Un « ex » qui ne renie rien

, par KRIVINE Jean-Michel

  • Edwy Plenel, Secrets de jeunesse, éd. Stock, Paris, 2001, 102 FF.

Edwy Plenel est directeur des rédactions du quotidien Le Monde. Il vient de rédiger Secrets de jeunesse qui a été honoré d’un prix Médicis. Or ce livre raconte en détail le passé trotskiste de celui qui fut « Joseph Krasny », militant de la LCR pendant 10 ans, de 1969 à 1979. Il écrivit dans Rouge et fut même salarié permanent (payé au SMIC) de 1974 à 1978.

L’auteur nous avoue que c’est le comportement minable de Jospin lorsque fut dévoilé son passé trotskiste qui le poussa à rédiger son texte. Comment peut-on avoir été pendant près de 25 ans (de 1963 à 1986-7) étroitement lié à une organisation trotskiste et se contenter de clamer « Je ne suis pas d’une culture de la confession » ? Évidemment le passé de Jospin est moins avouable que celui de Plenel car n’avoir jamais eu l’occasion d’apparaître en tant que défenseur des idées auxquelles on croit et s’être toujours contenté de faire le sous-marin (notamment dans le PS à partir de 1972) n’est pas très glorieux. L’entrisme des lambertistes était très différent de celui qu’avaient pratiqué avant la guerre les trotskistes en entrant drapeaux déployés dans le PS ou même de l’entrisme dans le PCF des années 50 où il s’agissait de recruter et de dynamiser des oppositions. Plenel, lui, revendique hautement son passé et se définit même comme « trotskiste culturel ». Tout son livre est imprégné de la reconnaisance qu’il voue à la LCR, à Trotski et à ses compagnons d’idée pour lui avoir ouvert l’esprit, l’avoir entraîné dans des luttes pas seulement hexagonales et retrouvé ainsi l’héritage transmis par son père qui, n’ayant jamais été un militant, avait courageusement défendu, à ses périls, des convictions anticolonialistes alors qu’il résidait en Algérie. Edwy Plenel ne renie rien de ses combats passés et les pages qu’il consacre à la guerre d’Algérie pourraient être publiées intégralement dans Inprecor ; de même que la critique très argumentée qu’il fait du sectarisme, de la dérive entriste et des divagations politiques des « lambertistes » ; ou encore le vaste tableau qu’il trace des compagnons de Trotski à l’origine de la IVe Internationale tels que Pierre Naville, Jean Van Heijenoort, Yvan Craipeau, David Rousset...

Contrairement aux « anciens » qui étaient venus au trotskisme par conviction idéologique pour s’opposer à la contre-révolution stalinienne et ont été amenés ainsi à participer à différents combats socio-politiques, c’est l’inverse qui s’est produit pour Plenel et ceux de sa génération : c’est en tant qu’acteur de luttes concrètes, notamment anti-colonialistes, qu’il a été amené à se politiser et à acquérir des convictions idéologiques lui ayant fait rejoindre la IVe Internationale. Beaucoup de ces « anciens » ont, tôt ou tard, quitté les rangs de l’organisation et également beaucoup de ceux des générations suivantes. Mais il est assez caractéristique qu’il soit très rare que parmi eux, et contrairement aux anciens lambertistes (ou aux anciens maoistes) certains taisent ou renient leur passé. Encore plus rare qu’ils passent de l’autre côté de la barricade et trônent dans des institutions gouvernementales.

On peut, certes, être un peu agacé par la façon dont l’auteur oppose en permanence sa franchise et son honnêteté aux dérobades et aux mensonges du Premier ministre mais c’est le sort commun de toutes les autobiographies. A moins d’être un incurable maso il est tout simplement normal qu’un être humain cherche à justifier son action et critique celle de ses adversaires. Tout ce que l’on est en droit d’exiger est que l’autobiographe soit de bonne foi et témoigne d’une large ouverture d’esprit. En dépit des propos de Pierre Lambert qui l’a naturellement accusé d’être un faussaire et un calomniateur, Plenel répond indiscutablement à ces exigences.

Certes l’impasse à laquelle a abouti la « révolution coloniale », dans laquelle la génération des années 60-70 mettait tous ses espoirs, lui a coupé l’envie de militer. Cependant il admet qu’après la grande vague soulevée par elle, comme après celles qu’avaient soulevé auparavant la révolution russe, la guerre d’Espagne ou la Résistance, d’autres vagues risquent de se produire « demain sous l’impact d’une mondialisation des révoltes contre un règne absolu de la marchandise ».

Il cite élogieusement un appel paru dans Le Monde du 21 juin 2001, après la révélation du quart de siècle lambertiste de Jospin, intitulé « Le spectre du trotskisme » et signé par plusieurs personnalités qui ne renient rien. L’appel comporte ce passage : « Nous avons été, sommes ou ne sommes plus, serons peut-être à nouveau un jour, ou pas, trotskistes. Mais, toutes et tous, nous pensons toujours que la transformation sociale est à venir, que l’état du monde est aujourd’hui encore inacceptable ».

« Serons peut-être à nouveau un jour trotskistes ? » À nouveau Joseph Krasny ? Qui sait ?