissance

1. Depuis près de cent ans la discussion se poursuit sur la question de savoir si ce qu’on nomme les ondes longues de la conjoncture, postulées par Kondratieff entre autres, existent réellement. À cette époque, différents économistes marxistes en sont venus à des conclusions différentes. Dans les années 1930 le marxiste allemand Jürgen Kuschinsky, par exemple, a fait une enquête et en est venu à la conclusion qu’il n’y a aucune preuve de leur existence. D’un autre côté son fils Thomas a présenté dans les années 1980 une explication personnelle des ondes longues qui n’est pas très différente de celle d’Ernest Mandel. Si on examine la périodisation produite à ce jour pour caractériser les ondes longues, il semble que la théorie des ondes longues est infirmée par la crise économique actuelle.
Paradoxalement au cours des années 1980 et 1990 deux économistes bourgeois ont repris la théorie des ondes longues et ont pronostiqué l’apparition d’une nouvelle onde longue expansive. Mensch, Nefiodov et d’autres encore ont discuté sur la base de la manière dont Schumpeter a compris la théorie des ondes longues, se demandant quelle technologie pouvait leur donner naissance, et ils ont fait plusieurs hypothèses : la technologie verte, la technologie médicale, y compris le génie génétique, le secteur de la technologie de l’information, etc.
Si nous suivons Mandel et d’autres économistes, par exemple le russe Menschikoff, mais aussi l’Allemand de l’Est Thomas Kuschinsky, déjà mentionné, selon lesquels la dernière onde longue expansive a commencé après la seconde guerre mondiale et a duré jusqu’au tournant des années 1960–1970, alors nous aurions dû voir la fin de la phase dépressive au plus tard vers le milieu des années 1990, et nous devrions actuellement être au milieu d’une nouvelle expansion économique mondiale.
Ceci n’est pas le cas, c’est une évidence, et le fait que nous soyons au contraire dans la crise capitaliste la plus profonde des quatre-vingt dernières années semble finalement réduire la discussion sur les ondes longues à une marotte intellectuelle.
D’un autre côté Mandel et Trotsky ont toujours indiqué que, contrairement aux cycles industriels courts tels que les cycles de Juglar ou de Kitchin, les ondes longues sont influencées par tellement de facteurs différents, et pas seulement économiques, qu’il ne faut pas s’attendre à un cycle régulier, continu et périodique, avec un calendrier bien défini.

Figure 2. Dette publique allemande

2. Il y a quelques questions auxquelles il faut répondre concernant la crise économique (et environnementale) actuelle.
Quels pourraient être les facteurs susceptibles d’expliquer le cours inhabituel de l’onde longue récessive des quarante dernières années ou presque ?
Le capital financier y joue-t-il un rôle ?
La grave crise écologique a-t-elle une influence sur le cycle économique et dans quel sens ?
Dans ce qui suit je voudrais présenter quelques thèses qui s’efforcent de répondre à ces questions. Je pars de l’hypothèse fondamentale que les ondes longues existent et qu’elles sont fondées en premier lieu sur les mouvements à long terme du taux de profit. Je ne reprendrai pas la sempiternelle discussion pour ou contre les ondes longues. Je me bornerai à une seule remarque brève : en ce qui concerne ces hypothèses, on peut voir qu’avec le début de la crise au tournant des années 1960 on a assisté à une phase durable de baisse du taux de croissance dans un nombre considérable de pays industrialisés et à une réduction correspondante des taux de profit. La tentative pour faire remonter les taux de profit a conduit à la politique des années 1980, qu’on a appelé le tournant néolibéral, avec la réduction des salaires, la dérégulation, la privatisation, etc. La conséquence logique de cette politique, la réduction de la demande, aurait dû produire vers 1990 une crise grave de surproduction. Jusque-là les données statistiques respectives correspondent à la théorie des ondes longues.

