Le droit des Basques et la démocratie en Espagne

, par CASTAÑOS RAMÓN José

José Ramón Castaños « Troglo » anime la Charte des droits sociaux (GOGOA) et fut à ce titre signataire du Pacte de Lizarra. Il fut un des fondateurs d’ETA-VI (rupture majoritaire de l’ETA historique lors de sa sixième assemblée en 1971).

1. — Les élections basques ont vu un affrontement entre deux nationalismes opposés : le nationalisme de reconquête de l’État espagnol et le nationalisme basque de résistance. Cette querelle remonte très loin dans l’histoire, par contre les antécédents les plus immédiats de la bataille présente remontent au pacte indépendantiste de Lizarra en 1998 [1]. Dans ce pacte, on a proposé des formules ouvertes pour la paix, l’autodétermination nationale, l’unité territoriale de l’Euskadi et la souveraineté politique de ses institutions d’autogouvernement ; de ce fait il a fait peur aux classes politiques qui soutiennent tout l’échafaudage de l’État espagnol. Le gouvernement espagnol a présenté les élections basques comme un plébiscite entre l’Espagne (présentée ainsi comme le paradigme de la démocratie) et le nationalisme basque (présenté comme le paradigme de la violence). Un plébiscite qu’il a perdu, ce qui a donné lieu à une situation politique entièrement nouvelle.

2. — La crainte de perdre une partie du territoire de l’État a produit une régression conservatrice dans toutes les structures du pouvoir. Cette alarme fut activée comme toujours par les puissants « lobbies » néofranquistes réinstallés sous le gouvernement du Parti populaire (PP) d’Aznar. Ils exercent une influence décisive sur le PP et le gouvernement ; sur le pouvoir judiciaire, les corps policiers et la chaîne de commande de l’armée ; sur les cercles d’entreprises (CEOE) ; sur les médias et sur la Conférence épiscopale espagnole. Tous cherchaient la même chose : renforcer l’autorité de l’État et récupérer l’identité espagnole chez les nationalités de la périphérie... L’occasion de lancer une répétition générale en Euskadi a été offerte sur un plateau par ETA elle-même avec la rupture de la trêve et des alliances politiques de Lizarra associées à celle-ci. Pour la droite espagnole, c’était une occasion rêvée de faire le lien entre le rejet moral que les assassinats d’ETA avaient provoqué dans la société et une identification entre le nationalisme et la violence. De ce fait, on a cherché à délégitimiser les initiatives de paix du camp du Parti nationaliste basque (PNV) comme si celles-ci étaient « une tentative immorale pour obtenir des avantages politiques associés aux fins violentes ». Ainsi, avec le prétexte de « mettre fin à la connivence du nationalisme démocratique avec le terrorisme », on s’est lancé à la « reconquête espagnole de l’Euskadi ». Disons-le en passant, les objectifs de cette nouvelle affirmation de l’identité espagnole contre l’ennemi intérieur étaient largement partagés par l’opinion publique espagnole. Il s’agissait de mettre l’autonomie basque sur glace jusqu’à la conversion de ses institutions en appendice de l’État central ; de renverser les politiques de normalisation linguistique de l’euskera [2] en faveur du castillan ; de freiner le développement de l’identité nationale basque, et de réduire le Concierto Económico (la souveraineté fiscale) à une peau de chagrin. Le moyen de le faire était de déloger le PNV du gouvernement basque, et la gauche abertzale (indépendantiste) en a offert la possibilité avec la rupture de Lizarra et l’abandon des institutions parlementaires. Le nationalisme démocratique s’est ainsi mis à la merci d’une alliance hypothétique espagnoliste entre le Parti populaire et le Parti socialiste, et ETA y a contribué aussi, parce que sa campagne d’assassinats de dirigeants et de conseillers municipaux socialistes a poussé le PSOE dans les bras de la droite centraliste qui prônait une politique répressive de l’État contre la violence abertzale. Le « pacte antiterroriste » conclu ainsi entre le PP et le PSOE était en réalité un véritable engagement contre le nationalisme basque enclenché à partir d’une campagne intense de blocus parlementaire, la prise en otage des institutions basques et la criminalisation du nationalisme démocratique, en faisant l’amalgame avec la violence, le fascisme, le goulag, l’holocauste et la xénophobie.

