Dossier : Congrès de Tours

Un héritage en déshérence

, par SITEL Francis

Faut-il passer le Congrès de Tours aux pertes et profits de l’Histoire ? Telle semble être, à gauche, l’idée dominante. Soit qu’on se taise, laissant entendre qu’il s’agit d’une vieillerie sans importance. Soit qu’on disserte avec volubilité à propos de clivages, dont de part et d’autre on sait pertinemment qu’ils ne correspondent plus à aucune réalité politique actuelle. Bien des manières de se débarrasser de Tours Serait-ce que cette référence incommode mérite toujours qu’on s’y intéresse ?

« Nous sommes convaincus qu’en ce moment, il y a une question plus pressante que de savoir si le socialisme sera uni ou ne le sera pas. C’est la question de savoir si le socialisme sera, ou s’il ne sera pas. » Léon Blum in Discours au Congrès de Tours

La coïncidence, sans être remarquable, est piquante : c’est à la veille du 80e anniversaire du Congrès de Tours que se sera tenu le « sommet de la Gauche plurielle ». Quel rapport de l’un à l’autre, dira-t-on ? Précisément, aucun ! De fait, cet anniversaire ne fait guère recette. A l’exception d’un colloque sous l’égide d’Espaces Marx, de l’OURS et d’autres instituts de la gauche, peu de commémorations, quasiment pas de publications A croire que l’affaire est à présent classée aux dossiers de l’Histoire, l’événement ne revêtant plus de réelle portée politique.
S’il y a trois ans à peine, la formule relancée par Henri Weber d’un « congrès de Tours à l’envers alimentait la chronique politique, aujourd’hui ce sont les »habits neufs de la Gauche plurielle que détaille Jean-Christophe Cambadélis (in Le Monde du 7 octobre 2000). Alors que celui-là en appelait à l’histoire douloureuse du mouvement ouvrier pour exorciser la scission, invitant à la décréter réversible, celui-ci estime possible de « confédérer durablement la gauche plurielle ». Le premier présentait une gauche déchirée par le long face à face entre le Parti socialiste et le Parti communiste, le second envisage une gauche dont la riche multiplicité se coalise autour d’une gestion raisonnable du pouvoir dans la durée. Sans doute, en trois ans, la gauche a fort changé, mais point n’est besoin de subtiles analyses pour comprendre que les deux discours convergent vers un même objectif qui est de légitimer une hégémonie, instaurée de facto, du Parti socialiste sur la gauche. Il vaut pourtant la peine d’observer de plus près à quelles libertés avec l’histoire l’exercice contraint l’un et l’autre.

Une mémoire qui flanche.

Pour tourner la page du Congrès de Tours et abolir la division historique du mouvement ouvrier, c’est à toute l’histoire du siècle qu’en appelait Henri Weber. Selon lui, les tragédies du siècle auraient résulté d’un scission provoquée par les positions alors défendues par le Parti communiste, auxquelles il aurait depuis renoncé. La conclusion d’un tel syllogisme s’imposerait : solder ce passé douloureux en reconstituant un parti socialiste unifié.
Jean-Christophe Cambadélis, pour sa part, aborde les enjeux auxquels la gauche est confrontée à partir d’une mémoire qui, ne remontant pas au-delà de l’Union de la gauche, paraît plus légère. Mais non moins défaillante. N’écrit-il pas : « Mais, au contraire de l’union de la gauche, où les protagonistes de l’époque peinaient à dégager de fragiles compromis, la synthèse politique nouvelle qu’incarne aujourd’hui la gauche plurielle témoigne, comme l’a indiqué Lionel Jospin dans son discours de La Rochelle, en août 1998, d’une volonté commune de ses composantes en mutation à vouloir, dans le même temps et en un même mouvement, à la fois redéfinir leur identité et transformer la société » ?
Compromis sans doute que l’Union de la gauche sur la base du programme commun de gouvernement, mais qui permit d’ancrer le Parti socialiste à gauche, à Mitterrand d’assurer son leadership sur l’ensemble de la gauche. Et qui conduisit la direction du Parti Communiste à sa perte pour avoir mal mesuré la solidité de cette alliance qu’elle avait si fortement contribué à sceller.
