« Ça vaut toujours la peine de se mettre debout »

, par PIERRE-CHARLES Philippe

Un an après le début du mouvement, alors qu’une journée de mobilisation est organisée, Philippe Pierre-Charles, président du Collectif du 5 février (rebaptisé K5F), revient sur la grande grève et promet que « l’affaire n’est pas finie ».
Interview à lire et à écouter.

  • Le K5F a eu deux victoires emblématiques : les prix BC Ba et la prime de vie chère. Êtes-vous satisfait des conditions d’application de cette prime ?

Il y a le problème — qui commence à devenir sérieux — de la non-application par le conseil général et le conseil régional de la contribution qu’ils avaient promise. Elle est acquise mais l’impatience commence à être grande. L’argument d’ordre technique qui nous est donné, on commence à trouver ça inacceptable.
D’autre part, il y a un certain nombre de chefs d’entreprise qui n’ont pas appliqué leur contribution. Ce n’est peut-être pas la majorité mais il y en a. Nous disons qu’il faut que cela cesse.
Ceci dit, on considère que c’est une victoire importante au regard de ce que l’Etat décide au sujet des bas salaires en ce moment : tout le monde a observé que l’augmentation du Smic est de 0,5 %. C’est quand même dérisoire et nous avons bien fait de nous mobiliser l’an dernier pour obtenir un peu plus pour les salaires bas. 200 euros c’est quand même autre chose que 0,5 % d’augmentation du Smic.
Notre volonté est de répondre à un certain nombre d’arguments balancés contre le mouvement par les profiteurs pour essayer de le discréditer et conjurer la frayeur que les possédants ont eu l’an dernier. Ils font toute une propagande pour mettre sur le compte du mouvement des choses qui ne sont pas à y mettre.

  • Quelle propagande ?

Lorsque l’on nous parle des fermetures d’entreprises, du chômage, etc... nous, nous observons deux séries de phénomènes. D’abord au niveau de la Martinique même : quand on prend les chiffres publiés sur 2008, c’est-à-dire avant le mouvement de février 2009, on constate qu’ils sont très mauvais en matière d’emploi et de situation économique. Quand on regarde la situation des hôtels, il y en a 5 qui ont fermé et c’était avant le mouvement. On ne peut pas mettre sur le compte du mouvement la fermeture du Kalenda, du Domaine de Sainte-Marie, du Leyritz... Ce sont des mensonges.
Par ailleurs, nous constatons que dans des pays qui n’ont connu ni LKP, ni K5F, ni grève, l’année 2009 est marquée par une aggravation de la situation des peuples. Dans les pays de la zone Euro par exemple, on estime que le taux de chômage atteint les 10 % (c’est vrai que nous sommes largement au-dessus avec nos 25 %) et en 2005, 5006 ces pays n’avaient pas de tels taux de chômage. Les Etats-Unis, première puissance mondiale, sont à 10 %. Il n’y a pas eu de mouvement social pouvant expliquer cela.

  • Vous êtes en train de dire que les semaines de fermetures d’entreprise pendant la grève n’ont eu aucune incidence sur le tissu économique de la Martinique ?

Je suis en train de dire ces 38 jours ont fait beaucoup moins de dégâts que la politique menée par le capitalisme, les chefs d’entreprise eux-mêmes et le gouvernement... et qu’il ne faut pas prendre l’effet pour la cause ! Le mouvement a comme cause précisément le mécontentement de la population devant les attaques, les pertes d’emploi , les licenciements... Le mouvement est plus une conséquence de ces phénomènes qu’une cause de ces phénomènes... donc il faut garder le sens des proportions et ne pas raconter n’importe quoi. Ce que la politique menée actuellement va entraîner s’il n’y a pas de changement d’orientation en Martinique, ce sont d’autres mouvements de lutte et pas seulement ici. [...] Il y a une politique qui frappe principalement les classes populaires. Et on va être étonné demain qu’il y ait de nouveaux mouvements. Il faut mettre un coup d’arrêt à ça. La Martinique est suffisamment sinistrée sur le plan économique et social pour qu’on n’aggrave pas les choses en ignorant les revendications, l’oubli des négociations et le mépris qui nous est affiché.

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  • Vous assimilez les patrons à des arnaqueurs. Est-ce que ça signifie que, quand ils vous disent « ce n’est pas possible », vous estimez que ce n’est une réponse acceptable ?

Nous estimons qu’il faut nous prouver que ce n’est pas possible, qu’il faut discuter. Il n’y a pas de transparence économique réelle, par conséquent nous voulons voir clair dans les profits que ces messieurs font. Savoir ce qui se passe pour Total, connaître les marges de la grande distribution [...] Nous disons qu’il faut se battre. L’esprit du mouvement du 5 février c’était ça : se battre pour qu’il y ait transparence et contrôle populaire sur les marges, les profits et les conditions dans lesquelles vivent les grandes masses martiniquaises. Ce qui n’est pas le cas maintenant.