3. — La gauche espagnole n’a pas été à la hauteur des circonstances. L’heure de Lizarra était également celle de la gauche et des démocrates espagnols, parce que la possibilité de résoudre le problème national et de démocratiser l’État y était posée ; par contre en ce moment de vérité nous avons constaté avec amertume qu’en Espagne ce genre de citoyens (les démocrates respectueux du droit d’autrui) sont une minorité acculée par la marée débordante du nationalisme d’État. De ce fait cette minorité est d’autant plus courageuse. On peut y dénombrer la Gauche unie, le Forum pour le dialogue de Madrid, les mouvements nationalistes de Catalogne et de Galicie, le Parti socialiste de Maragall, ou certains indépendants comme Herrero de Miñón. Par contre, où étaient et où sont tous les autres ? Jusqu’à maintenant ils se sont soumis de plein gré à la discipline qu’exerce le Parti populaire à partir des instances de l’État.

À la rigueur, on peut comprendre que les pouvoirs en place (la couronne, les corps policiers et les associations d’entreprises) s’accommodent du gouvernement. Nous disons à la rigueur, parce que ce n’est pas faire preuve de clairvoyance que de refuser la normalisation de la vie en commun des nationalités, mais en fin de compte on comprend cette « unité d’action » ou « communion d’intérêts ». On comprend également que le gouvernement ait voulu discipliner, sans y parvenir, la Conférence épiscopale espagnole pour obtenir une légitimation morale supplémentaire, ou qu’il ait cherché, par des moyens détournés, par l’argent et les sinécures, la collaboration de tous les médias. Par contre, il est difficile d’entendre et surtout d’encaisser l’infamie de certains professionnels de l’information convertis en diffamateurs, l’opprobre de certains intellectuels devenus apologues du pouvoir (sauf Saramago, Vásquez Montalbán et quelques autres), ou la honte de voir le Parti socialiste dans la chorale de la droite, et certains syndicats (CCOO et UGT) transformés en alliés de l’État contre le droit des nationalités. Le zèle qu’ils ont démontré à rechercher la collaboration des syndicats européens contre le nationalisme basque est l’expression la plus douloureuse de la corruption de certains dirigeants syndicaux incapables de refuser de se plier à la soumission demandée par l’État et à l’air connu selon lequel « personne ne mord la main de celui qui le nourrit ».

4. — Les résultats électoraux expriment pourtant une déroute de l’État et une victoire impondérable du nationalisme basque. Le tableau comparatif que nous présentons plus bas ne laisse pas de place au doute. La participation électorale a été parmi les plus élevées signalées dans les démocraties occidentales (80 % des inscrits), ce qui donne une idée de l’énorme mobilisation citoyenne en défense de l’autonomie basque.

Il y a eu très peu de changement par rapport à 1998 si on compare la relation entre le « bloc autodéterministe » (l’ensemble des partis qui ont signé la déclaration de Lizarra) et le « bloc espagnoliste » (PP-PSOE), mais ce fait est très significatif si nous considérons le contexte très difficile de la victoire du nationalisme démocratique : l’intervention très dure de l’État d’une part, et la campagne toute aussi dure d’assassinats politiques d’ETA d’autre part.

Il faut se pencher sur les modifications qui se sont produites à l’intérieur de chacun de ces blocs. À savoir, la défaite du projet de la droite espagnoliste qui visait à mettre le Parti socialiste en minorité (la relation entre ces partis est restée inchangée) et le déplacement spectaculaire à partir de la gauche abertzale (Euskal Herritarrok, EH) vers le nationalisme démocratique (PNV).

Tableau. Elections au Pays Basque.
Parti2001 votes%Sièges1998 votes%Sièges
PNV-EA 604 444 42,72 33 458 967 36,96 27
HB-EH 143 139 10,12 7 224 001 17,91 14
IU 78 862 5,58 3 71 064 5,68 2
Total Partis autodéterministes 826 445 58,42 43 754 032 60,55 43
PP-UA 326 933 23,12 19 276 481 21,65 18
PSE-EE 253 195 17,90 13 220 052 17,60 17,60
Total
Partis espagnolistes
580 128 41,02 32 496 533 39,25 32

L’interprétation politique de ces résultats offre à notre avis un très grand intérêt pour sonder les perspectives de la politique basque.

