Le régime militaire et la question du fondamentalisme religieux

, par TARIQ Farooq

Questions à Farooq Tariq.

  • Inprecor : Quatre ans après le coup d’État militaire, le général Musharaf est toujours au pouvoir, malgré le changements d’alliances dans la région. Comment expliques-tu cette continuité ?

Farooq Tariq : Trois années de régime militaire direct et une année d’un gouvernement prétendument démocratique, dont il est le président : le général Musharaf est un dictateur militaire chanceux. Il a compris que la situation internationale avait changé après le 11 septembre et il s’est réorienté pour devenir un associé de l’impérialisme états-unien dans son « combat contre le terrorisme ». Ainsi, au moins en paroles, il a abandonné son engagement en faveur du fondamentalisme religieux et, dans une certaine mesure, a abandonné son camp sans honte ni excuses.

En échange, l’impérialisme l’a adoubé, acceptant son régime autoritaire sans poser de questions. Les forces impérialiste l’ont récompensé, en remettant le payement des dettes et en lui procurant de nouveaux prêts. Il est devenu le chéri des gouvernements occidentaux et l’ami de famille du président Bush. Il a été récompensé en devenant le premier président pakistanais invité à Camp David par le président Bush en juin 2003, comme n’ont pas manqué de le souligner les médias pakistanais sous contrôle.

La général Musharaf a acquis cette position en satisfaisant les exigences des institutions impérialistes : le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Il a aveuglément appliqué les conseils de ces institutions en mettant en œuvre la restructuration du secteur public, les privatisations, la baisse des droits de douane et la dérégulation. « C’est la douloureuse recette que nous devons adopter pour surmonter la récession économique et commencer ainsi le rétablissement de l’économie malade » avait-il annoncé en prenant le pouvoir en octobre 1999 par un coup d’État sans bain de sang. Il avait renversé Nawaz Sharif, un premier ministre impopulaire, qui bien qu’il eût obtenu une majorité des deux tiers au parlement élu en 1997, ne parvenait pas à réaliser les exigences du FMI et de la Banque mondiale en raison de la résistance massive des ouvriers et des petits commerçants. Le général Musharaf a pris le pouvoir justement pour appliquer la politique que Nawaz Sharif ne parvenait pas à appliquer...

Le résultat de la mise en œuvre de la politique exigée par l’impérialisme est un désastre pour la classe ouvrière. Le récent rapport de la Banque d’État du Pakistan indique un accroissement d’au moins 15 % de la population vivant en dessous du seuil de la pauvreté au cours des trois dernières années. Cela, alors que les médias ne cessent de chanter les louanges du « grand rétablissement économique » sous Musharaf et que le gouvernement se vante d’avoir porté les réserves de devises à 11 milliards de dollars, un niveau record.

  • Inprecor : Les élections de 2002 ont témoigné d’une poussée des partis fondamentaliste religieux. Comment l’expliques-tu ?

Farooq Tariq : Les masses ont perdu toute confiance envers les principaux partis politiques capitalistes. Il est vrai qu’entre les deux principaux partis — le Parti populaire pakistanais (PPP) de Benazir Bhoutto et la Ligue musulmane pakistanaise (PML) de l’ex-premier ministre Nawaz Sharif — il serait difficile de trouver une différence d’orientation politique. Dans le passé les deux avaient représenté pourtant des orientations fort différentes...

Le PPP avait été un parti populiste radical, capable en son temps d’attirer de nombreux militants ouvriers. Mais sous la direction de Benazir Bhoutto, le PPP est devenu un parti conservateur de droite, étroitement lié, à différents moments, avec les généraux et avec l’impérialisme américain. Benazir Bhoutto a été élue par deux fois au poste de premier ministre (1988 et 1994), mais s’est avérée incapable de réaliser quelque réforme que ce soit. Aujourd’hui exilée, vivant à Doubaï depuis 1998, elle dirige son parti par internet. Elle a été condamnée pour corruption au Pakistan. Son mari est emprisonné depuis sept ans sous l’accusation de corruption, de népotisme, de tentative de meurtre et de meurtre.