Si la relativisation de l’ancienne Union de la gauche permet de valoriser la nouvelle Gauche plurielle, le procédé n’épuise pas la question des engagements de l’une et de l’autre. Ceux d’hier étaient moins « fragiles » que sensibles à l’écart entre le « dire » et le « faire », perméables aux reniements. Ceux d’aujourd’hui, tout simplement vides de contenu, réconcilient le verbe et l’action en abandonnant promesses et visées transformatrices.
Certes, il faut prendre en compte, d’une part, que les notions de mouvement ouvrier et de gauche se recoupent mais ne se confondent pas, et, d’autre part, que sa réalité en termes de partis politiques ne s’est jamais réduite aux seuls Parti socialiste et Parti communiste, même s’ils en ont représenté les composantes les plus massives et décisives. Rappels nécessaires au regard de la situation actuelle où la « gauche », plurielle ou non, ne recouvre pas exactement ce qu’on appelait telle hier, et moins encore ce que nous considérons encore être le « mouvement ouvrier ». On connaît la figure traditionnelle des Radicaux qui, tout en se réclamant avec précaution de la gauche, se sont toujours fermement tenus à distance du mouvement ouvrier. Plus intéressant le cas des Verts qui, à présent solidement ancrés à gauche, au point d’ambitionner d’en être la « deuxième composante, revendiquent, malgré bien des itinéraires personnels en leur sein, une nouveauté radicale qui les exempte d’assumer tout lien formel avec le mouvement ouvrier en tant que tel. Quant à l’extrême-gauche, il lui revient de préciser, selon ses familles et les moments, si elle se situe »à gauche de la gauche" ou en extériorité hostile à tout ou partie des forces ainsi désignées, voire même si les notions de gauche et de mouvement ouvrier revêtent encore pour elle un quelconque sens.
Cela dit, on ne saurait oublier que l’anniversaire du Congrès de Tours est aussi celui de la naissance du Parti communiste : au regard de l’histoire et de la réalité de cette gauche, de quelque manière qu’on en série les limites, il n’est guère possible de nier que le courant communiste en constitue une donnée centrale. L’évolution du poids relatif du Parti communiste, les variations de son positionnement politique en représentent à la fois un élément de continuité et un facteur explicatif clé de ses transformations. Si la Gauche plurielle est susceptible de devenir ce que lui propose Jean-Christophe Cambadélis, n’est-ce pas fondamentalement à partir du changement des rapports de force en son sein qui résulte de l’affaiblissement de ce même Parti communiste ? Toute la terminologie appliquée à la Gauche plurielle par Jean-Christophe Cambadélis - « synthèse politique nouvelle », « divergences plus techniques que stratégiques » autorisant une « confédération durable », dépassement de la « défense des intérêts de classes sociales caractérisées » -, n’est maniable, et même concevable, qu’en fonction d’une situation qui, voyant le Parti communiste anémié, privé de projet, déboussolé quant à son propre avenir, peut donner naissance à une gauche vaste conglomérat de compétences et d’appétits, au sein duquel se défont les identités, se brouillent les références et s’oublient les parcours. Une réalité marquée par un travail de prise de distance avec toute la période de l’Union de la gauche. Et donc qui renvoie à l’histoire de la gauche française. Ou : de la difficulté de se débarrasser du Congrès de Tours ! A preuve : les efforts, ruses et contorsions auxquels se livrent les uns et les autres dès que la question de la scission fondatrice de 1920 est mise en débat.

Un Congrès de Tours à l’envers ? Ainsi, le thème du « congrès de Tours à l’envers » est trompeur en ce qu’il permet un double évitement. Sous couvert d’inviter le Parti communiste à tourner la page ouverte en 1920, le Parti socialiste peut écarter la question d’où il en est lui-même au regard de sa propre histoire, et de ses solutions de continuité. Quant au Parti communiste, en récusant l’invitation au nom des différences maintenues, il se garde bien d’expliquer ses propres évolutions.
