Pour une réorientation à gauche, après neuf mois du gouvernement Lula

, par MACHADO João

João Machado, professeur d’économie à l’Université catholique de Sao Paulo, est membre de la coordination de la tendance Démocratie socialiste (qui regroupe les militants du Parti des travailleurs s’identifiant à la IVe Internationale). Membre du PT depuis sa fondation, il a été membre de l’exécutif national du parti dans le passé. Cet article s’inspire de l’avant-projet de résolution présenté par la coordination de la tendance Démocratie Socialiste en vue du débat de sa prochaine conférence ; des fragments de cet avant-projet ont été utilisés dans l’article.

À l’issue des neuf mois de son existence, le gouvernement de Luis Inacio da Silva Lula a confirmé son caractère contradictoire et à bien des égards même surprenant. Parmi les surprises majeures, soulignons celle d’une politique économique en parfaite continuité avec celle du gouvernement antérieur que le Parti des travailleurs (PT) avait combattue et le montage d’une base de soutien parlementaire et politique qui incorpore presque toutes les forces de droite existantes dans le pays [1]. En fait, en ce qui concerne la droite, seuls les partis qui avaient formé l’axe du gouvernement de Fernando Henrique Cardoso (FHC) le Parti social-démocrate brésilien (PSDB) et le Parti du front libéral (PFL) constituent formellement l’opposition ; cela dit, ces partis ont été les partenaires du gouvernement dans certaines de ses initiatives les plus importantes, telle par exemple la réforme du système des retraites. Il ne s’agit pas là, soulignons-le, d’une incohérence du PSDB et du PFL : le projet de réforme des retraites présenté par le gouvernement Lula reprenait les lignes générales des projets précédents de ces partis, qui n’avaient pas pu être approuvés dans leur intégralité pour une large part à cause de l’opposition du PT. Sur cette question le gouvernement Lula a dû affronter des secteurs du mouvement social et, sur le plan parlementaire, principalement la gauche du PT et des secteurs d’autres partis de la gauche.

D’autre part cependant, la politique internationale, celle de la réforme agraire et d’autres politiques sectorielles du gouvernement Lula, ont été cohérentes avec le programme historique du PT. Dans ces domaines des changements significatifs avec la pratique du gouvernement précédent ont été enregistrés, tout en affrontant des grandes difficultés compte tenu des options politiques et économiques plus générales du gouvernement affirmées jusqu’à présent.

Un bilan initial du gouvernement

Les grandes contradictions mentionnées rendent complexe l’exercice visant à établir un bilan équilibré de ce processus. Il est pourtant nécessaire de le tenter.

Du fait du poids qu’ils ont dans la définition des possibilités de l’ensemble de la politique gouvernementale, il convient de commencer par le bilan en ce qui concerne les options politiques générales ainsi que par la politique économique adoptée.

Le noyau dirigeant a choisi d’éviter un affrontement global avec les classes dominantes, nationales et internationales. Et même plus : il tente de maintenir un degré d’accord suffisant avec elles. L’axe politique du gouvernement a consisté à élargir les alliances avec les adversaires politiques historiques du PT, tout en réclamant la patience au peuple en général et aux mouvements sociaux en particulier.

Cela a conduit à un éloignement de ce que le document approuvé par la rencontre nationale du PT de décembre 2001 définissait comme « l’axe démocratique » du programme du parti : s’appuyer sur les mobilisations populaires pour viabiliser les mesures qui affrontent la résistance des classes dominantes et s’orienter vers la mise en oeuvre des mécanismes de la démocratie participative. En fait, même si certaines initiatives du gouvernement et des mouvements sociaux peuvent être considérées comme des étapes initiales en direction de la démocratie participative, tels les processus de consultation et de débat dans divers secteurs et sur divers sujets, qui maintiennent ouverts quelques canaux de dialogue avec la société, ce n’est pas ce qui prédomine. En réalité le gouvernement n’a nullement soumis ses choix centraux en particulier sa politique économique à aucune forme de débat avec les mouvements sociaux et avec la société.
Orientation économique néolibérale

La politique macro-économique a été placée dans le cadre de la continuité et il n’existe aucun signe sérieux de recherche d’une transition vers une autre politique. Le gouvernement s’est concentré sur l’austérité fiscale principalement en accroissant « l’excédent fiscal primaire » [2], sur la politique déflationniste conservatrice (accroissement des taux d’intérêt) et sur la recherche de la confiance des marchés financiers.

Cette orientation a contribué à arrêter la dépréciation de la monnaie brésilienne le Réal a même connu une revalorisation significative et à réduire de manière significative l’inflation. Le risque d’une crise de convertibilité immédiate a ainsi été écarté. Mais, contrairement à ce que prétend le gouvernement, cela n’est pas dû pour l’essentiel à un assainissement qui justifierait la « confiance » dans l’économie brésilienne, mais plus médiocrement par l’afflux des capitaux spéculatifs favorisé tant par la tendance internationale de ces derniers mois que par les hauts taux d’intérêt brésiliens.