Lors des élections législatives d’octobre 2002, le PPP, avec 22 % des voix, est apparu comme le principal parti parlementaire. Avec d’autres grands partis bourgeois, il a mis sur pieds une Alliance pour le rétablissement de la démocratie (ARD), qui, en dépit de ses intentions proclamées, ne s’est pas avérée capable de lancer une quelconque campagne d’agitation massive contre l’actuel régime.

La méfiance envers les principaux partis politiques a conduit des secteurs significatifs à chercher refuge au sein des partis religieux. Les partis religieux ont formé une alliance, nommée Mutihida Majlis Ammal (Organisation unifiée pour l’action), qui a obtenu 15 % des voix lors des élections d’octobre 2002. La MMA est entrée dans le gouvernement provincial du Baloutchistan et, surtout, a formé le gouvernement provincial dans la Province de la frontière nord-ouest (NWFP, le long de la frontière afghane). La formation d’un gouvernement de fondamentalistes religieux dans cette province a fourni un sérieux appui aux combattants talibans en Afghanistan. Depuis, les États-Unis pressent Musharaf pour qu’il renverse ce gouvernement provincial. Pour les satisfaire et montrer que le régime Musharaf s’est sérieusement engagé contre les fanatiques religieux, le gouvernement central a conduit de nombreux raids contre les soi-disant caches d’Al Qaida dans cette province.

  • Inprecor : Quelle est l’attitude de la gauche pakistanaise envers le fondamentalisme religieux ?

Farooq Tariq : La croissance continue du fondamentalisme religieux au Pakistan constitue une menace sérieuse pour les forces progressistes. Bien que l’on note la présence de plusieurs tendances fondamentalistes religieuses, toutes promeuvent des valeurs conservatrices de la famille, selon lesquelles la femme est inférieure à l’homme. Leur verbiage anti-impérialiste ne leur permet pas de construire une véritable force anti-impérialiste. Ce sont des forces semi-fascistes qui, dans la conjoncture actuelle, s’opposent à l’impérialisme. Le Parti travailliste du Pakistan (LPP) s’oppose tant aux unes qu’aux autres et préconise un large front des organisations de gauche et progressistes pour construire une alternative.

Nous sommes favorables à l’interdiction par l’État des organisations prônant le Jihad (guerre sainte) qui préconisent des massacres au nom de l’Islam. Mais nous nous opposons à ce que l’État interdise des organisations religieuses. Nous sommes favorables à ce que toutes les religions puissent jouir d’une totale liberté pour proclamer leurs idées d’une manière démocratique et pacifique. Mais cela ne peut aller jusqu’à autoriser des fanatiques religieux de préconiser l’assassinat.

  • Inprecor : L’État pakistanais, comme l’administration états-unienne, avait favorisé le fondamentalisme islamique...

Farooq Tariq : Le fondamentalisme religieux s’est fortement développé en particulier après l’effondrement du stalinisme. Dans une certaine mesure il a procuré un sentiment de sécurité à de nombreux musulmans ordinaires. Certains partis religieux ont construit leurs infrastructures de masse en prenant appui sur des institutions d’enseignement religieux, les Mosquées et les organisations caritatives qui jouissaient du soutien de l’impérialisme états-unien au cours des années 1980. Ils ont également bénéficié d’un vaste soutien matériel des dirigeants réactionnaires d’Arabie Saoudite. Ils attendaient leur tour pour devenir des partis massifs. Ce moment est venu et ces partis jouissent d’un soutien plus massif que ce qu’indiquent leurs résultats électoraux obtenus lors des législatives d’octobre 2002.

Les partis religieux se sont développés avec l’aide de l’armée et de l’État. On peut dire que les forces fondamentalistes religieuses sont en premier lieu redevables à l’aide matérielle et sociale qui leur a été fournie par diverses fractions de l’appareil d’État. Mais ce n’est qu’une partie de l’histoire. Leur impressionnante croissance est aussi liée à la politique de restriction des budgets sociaux étatiques et au fait que tous les partis politiques qui ont constitué les gouvernements entre 1988 et 1999 furent incapables de fournir aux masses une quelconque aide sociale. Les partis religieux ont ainsi pu apparaître comme une alternative face à ces partis des capitalistes et des féodaux.