De part et d’autre, toute la thématique revient à feindre que le partage opéré à Tours s’est perpétué, de manière quasi linéaire, le courant « révolutionnaire » poursuivant sa course en accompagnement du PCF, le courant « réformiste » s’identifiant à un Parti socialiste gardien de la « vieille maison » selon l’engagement pris par Léon Blum. C’est faire bon compte des ruptures qui se sont produites dans l’histoire de l’un et de l’autre courant : pour le Parti communiste, la rupture avec la référence révolutionnaire d’octobre 1917 du fait de l’identification à l’URSS stalinisée, pour le Parti socialiste, la rupture avec la référence au socialisme, par intégration à l’ordre bourgeois, son Etat et ses institutions. A titre de symptôme de ces évolutions fondamentales, il suffit de s’interroger sur qui, aujourd’hui, oserait reprendre à son compte l’objectif de la dictature du prolétariat tel qu’unanimement et bruyamment assumé à Tours.
Déclarer caducs les clivages des années vingt, en prônant le gommage de la scission, ou inversement prétendre qu’ils conservent tels quels toute leur validité, revient à escamoter purement et simplement une donnée majeure de tout retour sur le congrès de Tours, à savoir l’extraordinaire déplacement des positions politiques des uns et des autres entre hier et aujourd’hui. Si, en apparence, les mêmes forces sont là, identiques à elles-mêmes, semblant obéir à la même distribution des rôles, en réalité, comme suite au coup de baguette de on ne sait quel magicien facétieux, plus rien n’est pareil. Ce sont ces changements profonds que ni le Parti socialiste ni le Parti communiste ne sont prêts à expliciter et assumer. Selon un curieux jeu de rôles, on souligne les évolutions de l’autre, pour les saluer ou les dénoncer, et ainsi postuler que sa propre identité profonde a perduré inchangée.
Ainsi, curieusement, Robert Hue justifie la validité du choix fait à Tours par les communistes en arguant du réformisme aggravé du Parti socialiste au cours du temps, taxant celui-ci d’avoir accompli un « Bad Godesberg » pratique. Certes, l’intégration croissante de la social-démocratie française à l’Etat bourgeois ne fait guère de doute, sans que pour autant elle ait jugé possible ou nécessaire, à la différence de la social-démocratie allemande, une révision idéologique explicite.
Mais quel rapport entre cela et les positions défendues à Tours par Blum ? Et, surtout, en quoi les positions aujourd’hui défendues par Robert Hue peuvent-elles se revendiquer de celles de Marcel Cachin en 1920 ? Si, par une quelconque brèche temporelle, Blum venait s’exprimer dans un congrès de l’actuel Parti socialiste, son gauchisme effraierait l’assistance. Mais les propos d’un Robert Hue téléporté à Tours révulseraient les minoritaires les plus modérés. A ce jeu là, si la notion de « Bad Godesberg » pratique n’est pas dénuée de sens, ne pourrait-on retourner le compliment et considérer que le Parti communiste a accompli, pratiquement, son « congrès de Tours à l’envers » ?
En fait, si l’on ne veut pas se bercer d’illusions et cultiver les formules creuses, il convient d’admettre que d’hier à aujourd’hui, entre Tours et la gauche plurielle, s’est creusée une faille. Le socialisme, comme visée politique effective, l’objectif d’une société alternative au capitalisme, a été vidé de sa substance, renié par la social-démocratie, discrédité par le stalinisme, aujourd’hui abandonné d’une part et de l’autre. En appeler au clivage entre réforme et révolution apparaît incongru, dès lors qu’on voit mal ce qui se dessine dans la « visée révolutionnaire » de Robert Hue, et que le prétendu réformisme du Parti socialiste, et de la Gauche plurielle en général, apparaît dénué de toute réforme, même à l’état d’intention.