Ces résultats sont donc très précaires. En réalité la dépendance externe de l’économie brésilienne n’a été nullement réduite. Il est par contre important de souligner les graves conséquences négatives de la politique économique suivie : une récession profonde (dans l’hypothèse la plus optimiste à la fin 2003 on enregistrera une stagnation), une hausse brutale du chômage (qui a atteint un record historique en août) et la chute des revenus réels des travailleurs et de toute la société (tous ces faits sont attestés par diverses statistiques publiées). En outre, la combinaison d’un excédent fiscal primaire avec des taux d’intérêt élevés implique un immense transfert des richesses vers les détenteurs d’avoirs financiers, c’est-à-dire vers les secteurs les plus riches. Si le revenu d’ensemble de la population s’est réduit, en même temps il s’est concentré encore davantage. Enfin, l’austérité fiscale impose des restrictions à toutes les politiques gouvernementales.

Les conséquences négatives de cette politique macro-économique seront difficiles à surmonter. Le maintien d’un excédent fiscal primaire élevé est programmé pour toute la durée du mandat présidentiel de Lula, ce qui compromet les capacités d’investissement public. La baisse des revenus de la société inhibe les investissements privés. Ainsi même en cas d’une réduction des taux d’intérêt (ce qui, au vu de la réduction de l’inflation, fait partie de la logique de la politique monétariste en cours et ne serait donc d’aucune manière un signe de son abandon) la reprise économique tendra a être limitée et sera toujours précaire du fait de la vulnérabilité externe de l’économie brésilienne.

Résultant fondamentalement de la politique économique adoptée, et en particulier de la recherche effrénée de la « confiance » des marchés, la réforme des retraites se solde par un bilan particulièrement négatif. Le projet du gouvernement a heurté de plein fouet les fonctionnaires et la CUT, c’est-à-dire les forces sociales qui jouèrent un rôle décisif dans la victoire de Lula. À l’intérieur du PT, et en particulier dans sa base militante active, cela a provoqué un large mécontentement. Même si tout cela a conduit à des modifications partielles du projet, qui réduisirent ses dommages, ces modifications furent insuffisantes pour changer son caractère [3].

Une nouvelle politique internationale

Jusqu’à présent la politique internationale a été l’aspect le plus positif de l’orientation du gouvernement. Outre l’attitude adoptée contre l’agression des États-Unis en Irak et des pas en direction de l’affirmation d’une politique étrangère indépendante, ce sont les tentatives de la construction d’une unité sud-américaine ainsi que celles visant à faire apparaître un front des pays dits « en développement » qui puisse s’opposer aux intérêts des centres impérialistes dont les effets ont été visibles à la conférence de l’OMC à Cancún qui méritent d’être soulignées. Le Brésil s’est également opposé aux États-Unis en ce qui concerne le projet de la Zone du libre échange des Amériques (ZLÉA). Bien que les négociations sur ce sujet se poursuivent, le gouvernement a cherché à en réduire la portée, laissant entendre qu’il pourrait éventuellement accepter une version « light » du projet, dont seraient exclus les domaines qui dépassent les limites commerciales (telle la régulation des acquisitions gouvernementales et des investissements) et exigeant des concessions importantes des États-Unis. Néanmoins, étant donné la vulnérabilité du pays aux pressions extérieures et les divisions à l’intérieur du gouvernement, le résultat de ce processus reste incertain. Ainsi la proposition d’un référendum, avancée par la Campagne continentale contre la ZLÉA afin d’obtenir le rejet intégral du projet, reste d’une brûlante actualité.

En contrepoint à la politique du Ministère des relations extérieures apparaissent ainsi les aspects de la politique étrangère qui relèvent du Ministère des finances, comme les rapports avec le FMI. Là une position conservatrice prévaut. Cela a récemment donné lieu à une situation paradoxale : lorsque le président argentin négociait un accord en affrontant (partiellement) les pressions du FMI, il a obtenu le soutien des chefs d’États latino-américains, et même des États-Unis, mais pas celui de Lula La presse a suggéré que Kirchner s’est plaint de la servilité excessive du gouvernement brésilien sur ce plan, ce qui semble plausible. Pour sa part Lula s’est opposé aux critiques lui reprochant d’accepter des ingérences excessives du FMI avec l’argument douteux, que les options les plus controversées tel l’excédent fiscal primaire de 4,25 % du PIB ont été décidées par le gouvernement brésilien indépendamment des pressions.