5. — L’alternance espagnoliste aux institutions basques semble une impossibilité métaphysique. L’explication donnée par le gouvernement espagnol pour sa défaite était que la société basque n’était pas mûre pour le changement qu’il proposait. De cette lecture politique, on peut conclure que l’État continuera sa pression centraliste contre l’Euskadi sous d’autres formes plus subtiles et moins agressives. Personne n’en doute. Par contre si nous observons un instant les tendances électorales des dernières 25 années, nous constatons que la majorité nationaliste a été une constante qui oscille entre 58 % et 60 % de l’électorat, et ce fait nous autorise à supposer que la conscience nationale basque s’est installée dans la société jusqu’au point de non-retour et qu’il est donc impensable de la déloger des institutions au moyen de discours et de projets d’uniformisation nationale espagnole. Prétendre le contraire est tout simplement une chimère.

6. — Le nationalisme démocratique a consolidé son hégémonie politique. Le PNV a gagné dans 96 % des municipalités, y compris les grandes villes et les concentrations de populations ouvrières et émigrantes où le socialisme était fortement enraciné depuis le début du XIXe siècle. Cette concentration de votes PNV est une réaction d’orgueil et de fierté nationale contre l’agression extérieure de l’État. C’est un peu comme si l’on disait aux partis espagnols : « Ne venez pas de l’extérieur nous dire comment nous devons être, parce que nous savons que nous sommes une nation à part qui veut se gouverner ici même, par ses propres moyens ». L’agression contre ce sentiment a produit une réaction d’autodéfense qui est à la base de l’hégémonie nationaliste. Cependant, cela n’explique pas pourquoi elle s’est si fortement identifiée au nationalisme démocratique. Pour chercher une explication il faut se référer au refus catégorique de la société basque des assassinats d’ETA et de la complicité de la gauche abertzale avec elle.

7. — Le recul de la gauche abertzale est un vote de sanction contre ETA de sa propre base. Euskal Herritarrok a perdu 36 % de ses votes et 50 % de ses sièges. Ces données confirment que nous avions raison quand nous avons tous dit à la fin de la trêve que les assassinats d’ETA signifiaient le suicide de la gauche basque. Les 80 000 votes perdus par la gauche abertzale sont allés presque intégralement à la coalition PNV-EA. En fait, ce ne sont pas des votes perdus, mais des votes prêtés, et ils peuvent être récupérés si la gauche abertzale décide d’entreprendre un mouvement de régénération politique, en imposant une trêve définitive à ETA ou en rompant politiquement avec elle.

Le transfert de l’hégémonie politique du mouvement abertzale vers le nationalisme bourgeois est la conséquence inévitable de la rupture de la trêve. La rupture des pactes de Lizarra a inversé le cours de l’initiative politique à l’intérieur du mouvement abertzale. Jusqu’à ce moment-là, la gauche avait l’initiative. La bataille intérieure entre les partisans du statu quo (autonomie à l’intérieur de l’État) et ceux de la souveraineté politique, faisait peu à peu pencher la balance en faveur de ces derniers, et le poids de la gauche sociale sur le contenu souhaitable de la construction nationale commençait à être décisif grâce à l’influence puissante du syndicalisme abertzale. On gagnait des nouveaux alliés à l’intérieur et à l’extérieur du pays et c’était une question de temps avant de consolider une opinion publique assez majoritaire autour des idées autodéterministes. Avec cette opinion en main, et en comptant sur une bonne politique d’alliances avec les nationalités historiques (Déclaration de Barcelone entre les nationalistes catalans, basques et galiciens) et jusqu’à la gauche espagnole (PSOE-IU-Syndicats), la porte pouvait s’ouvrir pour une réforme démocratique de l’État.

Il était possible de faire tout cela dans le silence des armes et avec une proposition d’articulation politique de l’Euskadi qui tienne compte de l’opinion de chacun de ses territoires, ainsi que de l’inégalité de la conscience entre eux, mais les positions tranchées d’ETA et la régression postérieure aux actions armées ont gaspillé cette possibilité, de telle sorte que le nouveau cours politique doive s’entreprendre sous l’hégémonie du nationalisme modéré.