Peuvent-ils prendre le pouvoir au Pakistan ? Allons-nous vers une répétition de l’histoire afghane ou iranienne ? Il est peu probable que les partis religieux puissent arriver au pouvoir par la voie électorale. Ni la bourgeoisie pakistanaise ni l’impérialisme états-unien ne le permettront. Ils peuvent entrer dans un gouvernement en tant qu’allié subordonné, mais ne peuvent constituer leur propre gouvernement. Le seul gouvernement fondamentaliste provincial n’est déjà plus que toléré par le pouvoir central qui tente de le mettre sous tutelle.

La percée électorale des partis fondamentalistes religieux avait pour base l’espoir des masses qu’enfin leur situation économique serait prise en compte. Mais le gouvernement du MMA dans la Province frontalière du nord-ouest a déjà failli sur le terrain de la pauvreté et du chômage. Pour pouvoir continuer à gérer la Province, ce gouvernement a dû s’aligner sur le pouvoir central. Bien qu’il ait pu présenter à l’assemblée une loi introduisant la Charria, ce qui donnera aux islamistes la possibilité d’imposer leurs règles aux administrations et à la population, pour l’essentiel il a dû appliquer les politiques qui lui ont été dictées du centre. Il s’est ainsi montré incapable de satisfaire les aspirations de sa base sociale et sa crédibilité en a souffert.

Néanmoins les fondamentalistes religieux ont progressé aussi dans la province la plus peuplée : au Penjab. Ils se sont aussi assurés le contrôle de la plus grande ville pakistanaise, Karachi. Le maire élu à la tête de cette ville en 2001 est membre de Jamaat-I-Islami, le principal parti fondamentaliste religieux du Pakistan.

Les forces armées pakistanaises, qui pourchassent les débris des Talibans au Waziristan et dans d’autres parties de la ceinture tribale, semblent avoir oublié que les Talibans sont aussi présents dans les grandes villes, telle Karachi. Le 5 novembre dernier ils ont ainsi fait une démonstration de force, non pas dans les bidonvilles de la périphérie, mais au centre intellectuel de Karachi, lorsqu’un groupe d’une dizaine de nervis appartenant à Islami Jamiat-e-Talaba, l’aile étudiante de Jamaat-I-Islami, a mis à sac une exposition dans le Hall central de l’Université de Karachi, détruisant tout sur son passage, sous prétexte de lutte contre l’obscénité et contre la vulgarité, selon un étudiant présent qui a préféré garder l’anonymat. « Je ne sais ce qu’ils entendent par obscénité — disait une étudiante en fin d’études. — Vous pouvez voir que nous avions présenté des design industriels de vêtements et d’ordinateurs ainsi que des affiches. Ils n’ont même pas regardé l’exposition, détruisant tout ce qui était à leur portée ». De tels incidents sont devenu communs là où les fondamentalistes ont pu prendre pied dans les institutions de l’enseignement. Les gangsters semi-fascistes sont présents dans la plupart des grandes villes et leur nombre continue de croître.

Il y a 24 000 écoles religieuses — des Madressas — au Pakistan et plus d’un million d’étudiants y sont inscrits. Le régime du général Musharaf offre tout son soutien à l’enseignement religieux, prétendant que toutes ces écoles ne promeuvent pas le Jihad. L’éducation est devenue un business lucratif au Pakistan. Les écoles privées sont actuellement plus nombreuses que les écoles d’État. Il y a plus d’élèves du primaire dans le secteur privé que dans le secteur public. C’est le résultat de la réduction du budget de l’enseignement. Actuellement on dépense pour l’éducation moins de 2 % du produit national...

Pourtant le régime militaire ne peut plus maintenir avec les fondamentalistes religieux les mêmes rapports qu’avant septembre 2001. Graduellement ces relations se tendent et deviennent amères. La principale alliance des partis fondamentalistes religieux, le MMA, menace même de lancer une campagne d’ampleur nationale, en faveur de la démocratie. En commun avec l’ARD, le MMA exige que le décret sur le cadre légal (Legal Frame Work Order), pris par la présidence pour légaliser les trois ans de gouvernement militaire et les divers amendements apportés à la Constitution, soit discuté au Parlement.

  • Inprecor : Après une période de tension, il semble que les relations du Pakistan avec l’Inde s’orientent vers une pacification. Quelles en sont les racines ?