Et il semble réellement qu’une bonne part des décisions économiques les plus critiquables prises par le gouvernement ne le furent pas à cause des pressions du FMI. Par exemple une discussion se déroule actuellement sur l’utilité d’un nouvel accord avec le FMI et de nombreux secteurs gouvernementaux ont dit que cela dépendrait de la possibilité ou non de négocier des conditions plus flexibles en particulier en ce qui concerne la méthode du calcul de l’excédent fiscal primaire de manière a permettre des investissements publics plus importants et d’accroître les dépenses sociales (par exemple en payant les terres redistribuées dans le cadre de la réforme agraire avec des Titre de la dette agricole ce qui, selon la méthode en vigueur, serait comptabilisé comme un endettement intérieur et devrait être déduit de l’excédent fiscal primaire). Dans ce débat, Palocci, le ministre des finances, s’est opposé à toute flexibilisation significative, même si cette dernière était acceptée par le FMI. On peut donc dire que le noyau qui détermine aujourd’hui la politique économique brésilienne se montre plus orthodoxe-conservateur que le FMI lui-même.

La réforme agraire cadenassée

Le conservatisme de la politique économique a été un obstacle important pour la réforme agraire. Dès la formation du gouvernement Lula, le Ministère du développement agraire [4] a établi une relation constructive avec les mouvements sociaux ruraux et a cherché un large dialogue avec la société. Une nouvelle conception de la réforme agraire et de l’agriculture familiale et coopérative, intégrée à un projet de changement de l’économie et de la société, a ainsi vu le jour. Dans l’immédiat il s’agit de tenter de sauver les établissements des paysans sans-terre réalisés par le gouvernement précédent (et qui n’avaient reçu aucun moyen pour exploiter les terres accordées !) afin d’assurer les droits de citoyenneté et de dépasser la désorganisation de la production. Le financement de la récolte des petits producteurs et le développement d’alternatives économiques en vue de viabiliser ces établissements sont les premiers résultats concrets de ce processus. Par ailleurs, le gouvernement s’est engagé à établir de toute urgence, encore en 2003, 60 000 familles sans-terre qui vivent dans les campements. Enfin, le Ministère a fait preuve de détermination pour affronter la résistance armée criminelle des latifundistes, qui organisent des milices privées. Il se prononce pour une action ferme et immédiate visant à punir les responsables et à les empêcher de constituer un « État latifundiste » dans les campagnes.

Cette politique se voit néanmoins mise en cause en raison des restriction budgétaires imposées par la politique économique adoptée. Par exemple, faute de moyens pour payer aux latifundistes [5] les terres permettant d’établir les bénéficiaires de la réforme agraire, l’engagement d’établir en 2003 les 60 000 familles ne pourra être réalisé [6]. Cet exemple, parmi d’autres, prouve s’il le fallait la contradiction entre le changement social annoncé et le maintien des fondements du modèle économique hérité du gouvernement de FHC.

Recul sur les OGM

Une autre question controversée oppose la conception qui prévaut dans le secteur économique aux autres secteurs du gouvernement : la question des organismes génétiquement modifiés (OGM, appelés au Brésil les « transgênicos »). Le secteur le plus conservateur du gouvernement, avec en première ligne le Ministère de l’Agriculture lié à l’agro-bussines, a lutté pour la libéralisation de l’emploi des OGM (contrairement à la politique défendue traditionnellement par le Parti des travailleurs dans son ensemble). Le Ministère de l’environnement, celui du Développement rural, le mouvement environnementaliste, les mouvements sociaux des campagnes (en particulier le Mouvement des travailleurs ruraux sans-terre MST), les secteurs progressistes de l’Église catholique et des Églises évangéliques, la Centrale unique des travailleurs (CUT) et une grande majorité du PT s’opposaient à une telle libéralisation. Le gouvernement finit par promulguer une « Medida Provisória » (Mesure provisoire MP) libéralisant la culture des semences génétiquement modifiées du soja jusqu’en 2004, répétant ainsi une procédure déjà employée au début de son mandat, lorsqu’il a autorisé la commercialisation de la récolte du soja génétiquement modifié planté illégalement. Ces choix ont largement contribué à l’usure du gouvernement aux yeux des mouvements sociaux progressistes. Il est possible que son vote par le Congrès soit la nouvelle occasion d’un important affrontement entre le gouvernement et des secteurs du PT.

Les premiers neuf mois de la politique gouvernementale révèlent ainsi une dynamique de conflit, tant en son sein qu’entre celui-ci et les forces sociales qui ont contribué à son élection. Ces contradictions ont été de plus en plus apparentes. Si dans quelques cas le gouvernement Lula a pu apparaître comme un partenaire des mouvements progressistes comme c’est arrivé lors de la Conférence de l’OMC à Cancún il s’est aussi opposé frontalement à ces mouvements sur des questions importantes, comme la réforme des retraites et le débat sur les « transgênicos ». Sur d’autres terrains, comme celui de la réforme agraire, le gouvernement n’a pu accomplir ses engagements à cause des restrictions budgétaires et de la conception conservatrice de la politique économique, ce qui a conduit les mouvements sociaux ruraux a demander leur dû avec plus de force.