Si l’histoire du mouvement ouvrier tel que dessiné à Tours se solde par la victoire de la social-démocratie, celle-ci ne s’accomplit pas en fonction des termes officiels dans lesquels fut prononcé le divorce, de conceptions différentes du socialisme et des moyens d’y accéder. S’il en était autrement, la social-démocratie ne triompherait qu’à titre posthume, ayant de longue date enterré le socialisme. Elle se concrétise au regard des configurations et rapports de forces qui, au long de ces huit décennies, se sont cristallisés autour du Parti socialiste et du Parti communiste. Les unes et les autres polarisés par, d’une part, un anticommunisme qu’alimentait l’identification du communisme et du stalinisme, d’autre part, un « antisocialisme que venaient justifier les compromissions répétées de la social-démocratie avec le pouvoir bourgeois. La marche chaotique de ce couple conflictuel, qui en son combat permanent, ses alternances d’attraction et de répulsion, permettait périodiquement à chacun des partenaires de se reconstituer sur les capitulations et errements de l’autre, est aujourd’hui définitivement interrompue. Il est donc pour le moins mystificateur de vouloir faire entrer dans les catégories »réforme/révolution" les transformations qui manifestent une rupture de l’ancien équilibre au profit d’un seul de ses pôles.
Cette incapacité, sinon ce refus, à assumer les ruptures en question a pour conséquence, et peut-être pour fonction, de masquer derrière un théâtre d’ombres le véritable enjeu actuel : le devenir du mouvement ouvrier une fois achevé le cycle ouvert par le Congrès de Tours. L’essentiel des forces de celui-ci est-il inéluctablement appelé à se subordonner au Parti socialiste, lui-même rallié à la simple gestion de l’ordre libéral ? Non pas selon la fallacieuse perspective d’une unité des courants du mouvement ouvrier au sein d’un "parti organique à l’image de certains partis sociaux-démocrates du début du siècle, mais bien par l’effacement du mouvement ouvrier dans une dynamique de grand parti démocrate sur le modèle américain. Celui-ci absorbant ou au moins satellisant, à côté d’autres ne partageant pas cette histoire, tous les courants héritiers d’une de ses traditions historiques.
Il peut être tentant de considérer que l’affaire est réglée, et de longue date, ne présentant plus aucun intérêt. Ce serait oublier qu’à travers ces ruptures, entourées de ruses et de mystifications, s’est maintenue une continuité historique, mouvementée, conflictuelle, qui est celle, volens nolens, du mouvement ouvrier français. On ne saurait comprendre autrement la force maintenue (jusqu’à aujourd’hui) du thème de l’unité, entre des courants porteurs de projets divergents et écrasés de contentieux justifiés. Dialectique complexe qui fait jouer union et division, radicalisme (réel ou trompeur) et opportunisme. Avançons l’hypothèse que dans la situation actuelle, de vassalisation et d’étouffement des différentes forces progressistes (et de marginalisation totale des forces refusant ou écartées de cette logique) par la social-démocratie, cette dialectique n’est pas totalement épuisée. Malgré l’unité de façade, ornée des figures du renoncement et de l’impuissance, derrière laquelle la simple gestion sociale de l’ordre existant étouffe tout contenu de classe, le dépassement du mouvement ouvrier tel que connu dans ce siècle vers une réalité autre n’est pas accompli.

Une fidélité à disputer. Pas moins spéculative que la thèse du « congrès de Tours à l’envers », mais plus en prise avec la réalité présente du mouvement ouvrier, la question à mettre en débat devrait être celle de savoir s’il convient aujourd’hui de juger le choix de Tours, de la scission du mouvement ouvrier, comme ayant constitué une formidable erreur ?
Sans se donner le ridicule de demander à Robert Hue ou à François Hollande de dire aujourd’hui qui de Frossard ou de Blum avait raison en 1920, supputations n’ayant guère de sens, d’autant qu’elles supposent d’escamoter les mutations qu’ont connues le PS et le PCF, on est en droit de poser la question : à posteriori, juge-t-on le choix fait à Tours de la scission comme ayant été le meilleur ? Plutôt que de tomber dans le piège de se demander s’il faut maintenant revenir sur ce choix passé, s’interroger sur comment on juge aujourd’hui les décisions d’hier.