8. — Les explications de la défaite électorale données par les dirigeants de la gauche abertzale ne sont pas convaincantes. Tout ce qu’ils ont trouvé à dire est que la Table nationale n’a pas su expliquer son alternative politique et que la peur de la droite espagnoliste a concentré le vote sur le PNV. Ils refusent de soumettre à la critique leur stratégie politique et se satisfont de l’explication que le courant Aralar a contribué à la dispersion du vote abertzale en critiquant l’action d’ETA. Excuser ses erreurs en accusant les autres est une grossièreté impardonnable parce qu’elle signifie renoncer implicitement à l’analyse critique des causes de la défaite et parce que cet exercice de complaisance enferme la gauche abertzale dans un autisme politique. C’est un fait qui nous préoccupe beaucoup parce qu’il bloque la possibilité de sortir la gauche abertzale et la politique basque de l’impasse où elles se trouvent.

Il est très préoccupant qu’on cache le mauvais rôle joué par l’action d’ETA ; comme si c’était un tabou à ne pas évoquer. Préoccupant parce qu’on ne valorise pas (ou qu’on déprécie) l’importance jouée par le refus profond de la société et de l’électorat de EH de la rupture injustifiée de la trêve. Préoccupant qu’au lieu de valoriser ce fait comme l’expression de la maturité politique d’un peuple, on la déprécie comme si c’était la lâcheté politique de faibles et de peureux. Préoccupant parce qu’on ne cherche pas à reconnaître que l’acceptation (soumise) du leadership politique d’ETA sur la gauche abertzale est à la base de la grave crise de crédibilité de celle-ci. Préoccupant qu’on ne reconnaisse pas que la rupture des engagements politiques contractés à Lizarra et l’abandon du Parlement basque ont permis au PP et au PSOE de faire œuvre d’obstruction institutionnelle et politique à l’autonomie. Préoccupant qu’on ne cherche pas à reconnaître que la campagne électorale de EH a été centrée uniquement sur la critique du PNV (recours abusif et injurieux à l’adjectif « unioniste » pour l’accuser, sans justification, d’abandon devant l’État), pour prendre ce parti en ciseaux entre, d’une part la « prise en otage par la gauche » réalisée par ETA et EH, et d’autre part la « prise en otage par la droite » réalisée par le pacte PP-PSOE. Les votes perdus par EH sont ainsi le fruit d’un double refus : un refus de l’action d’ETA et un refus de la politique de harcèlement contre le PNV. La gauche abertzale peut et doit ouvrir une profonde réflexion sur ces questions et d’autres questions semblables, parce que c’est la condition de la possibilité de récupérer la crédibilité perdue et les votes prêtés au nationalisme démocratique. Otegui a raison quand il affirme que les 80 000 votes perdus peuvent être récupérés, même s’il a omis de dire que la condition en est de se démarquer de l’action d’ETA, puisque la rupture survenue entre celle-ci et la masse sociale critique de l’abertzalisme, semble être irréversible.

9. — La Gauche unie (IU) fait face à des difficultés objectives, (d’identité et de nature), pour devenir une solution de rechange à la gauche abertzale. Quand nous parlons de IU-EB, il faut commencer en disant que son message en défense des droits nationaux a été le plus radical contre l’État et le plus engagé de son histoire. Cet engagement lui a valu des injures et des calomnies de la part des médias affiliés à l’État ; par contre il lui a permis aussi de gagner le respect de la gauche et du nationalisme démocratique. IU-EB a constitué un vote utile lors de ces élections parce qu’il a combiné son orientation de gauche à son engagement d’appui au président du Gouvernement basque contre les attaques du centralisme.

Malgré ceci, il n’a pas pu recueillir le secteur critique de la gauche abertzale, et ce fait constitue ou doit constituer un important facteur d’analyse parce qu’il nous offre quelques pistes de grand intérêt pour penser à des initiatives de recomposition ou de régénération de la gauche basque. Le fait que la perte de votes de la gauche abertzale ait été si forte (80 000) et la récupération de ceux-ci par IU si petite (un peu plus de 7 000 votes) a des causes multiples mais certaines sont éloquentes.