La politique économique, qui maintient la vulnérabilité extérieure et qui impose des politiques néolibérales d’ajustement, se trouve ainsi au centre du conflit. Jusqu’à présent c’est ce choix politique qui a donné le ton général du gouvernement.

Les mouvements sociaux face à la complexité

Dans cette situation les mouvements sociaux ont dû faire face à une modification sérieuse de leur manière d’agir. L’élection de Lula à la présidence, identifiée à une défaite électorale du néolibéralisme, a représenté une victoire du mouvement syndical et populaire et a renouvelé ses capacités d’organisation et de mobilisation. Mais en même temps les conditions sociales et économiques défavorables au mouvement se sont encore aggravées, en premier lieu le chômage. Si les conditions politiques ont été modifiées, le fait que le gouvernement Lula a pris la défense et a mis en pratique des orientations contraires aux aspirations des mouvements sociaux les a placé dans un cadre nouveau, plus complexe. Une phase d’attentisme envers le gouvernement est en train de faire place à une phase nouvelle, qui inclut une attitude critique envers divers aspects de sa politique et un processus de réorganisation, d’unification et de mobilisation des mouvements sociaux avec l’objectif de faire pression sur le gouvernement et de contester ses choix.

La récente mise en place de la Coordination des mouvements sociaux à l’initiative de la Centrale unique des travailleurs (CUT), du Mouvement des travailleurs sans-terre (MST), de la Marche mondiale des Femmes, de l’Union nationale des étudiants et d’autres structures constitue un grand pas dans cette direction. Elle a été créée à partir de la conviction que seule une mobilisation populaire suffisamment forte et unitaire pourra garantir des conquêtes de la classe travailleuse. La plupart des mouvements participants avaient déjà l’expérience d’une activité commune dans la campagne contre la ZLÉA, ce qui a contribué à ce qu’ils adoptent d’emblée une vision critique de la politique économique du gouvernement Lula. La Coordination a initialement élaboré une campagne pour l’emploi, conçue comme la principale action commune, à partir de l’évaluation que cette lutte a actuellement le plus grand potentiel mobilisateur et qu’elle permet l’unité la plus étendue. Cette campagne s’appuie sur une plate-forme large, qui inclut, entre autres, la réforme agraire, la souveraineté nationale et la remise à l’ordre du jour du rôle social de l’État.

Nous assistons donc à une importante politisation des mouvements sociaux dont l’axe central est la redéfinition de leur rôle face au gouvernement. Contribuer au développement de ce processus dans le sens de l’affirmation des mouvements sociaux en tant que sujet fondamental du conflit d’orientation de la société et du gouvernement constitue la principale tâche de la gauche brésilienne aujourd’hui. Le rapport des forces au sein du gouvernement, défavorable aujourd’hui pour les travailleurs, ne pourra être modifié que par des fortes mobilisations sociales qui défendront une politique alternative d’ensemble.

Une plate-forme pour changer de cap

L’élaboration d’une plate-forme ample afin d’enrichir et d’orienter le débat programmatique dans la société revêt une importance centrale en ce moment. Une telle plate-forme pourrait être construite, entre autres, autour des éléments suivants :

1. La compréhension que la participation populaire dans les décisions politiques constitue un élément décisif pour l’affirmation d’un gouvernement de gauche (la démocratie participative est un des axes des Directives du programme de gouvernement adoptées par la XIIe rencontre nationale du PT, qui s’est tenue fin 2001 à Recife).

2. Une politique économique alternative. Dès le début de l’année, nombre d’économistes liés au PT ou à la gauche ont critiqué les orientations économiques du gouvernement et ont défendu une stratégie alternative. Une telle stratégie correspond également aux idées présentes aussi bien dans le texte des Directives approuvées lors de la Rencontre de 2001 que dans le Programme de gouvernement de 2002. Partiellement on la retrouve également dans l’Orientation stratégique du Plan Pluriannuel proposé en juin 2003 à la discussion par le Ministère de la planification, qui est en conflit avec le Ministère des finances et la Banque centrale (mais le Plan pluriannuel n’a pas le même poids réel que les mesures de politique économique concrète adoptées par les Finances et par la Banque centrale). Les idées centrales de cette alternative sont :

a) La compréhension que le plus grand problème de l’économie brésilienne réside dans sa vulnérabilité extérieure, l’aspect le plus aigu de sa dépendance économique. C’est le problème qu’il faut affronter en premier lieu, ce qui ne peut être fait en cherchant à « gagner la crédibilité » par des ajustements fiscaux plus grands, ce qui, au contraire, conduit à exacerber la dépendance envers les intérêts et les humeurs des marchés financiers. Cela implique, entre autres, d’établir un contrôle sur les mouvements des capitaux.