Une question qui se pose différemment aux uns et aux autres. Côté socialiste, le refus de rallier les choix majoritaires peut apparaître comme ayant été validé historiquement, dès lors que la stalinisation du Parti communiste a justifié les pires pronostics quant au devenir de la majorité de Tours, tandis que très vite le rapport de forces, au départ très défavorable à la social-démocratie, évoluait dans un sens inverse, jusqu’à l’actuelle suprématie absolue. Le Parti socialiste peut arguer que l’Histoire lui a donné raison, en montrant combien les mises en garde de Blum ont été confirmées. Etant entendu que c’est à la condition d’oublier ce que furent les positions défendues alors par Blum et ses amis, la conception du mouvement ouvrier dont elles découlaient.
C’est bien sûr du côté communiste que la question est problématique. D’une part, parce que c’est là que la décision de la scission sur la base de l’adhésion à la IIIe Internationale et l’acceptation des conditions posées par la direction bolchévique a été prise et assumée, et, d’autre part, compte tenu de l’actuelle crise du communisme qui en marque le bilan final.
Il faut admettre que le choix communiste fut lié à une surestimation des potentialités révolutionnaires de la situation, conduisant à ce que Blum décrivait comme « une espèce de vaste erreur de fait qui a consisté à généraliser pour l’ensemble du socialisme international, un certain nombre de notions tirées d’une expérience particulière et locale, l’expérience de la révolution russe elle-même. Mais, dans le discours de Blum, il est bien d’autres critiques qui, loin de pouvoir être balayées d’un revers de main, avec le recul historique apparaissent pertinentes. D’autant qu’elles ont été soulevées avant la »bolchévisation« du Parti communiste : les dangers d’une sélection sur des critères trop précis des membres, par opposition à un parti populaire opérant un recrutement le plus large possible, le risque de confondre »unité du parti« avec uniformisation et homogénéité, conduisant à renoncer à la liberté de pensée au sein du parti et à la condamnation des tendances, à quoi il faut ajouter ladite »question syndicale" seulement évoquée dans le discours.
A la lumière de ces données, et en fonction des erreurs d’appréciation alors commises sur la réalité des rapports de forces, on est en droit de s’interroger sur l’hypothèse, toute théorique, d’un choix autre qui eut été, pour les communistes, d’agir dans un cadre commun maintenu.
Et ce d’un double pont de vue.
La direction du PCF, pour sa part, pourrait en effet estimer en bonne logique que ce fut une erreur de se séparer de la social-démocratie à partir de positions révolutionnaires qui à présent ne sont plus assumées par elle. Mais on a vu que Robert Hue préfère en appeler à l’évolution du Parti socialiste (le « Bad Godesberg » pratique) pour justifier le choix d’alors et récuser la question posée d’une possible réunification.
On peut aussi se poser la question d’un autre point de vue. Eric Hobsbawm, par exemple, critique la politique des bolchéviks : « C’est en 1920, écrit-il, que les bolcheviks commirent une erreur qui, avec le recul, paraît capitale : la division définitive du mouvement ouvrier international, qu’il scellèrent en structurant leur nouveau mouvement communiste international sur le modèle du parti léniniste d’avant-garde composé d’une élite de »révolutionnaires professionnels à plein-temps" in L’Age des extrêmes. Une autre voie que celle de la scission était-elle ouverte aux révolutionnaires, qui aurait été de préserver l’unité du Parti socialiste et d’oeuvrer à sa radicalisation ?