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  • Quelles sont vos relations avec les élus locaux. Les considérez-vous comme des alliés ou des ennemis ?

On considère que c’est plutôt à eux de se déterminer par rapport à nous. Nous représentons les revendications populaires issues de longues concertations. C’est aux hommes politique et aux femmes politiques de se déterminer par rapport à cela et pas l’inverse. Par exemple, dans les élections régionales qui viennent le collectif va observer la même attitude que pendant la consultation : nous n’avons pas donné de consigne de vote. Le collectif n’aura aucun candidat et ne soutiendra personne en particulier, tout en respectant le droit de chacun de briguer les suffrages électoraux.

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  • Vous pensez que c’est incompatible que Ghislaine Joachim-Arnaud soit à la fois tête de liste et membre du collectif ?

Non ce n’est pas incompatible, chacun a le droit de prendre ses positions. Ce qui serait anormal serait que le collectif décide de soutenir tel ou tel candidat.

  • Vous estimez que la classe politique ne perçoit pas les préoccupations de la population ?

Le monde politique est très divers. Ce que nous constatons c’est que dans sa grande majorité il n’a pas pris à bras-le-corps les revendications de la population, bien avant le mouvement du 5 février [...]. Et ceux qui ont tenté de le faire, n’ont pas eu l’efficacité du mouvement populaire. Nous voulons signaler une chose : la population a pu constater concrètement la force qu’elle peut avoir, lorsqu’elle décide de se mobiliser. C’est une leçon extrêmement importante. Cela faisait des années et des années que des motions étaient faites pour dire qu’il fallait donner la priorité aux enseignants martiniquais. C’est le mouvement qui a permis que cela soit reconnu comme un principe logique et non une aberration. L’application n’est pas évidente, mais ceci est reconnu par les autorités les plus importantes de l’administration comme normal.

Vous pensez qu’une déferlante type 5 février 2009 ne se reproduira plus ?
Il n’est pas évident que la population ait envie de faire la même chose. Nous avons opté pour une grève de 24 heures, seulement dans cette grève de 24 heures, nous allons précisément sonder la population pour savoir ce qu’elle est prête à faire, ce qu’elle veut faire. Nous avons des idées mais on veut qu’il y ait un échange et nous avons bien que les luttes sociales ne se répètent pas à l’identique. Les prochaines grandes luttes ne vont pas forcément répéter celles de l’an dernier. Mais on va trouver.

  • Êtes-vous nostalgique ?

Je le serais si nous considérions que c’est du passé. Non, nous disons qu’il y aura d’autres luttes qui seront peut-être plus importantes mais qui n’auront pas forcément la même forme.

  • La nuisance est le seul moyen de se faire entendre selon vous ?

La mobilisation est le seul moyen de se faire entendre, ça c’est clair ! si les profiteurs profitent et qu’on se contente d’y assister, c’est sûr que rien ne va changer [...]

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  • « Une Martinique sinistrée sur le plan économique et social » (c’est vous qui le dites), des points de négociation restés en suspens... Est-ce que cette lutte en valait la peine, compte tenu du bilan que vous tirez aujourd’hui ?

Oui ça vaut toujours la peine de se mettre debout. Et on est toujours mieux debout qu’accroupi ou rampant. Ça vaut toujours mieux pour plusieurs raisons : d’abord on a quand même obtenu des choses, deuxièmement le mouvement a ouvert une réflexion dans la population qui n’avait jamais atteint cette profondeur. Ce n’est pas parce qu’il y a une période de digestion de ces discussions que cela veut dire que ça a disparu. Nous pensons que dans les profondeurs de la population, il y a une réflexion qui se fait. On cherche des voies. Il y a toute une série de comportements qui dans le quotidien déjà ont changé. Je pense que les gens ne sont pas exactement de la même manière dans les supermarchés qu’il y a un an et demi. Ils ne sont pas exactement de la même manière face aux petits jardins, à la production locale. Nous sommes convaincus de cela. Nous voyons les gens dans leur façon de regarder, de comparer, de noter les prix. C’est clair quand on fait des enquêtes l’attitude des gens qui font ce travail là prouve que les gens sont attentifs à ça. La question maintenant est de trouver avec la population les moyens du second souffle. Parce qu’il y aura un second souffle. Il y aura d’autres souffles. Je n’ai pas le moindre doute.
Le 4 février 2009, mis a à part ceux qui sont vraiment au contact, dans la préparation , les réunions, il n’y a pas grand monde qui pensait qu’il y aurait eu une mobilisation comme celle-là.

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P.-S.

Propos recueillis par Alicia Bellance.