En outre, la nécessité d’affronter le dette extérieure a été remise au centre des débats par au moins trois faits récents : une déclaration, en date du 1er septembre, de Celso Furtado, l’économiste brésilien le plus connu, en faveur de la proclamation d’un moratoire pour renégocier la dette ; l’exemple donné par l’Argentine dans la renégociation de sa dette ; enfin la divulgation, à la mi-septembre, d’une étude du Fonds monétaire international (FMI) lui-même (!) qui reconnaît que « les pays qui déclarent le moratoire, comme l’Argentine, ont de grandes chances pour réduire le poids de leur dette par rapport à leur PIB et de retrouver la croissance dans un délai relativement court » [7].

b) La reprise de la croissance économique par la réduction des taux d’intérêt et l’abandon de la conception privilégiant « l’excédent fiscal primaire ». Cela rendra viable l’aspiration à réduire le chômage (qui devra être renforcée par des politiques spécifiques) et à augmenter le revenu des travailleurs. Il s’agit donc d’une clé pour la réduction de la misère et des inégalités sociales. Cela doit être combiné avec un plus grand effort du développement à partir de l’expansion du marché intérieur, ce qui a été traditionnellement la proposition du PT (reprise d’ailleurs dans l’Orientation stratégique du Plan pluriannuel 2004-2007). Autrement dit : il faut mettre l’accent sur la recherche d’un projet national du développement, comme le PT l’a toujours fait.

c) Un projet national de développement ne s’oppose pas à l’élargissement des relations avec les pays d’Amérique latine et avec d’autres pays qui se trouvent dans des conditions semblables à celles du Brésil. Cet aspect de la politique internationale du gouvernement Lula est important et doit être renforcé. Par contre tout projet de développement s’oppose à celui de la Zone du libre-échange des Amériques (ZLÉA).

3. La défense de la réforme agraire et un projet d’un nouveau modèle agricole sont les conditions d’un projet démocratique et populaire de développement.

La question agraire est une question contemporaine, toujours non résolue du point de vue des intérêts populaires. Les problèmes sociaux, économiques et environnementaux, qui vont s’aggravant dans les campagnes, révèlent la nécessité d’un nouveau modèle agricole, qui doit passer par une profonde modification de la structure agraire et des programmes d’aide à la production et à la commercialisation de l’agriculture familiale et des établissements de réforme agraire. Le Plan récolte de l’agriculture familiale, présenté récemment par le gouvernement fédéral, représente une mesure importante, un pari sur le renforcement d’un secteur qui pourra jouer un rôle encore plus central dans l’agriculture brésilienne.

Résoudre la question agraire, l’intégrer dans un projet de développement soutenu par le marché intérieur passe cependant par la mise en oeuvre d’une réforme agraire élargie et fondée sur de nouvelles bases : la promotion de la démocratisation de l’accès à la terre, au pouvoir et au revenu d’une partie importante de la population qui vit et travaille dans le monde rural brésilien, d’une occupation plus équilibrée du territoire, de la préservation de l’environnement. C’est la condition nécessaire pour réaliser la souveraineté alimentaire et dynamiser l’économie régionale.

La défense de la réforme agraire s’insère aussi dans le combat contre l’héritage néolibéral et contre les secteurs les plus conservateurs de la société brésilienne. La contre-réforme agraire conduite par Fernando Henrique Cardoso visait à priver de légitimité et à criminaliser les mouvements, à disqualifier les établissements des sans-terre en les localisant dans des secteurs isolés et en les privant du soutien de politiques d’aide à la production et à la commercialisation.

L’engagement actif dans la réforme agraire implique une large solidarité militante avec les mouvements comme le MST, la CONTAG et d’autres qui accomplissent un rôle démocratique et civilisateur, de manière à renforcer la pression sociale pour affronter la réaction des latifundistes et de leurs milices symboles de l’archaïsme et instigateurs de la violence. Parmi les tâches nécessaires en vue de développer un nouveau modèle de réforme agraire il faut mettre en avant l’expropriation des terres qui disposent déjà d’une infrastructure, la concentration des établissements et leur transformation en espaces qui garantissent la qualité de la vie et de la production. Ce modèle doit également intégrer l’agriculture familiale et coopérative aux structures de commercialisation et à celles de la transformation agro-industrielle. C’est le seul moyen pour construire un nouveau modèle d’agriculture, à la fois économiquement efficace, socialement juste et soutenable du point de vue écologique.