Parmi ces multiples causes, on peut signaler : (a) l’identification idéologique (nationalisme) entre les critiques d’ETA et le PNV ; (b) la forte pression pour un vote utile en faveur du nationalisme démocratique pour fermer le chemin à la droite espagnoliste ; (c) l’absence de racines nationales basques, ou ce qui revient au même, la perception d’IU-EB comme un parti d’allégeance espagnole, douteux sur le plan de l’inconditionnalité de son identité basque ; (d) l’absence de confiance historique (justifiée) de l’abertzalisme envers le Parti communiste et ses successeurs de la Gauche unie. Il y en a sans doute d’autres mais celles-ci me semblent des raisons suffisantes. Le fait est pertinent en soi que ce que nous avons dit depuis un certain temps se réalise. Que malgré son évolution politique positive, IU ne peut pas être le pôle de référence alternative à la crise d’ETA ; qu’il faut construire ce pôle en collaboration, à partir de l’intérieur de la gauche basque et à l’extérieur de celle-ci, conjointement avec les autres gauches et que le regroupement nécessaire des gauches basques maintenant dispersées exige des cadres nationaux d’organisation et des profils clairement identifiés avec la construction nationale basque. Nous ne disons pas cela comme observation critique à partir de rien, mais comme observation d’un fait qui doit constituer le point de départ des réflexions politiques de la Gauche unie.

10. — Le triomphe du nationalisme démocratique légitime les offres faites depuis la déclaration de Lizarra, et cette circonstance remet le problème de l’autodétermination nationale au centre de l’actualité politique. Ces questions sont inévitables si nous nous en tenons à la nature du problème basque, à l’intensité de ces demandes au sein de la société, aux promesses faites par le nationalisme démocratique (exigence de souveraineté partagée des nationalités en Europe), et à l’expansion de cette même idée en Catalogne et en Galicie. De ce fait, on peut également apprécier les recommandations que le patronat basque vient de faire au gouvernement Aznar : « comprendre les Basques pour assouplir la politique d’autonomie et le modèle d’État », mais même dans ce cas, les résistances de l’État espagnol à la réforme démocratique seront trop fortes pour supposer que la victoire du nationalisme aux urnes ouvrira la route vers l’autodétermination. Il n’en est rien. Le droit des Basques de décider librement de leur avenir national est posé comme un problème d’actualité politique incontournable, mais il ne sera pas pour autant facile à obtenir.

11. — Les ambivalences du PNV découlent de cette difficulté. Sa victoire électorale lui a conféré une marge de manœuvre d’autant plus ample que la campagne d’agression nationale qu’il a subie fut intense. Par contre, si cette marge milite en faveur de « l’aile souverainiste du parti », il y a des pressions politiques tout aussi importantes des deux extrêmes de l’échiquier (PP et ETA respectivement), ce qui contribuera à la fois à resserrer sa marge de manœuvre et à modérer son discours.

Il faut anticiper un certain désarmement verbal et une réduction des tensions entre les partis politiques, mais on ne peut pas en déduire que les pressions centralistes de l’État sur l’autonomie basque vont disparaître. Il faut se rappeler que ces pressions sont la conséquence inévitable du changement politique au sein de la structure de l’État (réaction conservatrice de type néofranquiste), et que ce pouvoir les mettra en œuvre avec d’autant plus de force que les alliances politiques entre les nationalités de la périphérie feront preuve de faiblesse. Le pôle opposé, ETA, interviendra avec toute la force dont il est capable. Ses objectifs semblent être ceux de toujours : « Il n’y aura pas de normalisation démocratique sans dialogue avec nous » ; et le dialogue n’est acceptable à ses yeux qu’ à la condition que « soit acceptée l’unité territoriale de l’Euskadi et la souveraineté de ses institutions politiques ». Comme pour réaliser cela la collaboration du PNV et du syndicalisme abertzale est nécessaire, on peut supposer que l’action d’ETA visera à empêcher par tous les moyens la réédition des vieilles alliances entre le PNV et le PSOE, et qu’en conséquence, ETA agira contre le PSOE. Si c’est le cas, il faut s’attendre à une escalade d’attentats qui poussera le PNV vers la modération, et à ce que les alliances antiterroristes occupent le terrain privilégié qui aurait dû être occupé par les alliances politiques pour la construction nationale.