Hypothèse toute théorique, permettant de caresser l’espoir rétrospectif d’un mouvement ouvrier ayant la capacité d’enrayer, d’une part, le ralliement progressif de la social-démocratie à l’ordre bourgeois, et, d’autre part, la stalinisation du Parti communiste. Reste que celle-ci repose sur la non prise en compte d’une donnée majeure : le reniement de la social-démocratie en 1914 lors de son ralliement à l’Union sacrée et sa participation à la boucherie impérialiste. Et donc, la question des bases de reconstruction du mouvement ouvrier au sortir de la guerre, celle-ci étant rendue possible sous l’impulsion tempêtueuse d’octobre 1917. N’est-ce pas une illusion d’imaginer que l’histoire du mouvement ouvrier aurait pu s’écrire sans drame, dans une unité préservée et combative, en faisant l’économie du solde de la guerre impérialiste, dont on mesure mieux avec le recul combien elle a déterminé ce siècle des « extrêmes ». Il faut se rappeler que ce Parti socialiste réuni à Tours pouvait sentir dans sa chair et sa conscience la tragédie de la guerre : sur ses 100 000 adhérents d’avant-guerre, combien ayant échappé au massacre étaient encore présents ? « Quelques dizaines de milliers » explique Annie Kriegel. Tous ces absents ne faisaient-ils pas planer sur le congrès la terrible question de la responsabilité du Parti lui-même dans le massacre, de celle de ses dirigeants qui avaient participé au gouvernement. Car l’un des passages les moins convaincants du discours de Blum est bien celui où il tente d’expliquer qu’il n’y a pas de « chefs » dans le Parti socialiste, que tous les dirigeants sont sous le contrôle des militants.
Que serait devenu un mouvement ouvrier qui n’aurait pas rompu avec la forfaiture de l’union sacrée ? Qui, du mélange de l’horreur guerrière et de l’illumination révolutionnaire, n’aurait su dégager la seconde de la premièreet insuffler dans la classe ouvrière un enthousiasme révolutionnaire neuf ?
Il n’est pas légitime d’imputer à la scission les malheurs du mouvement ouvrier, comme le fait Henri Weber qui en vient à expliquer toutes les tragédies du siècle comme découlant de la scission de Tours. A l’inverse, avec autant de vraisemblance, on pourrait expliquer les grands moments de mobilisation ouvrière comme résultant d’une dialectique complexe entre division et unité : unité partielle et conjoncturelle surmontant une rivalité conflictuelle entre les différents courants, situation ouvrant un espace à l’auto-affirmation des travailleurs eux-mêmes et permettant aux courants les plus radicaux de peser au-delà de leurs forces propres. Il n’est pas plus légitime de proposer une lecture univoque de tout ce qui s’est produit depuis Tours comme résultant mécaniquement de la division de ce même mouvement ouvrier : bien des défaites écrasantes et des évolutions mortelles auraient pu être empêchées à partir d’une autre politique des Partis socialistes et des Partis communistes, en Allemagne, en Espagne, en France Il y avait certainement en 1920 des illusions sur la capacité du courant bolchévik d’assurer une hégémonie révolutionnaire sur l’ensemble du mouvement ouvrier, et beaucoup d’ignorance quant à la réalité du bolchévisme. Mais sans doute pas sur le potentiel révolutionnaire dont était porteur l’Octobre russe : ce « quelque chose de neuf » que saluait Blum, ce « courant d’enthousiasme » évoqué par Sembat.
Au regard des faillites et des échecs alors récemment essuyés (les élections de 1919 et la grève générale du printemps 1920), l’adhésion à la IIIe Internationale prenait le sens d’un nouveau départ, une innovation totale, un radicalisme absolu. Tous les thèmes, largement rhétoriques, de la dictature du prolétariat et du socialisme en devenaient concrets, à portée d’un effort d’audace et de volonté ! Cet enthousiasme qui dégageait la majorité de Tours, c’est à partir de lui qu’il devenait possible de reconstruire un Parti et de viser le changement révolutionnaire de la société. Un espoir qui relevait si peu de l’erreur qu’il fallut le vaincre, par l’effort conjugué de forces aussi diverses que puissantes.
Par-delà les illusions et erreurs du moment, plus profondément que les ruptures qui ont jalonné l’histoire, la leçon de Tours n’est-elle pas ce magnifique arrachement à la viscosité de l’ordre existant, le renoncement aux compromissions avec ses horreurs, pour s’ouvrir à l’inouï du changement révolutionnaire ? La fidélité à celle-ci a insufflé au mouvement ouvrier, malgré les errements et involutions qu’il a connus, une énergie qui lui a permis de relever certains défis du siècle. Une énergie qui, aujourd’hui, dans un contexte bien différent, lui serait nécessaire pour relever un défi aussi vital qu’alors : une refondation, tant de son programme que de son organisation et de sa visée.