4. Un nouvel internationalisme. L’élection de Lula en 2002 fait partie du rejet croissant du néolibéralisme à travers le monde. Mais les principales mesures de politique économique prises au cours des premiers mois par le gouvernement sont pour une large part en conflit avec les attentes et les désirs ardents du très large militantisme planétaire contre la mondialisation néolibérale, qui s’est exprimé lors de diverses mobilisations contre les institutions multilatérales, dans le Forum social mondial, au sein de la Marche mondiale des Femmes (qui a constitué une forte organisation au Brésil), du réseau international des mouvements sociaux, de la campagne continentale contre la ZLÉA, de l’Alliance sociale continentale, de la Via Campesina, de la Coordination des Centrales syndicales du Cône Sud.

Le renforcement de ces initiatives internationales, en enrichissant les luttes sur le plan national par leur dimension mondiale et en reliant les expériences nationales de combats avec les campagnes régionales et mondiales, constitue le germe d’un nouvel internationalisme, qui pourra impulser les luttes dans le monde entier et renforcer les initiatives populaires de la gauche brésilienne. Ainsi les positions les plus progressistes adoptées par le gouvernement Lula sur le plan international pourront être également renforcées.

Les perspectives du PT et la politique de la gauche

La conquête du gouvernement fédéral par le PT a ouvert une nouvelle étape dans la trajectoire du parti. Sa capacité de réaliser les espoirs construits dans les luttes et au travers de la conquête de la Présidence de la République est en jeu, comme est également en jeu la capacité du PT de rester fidèle à son programme de transformation de la société brésilienne en direction du socialisme. La période initiale du gouvernement a mis ces capacités en question.

La conception du gouvernement qui a prévalu implique un rapport conflictuel avec la base sociale fondamentale du PT. Les alliances réalisées sont en contradiction avec le programme de gouvernement défendu au cours de la campagne électorale ; le processus de démocratisation de la gestion publique, de caractère populaire, n’a pas été commencé. Mais d’autre part, en ce qui concerne la politique extérieure, celle de la réforme agraire et d’autres politiques sectorielles du gouvernement, les mesures déjà prises correspondent aux positions historiques du PT. Tout cela conduit au développement d’un processus conflictuel et au questionnement au sein du Parti, parmi ses élus et dans sa base sociale. Les positionnements en défense du programme historique et de son fonctionnement comme un parti démocratique et actif gagnent du terrain.

Les Directives approuvées par la XIIe Rencontre nationale, en décembre 2001, de même que le Programme de gouvernement adopté en juin 2002, constituent une élaboration certes limitée, mais très importante car ils constituent le point de vue officiel du parti. La gauche du PT doit revendiquer cette élaboration comme le point de départ du débat sur l’orientation du gouvernement ; c’est ainsi qu’il est possible de renouer le fil de la trajectoire du PT et de respecter la légitimité de nos Rencontres.

Le gouvernement ne peut étouffer les activités du parti. Les racines du mouvement qui a construit le PT depuis 23 ans plongent dans la classe travailleuse et le peuple et s’y épanouissent. L’histoire de la construction du PT c’est l’histoire des luttes sociales, politiques et culturelles dans la société brésilienne, c’est aussi une histoire de débats internes. Il y a des arguments forts pour que ce processus se poursuive :
a) La trajectoire du PT c’est celle des classes sociales et des secteurs sociaux que le PT cherche à représenter et qui se sentent représentées par lui ;
b) La gauche du PT a un grand poids au sein du parti ;
c) Le pluralisme, la démocratie interne et le droit de tendance constituent la tradition du PT ;
d) Les références programmatiques du PT ont été construites tout au long de son parcours et sont fondées sur son expérience.

Il ne serait donc pas correct, sur la base de l’orientation gouvernementale au cours de neuf mois, de conclure que le jeu est terminé, comme si les options choisies exprimaient de manière homogène tout le mouvement et déterminaient son avenir ; comme s’il n’y avait pas de contradictions et de forces qui se déplacent face à elles. Le PT vient de passer par des moments de crise et il continue à se développer de la sorte durant une période, dont il n’est pas possible aujourd’hui de préciser la durée. Les confrontations fondamentales sont devant nous, qu’il s’agisse des questions de gouvernement ou des questions d’activité du parti (élections de 2004, renouvellement de la direction du parti et les Rencontres en 2005).

La compréhension de la profondeur de la crise actuelle ne doit pas conduire à la conclusion qu’il n’est pas possible de la dépasser, en prenant appui sur le PT et sur les multiples conflits qui se développent dans la société. Elle doit au contraire permettre un regard critique sur les alternatives en gestation dans cette situation. Ce n’est pas la sortie précipitée de tout petits fragments du PT qui rejoignent le PSTU [8] qui pourrait constituer une alternative, car une telle possibilité n’a rien de commun avec la signification historique du PT depuis sa création.