Ce jeu de pressions multiples provoquera un mouvement d’aller-retour entre le radicalisme politique du parti — représenté par Arzallus et Egibar — et le pragmatisme de gouvernement — dont le Lehandakari [3] Ibarretxe est le symbole ; entre l’audace politique avec la recherche de solutions de paix et le conservatisme sur le plan de la gestion publique. La différence avec la période précédente est que les tentatives antérieures ne peuvent pas se répéter puisque toutes ont échoué. Ce n’est pas possible de revenir au Pacte de Lizarra, ni à une solution policière à un problème de nature politique, ni à une nouvelle version du pacte antiterroriste de Ajuria-Enea (reconnaissance du caractère politique du problème, mais report de solutions après l’abandon préalable de la violence). Il faut essayer d’autres formules politiques à partir de la nouvelle donne, mais le temps nécessaire pour corriger les fortes inerties sera plus long que prévu.

12. — Il faut reconstruire une nouvelle majorité sociale sur la base de la déclaration institutionnelle du Parlement basque en faveur de l’autodétermination nationale. C’est possible si nous tenons compte du fait que les trois piliers du programme de gouvernement du PNV ont une légitimité sociale plus large que celle qu’offrent les votes obtenus par ce parti. La paix (exiger une trêve définitive d’ETA), le dialogue (mandat aux extrêmes de chercher des formules de consensus démocratique) et le respect de la libre décision des Basques sur toutes les questions d’autogouvernement et d’unité territoriale, sont des éléments d’un sentiment collectif qui dépasse les frontières du nationalisme démocratique.

Avec cette légitimité en main, et, en passant, avec l’appui d’Eusko Alkatasuna, de la Gauche unie et de la majorité syndicale basque, le PNV peut commencer à résoudre le problème de la division intérieure de la société basque. Nous n’envisageons pas un consensus général qui regroupe l’ensemble des partis, ce qui est impossible, mais un consensus majoritaire en mesure d’exercer son hégémonie politique sans trop de soubresauts ni de convulsions. Il n’est pas insensé de penser que la base politique permettant de développer l’idée de construction nationale et d’intégration citoyenne pourra être la déclaration sur le droit à l’autodétermination nationale du Parlement basque, élaborée et soutenue conjointement par le PNV et le PSOE au milieu des années 1990. Ce précédent démontre que c’est possible.

13. — Le deuxième pas serait de soumettre la proposition politique, une fois signée, au référendum populaire. La méthode plébiscitaire est incontournable pour éviter ce qui est arrivé si souvent avec les déclarations solennelles autodéterministes des institutions publiques. Ces déclarations ne sont que des vœux pieux si elles ne sont pas accompagnées de la volonté de les convertir en propositions d’action et le problème a été que jusqu’à maintenant personne en Euskadi n’a su comment le faire. À gauche, nous avons toujours eu une perspective de déclaration unilatérale de souveraineté politique, selon le modèle de la proclamation de la République catalane au cours de années 1930. Or, nous savons tous que les conditions actuelles ne sont plus celles de l’époque, et que la désobéissance civile ainsi mise en œuvre est un acte de révolte politique de type révolutionnaire que personne n’est disposé à faire maintenant. Ainsi, entre ces « lamentations pour l’impossible » et les déclarations littéraires faites seulement pour la galerie, il y a un terrain intermédiaire où il est possible de retrouver une voie pour résoudre le problème auquel nous sommes confrontés. Le plébiscite citoyen est ce terrain ; le référendum populaire qui permet de passer de la déclaration d’intention à l’action, sans que cette action soit un appel inopportun à la révolte nationale. Par cette méthode, on peut rechercher l’unité politique et la mobilisation citoyenne nécessaires pour entamer la réforme démocratique en Espagne.

14. — Il faudra une nouvelle direction du Parti socialiste pour qu’il revienne au pacte avec le nationalisme démocratique. Nous ne croyons pas que le moyen d’y parvenir soit de lui offrir d’entrer au gouvernement, comme cela fut suggéré dans les rangs de la Gauche unie, parce que ce ne serait qu’un changement superficiel d’image de ce parti, qui n’atteindrait pas les problèmes fondamentaux de son identité. Il doit revoir en profondeur son discours national et ses alliances politiques, ce qui exigera une catharsis collective et un changement de garde. Arzallus a raison quand, lors des débats pour la formation du nouveau gouvernement, il parle des « convertis de dernière minute », parce que c’est une bonne illustration de l’opportunisme et des accords qui ne sont pas fondés sur des convictions.

