Repenser les questions stratégiques ou que faire pour transformer le monde ?

, par PASTOR Jaime Verdù

Nous traduisons ce rapport du site : http://www.espacioalternativo.org/

Entre les divers plénières, séminaires et groupes de travail qui ont eu lieu lors du IIIe Forum social européen (FSE), celui qui avait pour thème « les stratégies pour la transformation sociale » a concentré l’intérêt de bon nombre de délégué(e)s. Organisé par les revues britanniques Socialist Resistance et Red Pepper, l’Institut Transnational d’Amsterdam et les réseaux de revues Projet K et Transform, cette session a profité de la présence de John Holloway (connu surtout pour son livre Changer le monde sans prendre le pouvoir), Hilary Wainwright (qui vient de publier Revendiquer l’État, expériences de démocratie populaire), Phil Hearse (rédacteur de Socialist Resistance et collaborateur régulier d’Inprecor) et Fausto Bertinotti (dirigeant du Parti de la refondation communiste d’Italie).

John Holloway a commencé son intervention en constatant qu’il existait deux points sur lesquels il est facile de se mettre d’accord : 1. le capitalisme est une catastrophe pour l’humanité et 2. nous ne savons pas comment nous pouvons obtenir qu’un changement se produise. À partir de là il faut se demander si nous devons construire un parti et aspirer à conquérir le pouvoir d’État ou, au contraire, tourner le dos à l’État et essayer d’obtenir un changement à l’extérieur de lui ; il s’est clairement prononcé en faveur de la seconde perspective, étant donné que le bilan de la gauche centrée sur l’État au cours du XXe siècle a été celui de la trahison des idéaux émancipateurs à chaque fois qu’elle a conquis le pouvoir. Ceci, selon Holloway, est dû au fait que lorsque nous entrons en relation avec l’État, il n’y a pas de symétrie entre cette institution et nous-mêmes, car la tendance généralisée a été celle de nous pousser dans un sens opposé à l’autodétermination de ceux d’en bas. En tant qu’exemple de ce qu’il suggère, il a mis en avant la stratégie de l’EZLN et la création des Assemblées de Bon Gouvernement : c’est ainsi, en cessant de collaborer à la construction du capitalisme, qu’il sera possible d’avancer vers une nouvelle voie qui rendra possible un autre monde. Ni la stratégie électorale, ni l’attente de la « crise ultime » du capitalisme ne peuvent servir pour construire une alternative.

En commençant par exprimer son accord avec beaucoup des choses dites par Holloway en ce qui concerne le bilan de la gauche, Hilary Wainwright a manifesté son désaccord avec ses propositions. Elle pense que Holloway établit une fausse polarisation entre la stratégie d’auto-organisation d’une part, et celle concernant le pouvoir de l’autre : « qu’il y ait eu des défaites ne signifie pas que tout ce qui a été tenté soit mauvais ». On ne peut abandonner le travail dans les institutions représentatives, il faut être en leur sein et les mettre au service de la démocratie participative : les expériences vécues sur le plan local dans de nombreux lieux, y compris à Londres avant qu’elles ne soient avortées par Margaret Thatcher, montrent qu’il est possible de progresser sur cette voie ; évidemment l’objectif doit être de remettre en cause les rapports capitalistes aussi dans le cadre de l’État. Le problème consiste surtout à définir qui doit être le sujet de ce changement radical auquel nous aspirons : c’est là que nous somme confrontés à la nécessité de réinventer le parti et le type des relations que ce dernier établit avec les mouvements sociaux dans le but de trouver de nouvelles façons de faire de la politique et de construire l’organisation.

Phil Hearse a mis en cause les thèses de Holloway à partir du bilan de ce qui s’est passé récemment en Argentine : l’important degré d’auto-organisation et de radicalisation du mouvement qui a eu lieu dans ce pays au cours des dernières années s’est trouvé ensuite dans une impasse politique profonde, ce qui a permis la recomposition de la « classe politique » et la fragmentation croissante des forces qui animaient ce processus ; l’incapacité de la gauche à forger un regroupement à la hauteur des besoins de ce mouvement en a été la faiblesse fondamentale qui explique le reflux que nous observons aujourd’hui. Il s’est aussi référé au cas du Venezuela, comme l’exemple d’une expérience différente, car là le processus de mobilisation populaire contre la droite putschiste et en appui à Chavez paraît avoir propulsé maintenant certains secteurs vers leur propre auto-organisation et, en même temps, à s’emparer du slogan « nous voulons être le gouvernement ». Quand aux zapatistes, le problème auquel ils sont confrontés et qu’ils ne peuvent résoudre seuls, ce sont les causes profondes de la pauvreté des communautés indiennes. C’est pour cela qu’ils ont besoin d’un changement à l’échelle de l’État tout entier.