L’enjeu actuel, c’est d’agréger les forces de la gauche pour intervenir dans la même direction, sachant qu’un processus conflictif peut conduire à plus d’un dédoublement. La lutte pour le PT en tant que parti socialiste et démocratique n’est pas terminée. À partir de cette évaluation la Tendance démocratie socialiste propose la construction d’un grand courant de gauche au sein du PT, capable de formuler des contributions programmatiques, d’intervenir dans les conflits centraux en cours, de s’adresser à l’ensemble du mouvement social autour du PT et de l’expérience gouvernementale, contestant leurs orientations stratégiques.

Une bataille contre la transformation du Parti des travailleurs en courroie de transmission des décisions gouvernementales est nécessaire. Il faut combattre pour rétablir une procédure partidaire, fondée sur la démocratie interne et sur le programme du parti (c’est ce programme et les décisions des Rencontres qui doivent constituer le fondement de l’unité du parti). L’opposition aux mesures disciplinaires prises ou proposées par la majorité de la direction du PT [9], et tout particulièrement le combat contre les menaces d’exclusion des parlementaires [10], est un aspect fondamental de cette lutte. Les sanctions contre ceux qui ont voté sur la base des positions défendues de longue date par le parti, y compris au cours de la campagne électorale, et qui ont été modifiées par la majorité de l’exécutif en absence d’un large débat démocratique, ne peuvent en aucun cas être considérées comme légitimes.

Par ailleurs, il est important de souligner que le débat sur l’orientation du PT ne peut se concevoir comme se limitant à une discussion interne au parti. Ce doit être un débat qui traverse le large mouvement politique et social pour lequel le PT est une référence. Le PT au sens large réunit en effet ce qu’il y a de plus expressif dans la gauche brésilienne. C’est cet ensemble large, fruit de plus de vingt années de luttes démocratiques et sociales, pour lequel le PT constitue la référence essentielle, qui débat déjà de l’orientation de notre mouvement. C’est précisément en son sein qu’il faut être capable de présenter des solutions qui correspondent aux problèmes affrontés, avec une vision d’ensemble alternative à l’orientation de l’actuelle majorité de la direction du parti.

La participation gouvernementale conduit à ce que les politiques de la majorité du parti sont testées beaucoup plus rapidement, comme c’est le cas en ce qui concerne la politique économique. Le processus de confrontation des orientations en est grandement accéléré et conduit à une dynamique d’entrecroisement de l’espace partidaire et des luttes sociales. Il y a une politisation plus grande des mouvements et des larges couches sociales sont beaucoup mieux informées de ces débats. Parmi ces dernières une attitude critique envers le gouvernement s’est rapidement développée.

Il y a plus d’une possibilité d’évolution du tableau qui vient d’être brossé. La perspective qui oriente le mieux une intervention de la gauche est celle de combattre pour une reconstruction socialiste du Parti des travailleurs. C’est aussi celle qui correspond le mieux à la nouvelle situation politique : marquée par la croissance des conflits et des mobilisations, la conjoncture ne peut être considérée comme étant défensive.

La construction du PT en tant que parti socialiste et démocratique a été l’élément stratégique qui a permis la croissance de la gauche au Brésil. Il faut justement lutter pour reconstruire ce projet. En faisant le choix contraire, le risque d’une fragmentation de la gauche deviendrait dominant et le chemin serait ouvert pour d’autres reculs dans la lutte politique et sociale. La gauche du PT est en condition d’affronter le débat sur l’orientation du parti avec la légitimité de celui qui défend son projet historique et stratégique : le projet d’un parti socialiste et démocratique. Cette perspective permet de construire un large courant de gauche en tant que pôle de référence socialiste.

Notes

[1Cf. « Les deux âmes du gouvernement Lula », Inprecor, n° 478-479, janvier-février 2003.

[2Constitué par le total de la collecte dans tous les niveaux du gouvernement moins les dépenses non financières. C’est-à-dire, par les ressources budgétaires destinées au paiement d’intérêts de la dette publique.

[3Le projet peut être encore modifié à partir de la discussion dans le Sénat, mais l’on ne s’attend pas à de grands changements.

[4Le Ministère du développement agraire, appelé aussi « Ministère de la réforme agraire » est dirigé par Miguel Rosseto, ancien vice-gouverneur de l’État de Rio Grande del Sul et militant de la Tendance Démocratie socialiste du Parti des travailleurs. Ce Ministère est indépendant du Ministère de l’agriculture, dirigé pour sa part par un pro-latifundiste. Notons par ailleurs, que le gouvernement brésilien, qui n’est pas responsable devant le Parlement, ne pratique pas les réunions d’un Conseil des ministres ces derniers sont directement responsables devant le Président.

[5La loi brésilienne héritée des gouvernements précédents prévoit, en ce qui concerne la reforme agraire, la possibilité « d’exproprier » les terres « improductives » en dédommageant les propriétaires (latifundistes) en argent ou avec des « titres de la dette agricole ». Ces derniers se négocient sur le marché en dessous de leur montant nominal, donc le dédommagement en titres est moins intéressant pour les latifundistes... L’accord avec le FMI qui stipule que « l’excédent fiscal primaire » ne doit pas être inférieur à 4,25 % du PIB et le mode de calcul de ce dernier qui inclue ces titres au débit de cet « excédent » réduit les capacités du Ministère de développement rural et protège de cette manière les latifundistes...