Farooq Tariq : Au cours des 56 ans depuis la proclamation de leur soi-disant indépendance envers l’impérialisme britannique, le Pakistan et l’Inde ont mené trois guerres ouvertes. Ces trois dernières années les tensions entre les deux pays ont atteint un sommet : les deux gouvernements ont bloqué leurs frontières, ne permettant aucun échange par la route, par train ou par les airs. Mais au cours des trois derniers mois une fièvre de paix a saisi tant le régime Musharaf que le gouvernement Vajpai des fondamentalistes hindous du Bhartia Junta Pal (BJP). Les frontières doivent être ouvertes dans un délai de trois mois ! Cela est surtout le fruit de la pression états-unienne. Mais aussi le produit de la pression des masses des deux côtés de la frontière.

L’impérialisme états-unien n’est pas actuellement favorable à une guerre entre le Pakistan et l’Inde. Il voudrait que le régime Musharaf consacre ses efforts à la guerre contre les fondamentalistes religieux et non à celle contre l’Inde. C’est pourquoi l’armée pakistanaise est en train de quitter la ligne de front avec l’Inde et de se déployer face à l’Afghanistan. Les opérations militaires dans la zone tribale à la frontière afghano-pakistanaise, menées depuis peu par l’armée pakistanaise, auraient été impensables dans le passé. Mais dans la conjoncture actuelle la priorité de l’impérialisme états-unien est d’empêcher Oussama Ben Laden et ses alliés de reprendre l’Afghanistan. Et depuis que les fondamentalistes religieux pakistanais ont pris le gouvernement provincial qui contrôle la frontière afghane, les activités de la guérilla talibane contre les forces de l’OTAN en Afghanistan ont connu un essor.

L’impressionnant désir de paix des masses indiennes et pakistanaises constitue un autre facteur de la pacification des relations entre les deux pays. En Inde, « l’ennemi pakistanais » a cessé d’être un argument électoral aux yeux des politiciens du BJP. Les élections du 1er décembre 2003 dans quatre États indiens en ont fourni la preuve. Le BJP les a remportées en balayant le Parti du Congrès, car il apparaît comme le parti pouvant apporter la paix avec le Pakistan. La différence est notable avec l’élection dans le Gujarat en 2002, où le BJP l’avait également remporté mais au nom d’une attitude exactement opposée envers le Pakistan...

Ce changement du climat doit beaucoup à l’activité de contacts entre les deux peuples développée par de nombreuses organisations non gouvernementales (ONG) radicales, par les partis politiques progressistes et par les syndicats. Le prochain Forum social mondial en Inde a provoqué beaucoup d’enthousiasme au Pakistan aussi et il est possible que plus de cinq mille militants pakistanais s’y rendent, parmi eux une bonne centaine de militants du LPP. Le Forum social pakistanais, organisé avec l’aide du LPP, a été un succès : des ONG radicales, des partis politiques progressistes et des syndicats ont pu se rencontrer, débattre et tisser des liens à cette occasion.

  • Inprecor : Après avoir mis sur pied un gouvernement civil, l’armée pakistanaise va-t-elle s’effacer de l’avant-scène politique ?

Farooq Tariq : La situation politique pakistanaise demeure très volatile. L’actuel régime mixte — civil et militaire — n’est pas parvenu à se stabiliser. Le gouvernement reste faible et n’est toujours pas parvenu à se légitimer aux yeux des masses. Il reste considéré comme un théâtre de marionnettes manipulées par les militaires et le président Musharaf. Ce gouvernement aura sans doute beaucoup de mal à tenir jusqu’à la fin de son mandat de cinq ans. Après seulement une année, il doit déjà faire face à une crise après l’autre. Le ministre de l’information, Sheikh Rashid, est sans doute l’auteur de la meilleure caractérisation de ce gouvernement. Il a dit à un journaliste que le meilleur succès de ce gouvernement c’est... de gouverner encore malgré une année d’exercice. L’équipe civile a en effet fait de son mieux pour satisfaire les militaires en obéissant à tous leurs ordres. Mais une telle situation ne peut durer éternellement.