Le problème des socialistes basques, c’est qu’ils ne se comportent ni comme socialistes ni comme basques. Ce parti doit renoncer une fois pour toutes à son idée antidémocratique que seuls les gouvernements de coalition entre le PNV comme représentant du nationalisme et eux-mêmes comme représentants de l’espagnolisme, sont en mesure de garantir le pluralisme et la vie en commun en société. Cette théorie divise le peuple basque en communautés opposées et pousse les socialistes à reprendre le discours de l’espagnolisme pour asseoir ses niches de pouvoir. Le Parti socialiste a besoin de dirigeants plus sensibles au problème national et au droit des peuples. Des dirigeants qui n’ont pas de complexes nationaux et qui ne craignent pas l’intégration citoyenne à une communauté politique différente de l’espagnole.

La mobilisation citoyenne en appui aux initiatives de dialogue comme celle initiée par les collectifs pacifistes, tel Elkarri, peut être décisive à son tour pour enlever les obstacles qui freinent le virage politique nécessaire des socialistes.

15. — Euskadi est une occasion de démocratie pour toutes les nationalités et pour la gauche espagnole ; ce dont, pour notre part, nous avons également besoin. Sur la première de ces deux questions, il reste un mot de plus pour dire ce qui est resté non dit. Peut-être se rappeler les mots touchants du conseiller délégué du journal El País, José Luis Cerián, qui a déclaré « se sentir soulagé » par le triomphe du nationalisme démocratique dans les élections basques, reflétant bien le fond du conflit basque : la possibilité d’une réforme démocratique de l’État, ce qui devrait intéresser également la gauche espagnole, ou son opposé, la contre-réforme conservatrice. On aimerait que son « soulagement » soit aussi un appel à l’engagement de cette gauche du côté du droit des Basques.

Si nous posons le problème de notre point de vue — du point du vue basque — nous estimons aussi que le Pays basque n’y parviendra pas seul, et que même dans le cas hypothétique où nous obtiendrions une majorité de voix appuyée sur une mobilisation citoyenne autour d’elle, nous n’aurons pas un rapport de forces pour démocratiser l’État espagnol par nous-mêmes. Il faut donc construire une communauté d’intérêts partagés par les nationalités et la gauche espagnole pour faire front à l’État centraliste. Aujourd’hui, cette alliance passe par la solidarité avec Euskadi parce que c’est le nationalisme basque qui a mis le cap sur la démocratie espagnole. Le bain de démocratie dont la société espagnole a besoin passe par le respect de la différence des nationalités et leur droit à l’autodétermination. Cette société doit cesser de s’accrocher à l’idée impériale d’une Espagne uniforme, parce qu’une telle morgue ne fait que masquer sa soumission au pouvoir de l’État centraliste et son despotisme envers ses pairs à qui le droit à la différence n’est pas reconnu.

C’est l’heure des démocrates espagnols. Tous ceux qui se sont sentis soulagés par la défaite de l’État en Euskadi ont maintenant une bonne occasion de reprendre le chemin ouvert au cours du Forum pour le dialogue de Madrid par des socialistes catalans (Maragall), celui de la Gauche unie et de Herreo de Miñon, le chemin de la déclaration de Barcelone entre les nationalistes galiciens, catalans et basques, ou le chemin de la Conférence de paix promue par Elkarri pour construire des lieux de rencontre entre la mobilisation citoyenne et la solidarité des démocrates. De plus, c’est possible.

Notes

[1Inprecor, n° 439-440 d’octobre 1999 a publié les déclarations de Lizarra du 12 septembre 1998 et du 12 septembre 1999. Par ailleurs, pour suivre la dynamique du Pacte de Lizarra et son effondrement on se reportera utilement aux articles parus dans Inprecor, n° 426 de juillet-août 1998, n° 439-440 d’octobre 1999, n° 443-44 de janvier 2000, n° 445 de mars 2000 et n° 446 d’avril 2000.

[2Euskera est le nom de la langue basque.

[3Président du gouvernement autonome basque.

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