[6Il y avait également un problème de gestion. À la suite du remplacement, début septembre 2003, du président de l’INCRA (Instituto Nacional de Colonização et Reforma Agrária l’organe du Ministère directement en charge de la reforma agraire) on observe une accélération du processus des établissements des bénéficiaires de la reforme agraire. Le chiffre de 60 000 familles pourra probablement être atteint au début de l’année 2004. Cela ne signifie pas que le processus de la reforme agraire soit facile il n’est pas certain que le Ministère disposera des moyens pour établir à nouveau 60 000 familles dans l’année budgétaire 2004… et même ce chiffre est modeste eu égard aux besoins : plusieurs centaines de milliers de familles occupent des terres en attente d’un établissement...

[7Cité d’après Folha de São Paulo du 12 septembre 2003. Une anecdote qui court dans les cercles de gauche annonce que le ministre des Finances (Palocci) va maintenant rompre avec le FMI, car le FMI est trop à gauche...

[8Le Parti socialiste des travailleurs unifié (PSTU) est issu de la scission du PT de la tendance Convergence socialiste (courant trotskiste identifié au « morenisme ») en 1992 après le premier Congrès du PT, lors duquel une réglementation des tendances internes au PT a été adoptée (que Convergence Socialiste n’a pas acceptée), et avant la VIIIe Rencontre nationale (juin 1993), au cours de laquelle la gauche du PT a pour la première fois obtenu plus de représentants que le courant modéré (dirigé par Lula) au sein de la direction du parti. Peu après cette scission certains militants (qui furent parmi les plus farouches partisans de la « sortie » du PT) ont quitté le PSTU et formé la CST (Corrente Socialista dos Trabalhadores une petite tendance (surtout présente dans les États du Rio Grande do Sul et du Pará) et sont revenus au sein du PT. Au cours de l’année 2002, la CST s’est divisée, la partie basée dans l’État de Rio Grande do Sul ayant formé le MES (Movimento de Esquerda Socialista) après la fusion avec un courant syndical local. Le MES et la CST sont connus essentiellement par les prises de position de la députée fédérale Luciana Genro (MES) et du député fédéral João Batista Babá (CST), menacés d’expulsion par la majorité du PT. À partir de là, le MES et la CST ont commencé la construction d’un mouvement pour former un autre parti (provisoirement appelé PTS Parti des Travailleurs Socialistes), tout en décidant de le constituer seulement après l’expulsion prévue de Luciana et de Babá. À cause de son orientation le conduisant à s’isoler de la gauche du PT, le MES a subi une division en 2003. La question de savoir si le nouveau parti sera formé en commun avec le PSTU n’est pas encore tranchée : des divergences semblent exister au sein de l’ensemble des composantes potentielles. Notons enfin que ce processus concerne pour le moment au plus quelques milliers de membres, alors que le Parti des travailleurs en compte plus de cent mille.

[9Le gouvernement a réussi à ce que la majorité de la fraction parlementaire du PT vote en faveur de la réforme des retraites dans la Chambre seulement en imposant le « vote bloqué » et en menaçant de sanctions les député(e)s opposés à ce projet. De ce fait 24 des députés fédéraux du PT qui ont voté en faveur de la proposition, ont rendu publique une déclaration de vote expliquant qu’ils le faisaient uniquement pour respecter la décision du parti, 3 députés ont voté contre et 8 se sont abstenus (ce qui, du point de vue de la règle pour approbation d’un amendement constitutionnel, a le même résultat que le vote contre). Lors du deuxième vote, la procédure s’est répétée, avec la différence que l’un de ceux qui s’étaient abstenus a voté contre.

[10En ce moment, il y a la menace de l’exclusion de la sénatrice Heloísa Helena (militante de la tendance Démocratie socialiste) et de trois député(e)s fédéraux de PT (qui ont voté contre la réforme des retraites). En outre, 8 députés fédéraux ont été récemment suspendus de la fraction parlementaire du PT pour 60 jours (les 7 qui se sont abstenus lors des deux votes, et le député qui s’est abstenu lors du premier vote et a voté contre lors du second). Cette suspension a représenté un recul de la majorité de l’exécutif, qui avait annoncé avant le vote, que ceux qui voteraient contre ou qui s’abstiendraient s’achemineraient vers l’exclusion du parti. Les suspendus ont fait appel contre cette mesure à la Direction nationale du PT, qui se réunira les 25 et 26 octobre. Lors de cette même réunion les propositions d’expulsion seront soumises au vote.