Il est possible que le soi-disant gouvernement civil soit renversé par le général Musharaf lui-même, si ce dernier se sent mal à l’aise. Musharaf veut en effet disposer du pouvoir absolu, mais en s’étant doté d’un premier ministre civil, il doit partager au moins partiellement son autorité. Il garde la possibilité de proclamer l’état d’urgence, voire la loi martiale, et une nouvelle période de dictature militaire directe ne peut être exclue. Mais tant qu’un mouvement de masse réel n’aura pas fait irruption sur l’avant-scène politique, les militaires — avec Musharaf ou sans lui — seront un des partis au pouvoir.

  • Inprecor : Fin décembre, Musharaf a subi coup sur coup deux attentants attribués aux fondamentalistes religieux. Pourquoi les forces religieuses s’en prennent-elles à la vie du dictateur ?

Farooq Tariq : La veille du second attentat, qui a coûté la vie à plusieurs passants le 25 décembre, Pervez Musharaf est apparu à la télévision pour se féliciter de l’accord passé avec le MMA. Il a en effet besoin des voix des parlementaires du MMA pour modifier la Constitution afin de pouvoir prolonger sa dictature. La principale force fondamentaliste a ainsi montré qu’elle pouvait collaborer avec les militaires comme dans le passé. Mais les amendements à la Constitution que Musharaf compte faire voter avec l’appui du MMA l’autoriseront à dissoudre le Parlement et aussi les assemblées régionales. Cela peut lui permettre de renverser les gouvernements provinciaux au Baloutchistan et dans la province de la frontière nord-ouest. Quels que soient les accords au sommet, les fondamentalistes savent bien qu’ils ne peuvent espérer un soutien de l’État comparable à celui dont ils jouissaient avant le 11 septembre 2001. Et que Musharaf ne peut jouer sans cesse sur les deux tableaux : passer des alliances intérieures avec les fanatiques religieux et passer des alliances extérieures avec l’impérialisme américain. Il savent que lorsqu’il ne pourra plus manœuvrer sur la corde raide, il choisira de couper ses rapports avec les forces religieuses. La dernière tentative d’assassinat peut être interprétée comme un avertissement à Musharaf qu’il ne peut indéfiniment jouer sur les deux tableaux. Elle polarisera la scène politique au Pakistan plus que jamais auparavant.

Nous n’avons aucune sympathie pour la dictature militaire du général Musharaf. Mais nous nous opposons fermement au terrorisme. La disparition éventuelle de Musharaf ne changera pas grand chose à la dictature militaire — l’establishment militaire se choisira un autre porte-parole et durcira sa dictature si Musharaf ne parvenait pas à échapper à un attentat. Notre tactique de lutte contre la dictature n’a rien de commun avec celle des organiseurs d’attentats. Nous voulons la renverser par la puissance du mouvement de masse des ouvriers et des paysans. C’est l’unique solution durable à la crise actuelle.

  • Inprecor : La gauche pakistanaise n’est pas parvenue à réaliser une percée électorale. Quel espace politique parvient-elle à occuper, entre le fondamentalisme religieux et la dictature militaire ?

Farooq Tariq : Les forces de gauche restent très faibles au Pakistan. Le LPP essaye de les unifier et un processus de regroupement et de réorganisation de la gauche est toujours en cours. Le LPP reste toujours un petit parti. mais du fait de ses activités incessantes pour les droits des ouvriers et des paysans, il a acquis pas mal de soutiens et une reconnaissance nationale. Récemment, dans le Penjab, il a dirigé une lutte de paysans pour leur terres occupées par l’armée. Sept paysans y ont perdu la vie, des centaines — dont les dirigeants du LPP — ont été arrêtés, mais ils ne se sont pas rendus. Les paysans occupent toujours plus de 68 000 acres. Ils refusent de payer un quelconque loyer pour ces terres, comme le gouvernement l’exige. Au cours de trois années de désobéissance civile ils ont défié la prétention illégale de l’armée qui a voulu s’approprier ces terres. Ils refusent de payer à l’armée et proclament « avoir assez payé pour plus de cent ans ». Par son intransigeance envers l’armée — le cœur du pouvoir au Pakistan aujourd’hui — ce mouvement a acquis un caractère symbolique et exemplaire.

Farooq Tariq est le secrétaire général du Parti travailliste du Pakistan (Labour Party Pakistan, LPP). Il a bien voulu répondre par e-mail aux questions d’Inprecor.