Figure 3. Dette publique américaine

3. Thèse 1 : La crise actuelle « aurait dû se produire » il y a déjà quinze ou vingt ans, mais elle a été repoussée par un ou plusieurs facteurs identifiables.
Le premier (et le principal) facteur identifiable est la croissance énorme des dettes publique et privée. Cela s’est produit dans presque tous les grands pays industrialisés. Mais les raisons ont varié selon les pays.
Un simple exemple : en Allemagne à l’époque de la chute du mur de Berlin le taux d’utilisation de la capacité de production dans l’industrie ouest-allemande était d’environ 60 %, peu de temps après il a monté à 90 % dans certaines branches industrielles. Ceci a résulté de la demande créée par l’ouverture de la frontière et a constitué de facto une subvention gigantesque pour l’industrie ouest-allemande. Mais cela a presque totalement détruit l’industrie est-allemande, a créé le chômage et la note a été payée à 100 % par la dette publique.
Aux États-Unis nous avons un phénomène semblable, et la dette privée a joué un rôle comparable à la dette publique en Allemagne. La dette globale a suivi le même mouvement. Et tel a été le cas dans la majorité des pays industrialisés, comme on peut le voir dans les statistiques respectives.
Apparemment, la croissance a eu des causes différentes de celle de l’Allemagne, mais avec le même effet : la demande nécessaire pour absorber la surproduction préexistante a été créée avec plus ou moins de succès par un accroissement gigantesque des dettes privée et publique (sans oublier le coût de plusieurs guerres dispendieuses des vingt dernières années).
D’ailleurs, Mandel indiquait déjà, dans Le capitalisme du troisième âge, que la dette privée devient un facteur important dans cette période.
Je pense que c’est lié avec le second facteur, à savoir le développement de ce qu’on appelle le capital financier, qui a bénéficié à la fois de la dette privée et de la dette publique. Mais étant donné que le problème du taux de profit n’était pas résolu, il s’est accumulé une masse énorme de capital « cherchant à se réaliser ». Ceci, en gros, a engendré ce qu’on nomme la bulle spéculative, qui maintenant a éclaté (Michel Husson a écrit en 2002 : « la croissance de la sphère financière s’explique par celle de la plus-value non accumulée »).
Le troisième facteur que nous pouvons identifier est la réintégration au sein de l’économie capitaliste de l’ancien bloc de l’Est et de la Chine. En Chine en particulier la croissance et les taux de profit au cours de cette période ont servi de facteur compensatoire, et il en résulte qu’une grande partie de la dette publique américaine générée au cours des quinze dernières années est détenue par la Chine.

Figure 4. Endettement du secteur privé américain

4. Thèse 2. La crise environnementale mondiale et la crise alimentaire vont accroître considérablement les risques et les coûts externes et par conséquent limiter le rétablissement du taux de profit.
La crise environnementale, en particulier le changement climatique, va générer des coûts improductifs énormes dans plusieurs domaines. Les estimations concernant ce qu’on appelle les coûts d’adaptation dans les pays en voie de développement ont été en hausse continue au cours des dernières années. Et s’il faut en croire les scénarios concernant les effets du changement climatique, qui deviennent de plus en plus catastrophiques au fil des ans, les chiffres actuels ne sont à coup sûr pas réalistes.
Nous serons confrontés en même temps à un énorme problème migratoire. Des centaines de millions de personnes devront quitter leur foyer. Le début de ce processus est visible tous les jours aux frontières de l’Union Européenne comme dans les camps de réfugiés d’Afrique et d’Asie.
D’autre part nous devrons faire face à une multiplication de conflits armés comme conséquence du changement climatique, ce que certains généraux états-uniens ont déjà souligné dans un mémorandum en avril 2007.
De plus, il y a des estimations concernant les effets du changement climatique sur la productivité de la force du travail. Les données pour l’Allemagne sont un bon exemple de cet effet.
Les effets du changement climatique, en premier lieu l’élévation du niveau de la mer et les effets météorologiques hostiles, seront sans aucun doute possible un point décisif pour le développement de l’économie au cours des décennies à venir.