Fausto Bertinotti a commencé par souligner le fait qu’il y a aujourd’hui plus de capitalisme que jamais, qu’il y a plus d’exploitation du travail vivant, tant en intensité qu’en extension, et plus de destruction de la nature, en prenant la Chine en tant que manifestation extrême de tout cela. C’est dans de telles conditions que nous sommes confrontés à la remise en cause de ce qui a été appelé l’étape du compromis social en Europe et que nous devons passer à la résistance contre « la guerre permanente » qui est menée contre nous aussi sur le plan social : la précarisation est la tendance dominante et, par conséquent, le problème du sujet ne se pose déjà plus autour du travailleur manufacturier ou de l’étudiant des années 1960, mais autour d’un sujet très pluriel du point de vue de ses conditions sociales et de la construction de son identité. Mais pour mettre à nouveau d’actualité la nécessité de la révolution, il faut reformer la politique et pour ce faire il faut un nouveau dialogue entre les partis, les mouvements et les associations, comme cela s’est fait dans le cadre du Forum social européen et comme son parti essaye de le faire en Italie.

De très nombreuses interventions ont eu lieu dans le débat qui s’est ouvert ensuite ; je me limiterai à signaler les plus significatives. Alex Callinicos (du SWP britannique) a polémiqué aussi bien avec Holloway qu’avec Wainwright : au premier, il a rappelé, que même si nous voulions « tourner le dos à l’État », ce dernier ne tourne pas le dos au peuple, surtout lorsque ce dernier lutte et s’auto-organise, comme on a pu le voir en Argentine, au Mexique ou encore actuellement dans l’Union européenne des politiques antisociales ; à la seconde, il a dit que s’il était d’accord pour travailler dans les institutions représentatives, ce n’était pas pour les réformer mais pour leur substituer un autre type de démocratie et d’État. José Iriarte « Bikila » (de Zutik basque) a souligné son accord avec Holloway en ce qui concerne le bilan autocritique de la gauche pendant le XXe siècle, mais il a rappelé que dans toute situation révolutionnaire le problème du pouvoir se pose ouvertement : si l’on ne remplace pas le pouvoir étatique existant par celui fondé sur l’auto-organisation ouvrière et populaire, le premier ressuscite vite et met un terme au second ; l’expérience de juin 1936 en Catalogne et l’incompréhension de cette question par la CNT lui a servi d’exemple pour illustrer sa thèse. Enfin les interventions de camarades italiens furent nombreuses, indiquant à la fois leur accord avec Bertinotti mais, en même temps, exprimant des doutes jusqu’à quel point l’alliance gouvernementale du parti qu’il dirige avec l’Olivier pourrait être compatible avec les thèses qu’il défend concernant la réforme de la politique.

Dans son intervention finale, Bertinotti a nuancé ces doutes, affirmant que la participation à un gouvernement doit être vue comme un des moyens de l’action politique, mais qu’il faut toujours partir de la présence dans les mouvements qui doit être la principale fonction d’une gauche antagoniste voulant impulser des formes d’autogestion et de contre-pouvoir. Pour sa part, Hearse a précisé qu’il faut se méfier du concept mythique de la révolution comprise comme quelque chose qui explose soudainement et que le grand problème de la gauche c’est de progresser dans un processus d’accumulation des forces permettant d’arriver à conquérir l’hégémonie lors des situations qui pourraient se transformer en situations révolutionnaires. Wainwright a insisté sur le fait que dans le cadre de la lutte contre le néolibéralisme il fallait distinguer les aspects où nous combattons l’État de ceux où nous exigeons de lui des politiques favorables aux travailleurs, en prenant pour exemple la nécessité d’empêcher les privatisations. Enfin Holloway a réaffirmé son rejet de toute stratégie de prise du pouvoir (selon lui, ce qui s’est passée en Russie en octobre 1917, ce fut une défaite...), a dit clairement qu’il ne niait pas que les mouvements puissent avoir un certain type de relations avec l’État (mais toujours pour être contre ce dernier) et il a réfuté la nécessité d’un parti pour qui veut construire un nouveau sujet du changement global.

Pour résumer, ce fut un débat d’un très grand intérêt et qui se poursuivra sans nul doute dans d’autres forums et par écrit. Un seul regret : l’absence de notre camarade Daniel Bensaïd (auteur de Cambiar el mundoChanger le monde, édité récemment par Los libros de la catarata et Viento Sur) que la maladie a empêché de participer à cette session, et qui n’aurait pas manqué d’enrichir la discussion par sa contribution.

Le IIIe Forum social européen s’est tenu cette année, du 15 au 17 octobre, à Londres. Une fois de plus il a mis en lumière la vitalité du mouvement altermondialiste et ses liens renforcés avec le mouvement syndical. Plus de 25 000 personnes venues de 70 pays, des centaines de forums riches en débats, une manifestation de plusieurs dizaines de milliers de personnes, une assemblée des mouvements sociaux lançant un appel « à une manifestation centrale à Bruxelles, le 19 mars [2005], contre la guerre, contre le racisme et contre l’Europe néolibérale, contre les privatisations, contre le projet Bolkenstein et contre les attaques sur le temps de travail ; pour une Europe des droits et de la solidarité entre les peuples » — voilà quelques aspects du succès londonien. Côté faiblesses, mentionnons surtout l’absence d’une réelle assemblée des femmes comme celle qui avait eu un énorme succès lors du FSE de Paris-Saint-Denis l’an dernier, le peu de place dont disposaient les chômeurs et les précaires, la sous-estimation de l’importance de la lutte contre le traité constitutionnel européen... Mais pour un FSE tenu au cœur du laboratoire du libéralisme européen le bilan est somme toute positif. [J.M.]