Tableau 1. Migrations climatiques estimées
OrganisationEstimation
OIM (organisation internationale sur les migrations) En 2007 plus de 200 millions de migrants dans le monde.
WBGU (bureau scientifique sur l’environnement du gouvernement allemand) Entre 25 et 60 millions de migrants climatiques aujourd’hui.
UNFCCC (Convention-cadre des Nations
Unies sur les changements climatiques)
Au moins 50 millions de migrants climatiques d’ici 2050.
GIEC Jusqu’à 150 millions de migrants climatiques d’ici 2050
Norman Myers (université d’Oxford) Jusqu’à 200 millions de migrants d’ici 2050
Christian Aid Jusqu’à un milliard de migrants d’ici 2050
Tableau 2. Estimation des coûts d’adaptation dans les pays en voie de développement pour la période 2010-2015
Sourcemilliards de $/anCommentaires
Banque mondiale (2006) 9-41 coût de sécurisation du climat par rapport aux investissements étrangers directs, de l’indice exospécifique du développement humain, et desflux de l’assistance au développement.
Stern (2006) 4-37 mise à jour, avec légère modification, de la Banque Mondiale.
Oxfam (2006) > 50 fondé sur la Banque Mondiale, plus extrapolation des projets des programmes nationaux d’adaptation et de ceux des ONG.
UNDP (2007) 86-106 Banque Mondiale, plus chiffrage des objectifs de la stratégie de réduction de la pauvreté, meilleure réponse au désastre.
Figure 5. Problème du réchauffement climatique

5. Conclusion. Nous sommes toujours dans l’onde longue récessive qui a
débuté il y a près de quarante ans. La crise actuelle a été repoussée grâce à certains facteurs ou à certaines mesures prises, en premier lieu l’énorme accroissement de l’endettement public et privé. Le problème auquel nous sommes confrontés est que les mesures proposées ou adoptées par la bourgeoisie, pour surmonter la crise économique et pour frayer le chemin à un nouveau cycle expansif, sont dans leur grande majorité directement contre-productives en ce qui concerne la lutte contre la crise environnementale. Cela fait de l’exigence d’un changement radical du système économique et social existant, de l’exigence d’une société différente, une nécessité immédiate. Nous sommes à un point décisif de l’histoire.
En ce sens, il se pourrait très bien que nous vivions la dernière « onde longue ».

Thadeus Pato, dirigeant du Revolutionär Sozialistische Bund (RSB, Ligue socialiste révolutionnaire, une des deux fractions publiques de la section
allemande de la IVe Internationale — l’autre étant l’Internationale Sozialistische Linke, ISL, Gauche socialiste internationale), est membre du Bureau exécutif de la IVe Internationale.

Références bibliographiques

Grossmann, H. : Das Akkumulations und Zusammenbruchsgesetz des kapitalistischen Systems (1929), Verlag Neue Kritik, Frankfurt, 1967 (en anglais : Law of the Accumulation and Breakdown, http://www.marxists.org/archive/gro...).

Husson, M. : « En surfant sur l’onde longue » (“Riding on the long wave”), Historical Materialism, No 5, 1999, http://hussonet.free.fr/textes.htm. Cf. 2001.

Kriedel, N. : „Lange Wellen der wirtschaftlichen Entwicklung“, LIT Verlag, Münster, 2005.

Kuczinsky, J . : Das Problem der langen Wellen, Philografischer Verlag Basel 1934.

Kuczinsky, T . : „Das Problem der langen Wellen“, in : Wirtschaftsgeschichte und Mathematik, Akademieverlag, Berlin, 1985.

Mandel, E. : Spätkapitalismus Suhrkamp, Verlag, Frankfurt, 1972, (Le Troisième âge du capitalisme).

Mandel, E . : Die langen Wellen im Kapitalismus, ISP, Frankfurt, 1983 (Long Waves of Capitalist Development, A Marxist Interpretation, Verso, Londres 1995)

Menschikow, S. : „Lange Wellen in der Wirtschaft“, IMSF, Frankfurt, 1989.