MLN Tupamaros… L’adieu aux armes

, par HERRERA Ernesto

Ernesto Herrera, correspondant d’Inprecor en Uruguay et éditeur de Correspondencia de Prensa (bulletin électronique du réseau solidaire de la gauche radicale : germain chez chasque.net) est membre du Colectivo militante por la unidad de los revolucionarios (Collectif militant pour l’unité des révolutionnaires).

Ils n’ont pas pris le pouvoir, mais ils sont au gouvernement. Mieux que cela, le Mouvement de Participation Populaire [1] est devenu le courant hégémonique de l’Encuentro Progresista-Frente Amplio [2], devenant ainsi le principal soutien politique du gouvernement de Tabaré Vázquez.

Ils sont à la tête de deux ministères-clé, celui de l’Agriculture et de la Pêche (José Mujica) et celui du Travail et de la Sécurité Sociale (Eduardo Bonomi). Un de ses dirigeants historiques, Eleuterio Fernández Huidobro, préside la Commission de la Défense du Sénat et l’ancienne syndicaliste Nora Castro, la chambre des députés. Depuis juillet 2005, un des leurs (Ricardo Erlich) est le maire de la capitale, Montevideo [3].

Nul ne le met en cause. Les Tupamaros sont devenus une force décisive... de gouvernement. Des centaines de leurs militants et de leurs cadres sont impliqués dans la gestion de l’appareil central de l’État, et ils disposent d’une troupe parlementaire [4] qui fait pencher la balance, d’un côté ou d’un autre, dans le sein d’un groupe progressiste qui détient la majorité absolue dans les deux chambres. Les Tupamaros sont les artificiers du fameux projet d’un « pays productif », qui prône une large alliance avec des secteurs des entrepreneurs afin de construire « un vrai capitalisme ». Sur beaucoup d’aspects, les Tupamaros constituent le facteur politique fondamental qui garantit l’équilibre d’un gouvernement devant contenir l’énergie sociale et administrer les demandes populaires, en même temps qu’il applique un programme clairement libéral.

Il reste peu de chose de l’expérience de guérilla et de l’horizon anticapitaliste du MLN des années 1960 et 1970, si ce n’est des meetings rituels qui rappellent le passé révolutionnaire. En particulier quand c’est son fondateur, Raúl Sendic, qui est évoqué, ou alors le Che Guevara, voire la « prise de Pando » (ville proche de Montevideo), une des actions les plus spectaculaires. Ce discours de fidélité « héroïque » a deux destinataires principaux : d’une part les vieux militants et, d’autre part, les jeunes qui s’incorporent, attirés par la « mystique » mais dont il est nécessaire de consolider l’adhésion. Pendant ce temps, les vedettes de la direction actuelle exercent leur rôle d’hommes d’État.

Les revendications traditionnelles de la gauche révolutionnaire ont été abandonnées l’une après l’autre. Il ne reste plus de traces de la rupture avec le FMI, du non-paiement de la dette extérieure, de la réforme agraire ou de l’étatisation de la banque et du commerce extérieur. Il reste encore moins de traces de l’exigence d’annulation de la Ley de Caducidad (loi d’impunité des crimes commis pendant la dictature) et du démantèlement de l’appareil répressif. Ces revendications étaient pourtant défendues par le MPP depuis sa fondation en 1989 [5] et jusqu’au milieu des années 90, aussi bien à l’intérieur du Frente Amplio que des organisations ouvrières et populaires. En 1999, déjà, le principal porte-drapeau du tournant « réaliste », José Mujica, annonçait que « changer le système est actuellement une utopie » [6].

Le VIe Congrès du MPP (2004) a officialisé la nouvelle stratégie des tupamaros et l’entrée de plein pied dans le projet progressiste du « changement possible ». La vision « pragmatique » adoptée implique la reconnaissance du « dialogue comme une façon de résoudre les conflits », ainsi que « la reconnaissance de toutes les parties : gouvernement, syndicats et organisations des patrons, dans la mesure où il faut entamer « la reconstruction nationale » et « reconstruire l’appareil productif ». Cette refondation nationale nécessite « à n’en pas douter, l’existence de forces armées imbues du projet stratégique national [...] et, dans un même temps de la défense de nos richesses naturelles » [7].

La tenue récente du VIIe Congrès (octobre 2005) a validé les définitions prises et a approuvé à une large majorité la politique de la direction, aussi bien en termes d’alliances que dans le soutien inconditionnel au gouvernement de Tabaré Vázquez, y compris à sa politique économique, bien qu’il y ait eu quelques grondements à propos de la basse cotation du dollar et du persistant refus de l’équipe économique de promulguer une loi favorable aux débiteurs de la Banque de la République, pour la plupart des producteurs ruraux, devenus aujourd’hui des alliés de Mujica.

Les « différences stratégiques » ou les préoccupations sur la « croissante institutionnalisation » du MPP (et des cadres tupamaros) ont été, pour l’heure, reléguées à un deuxième plan. Une des voix « critiques » et représentante supposée d’une aile « plus à gauche », le dirigeant historique Julio Marenales, a réaffirmé l’avancement « par étapes » ainsi que la politique de « refonder l’appareil productif capitaliste ». Marenales insiste : « Nous ne pouvons pas demander aux forces progressistes — si elles le faisaient ce serait mieux — qu’elles soient pour une accumulation stratégique vers le socialisme. [...] Nous ne sommes pas entrés dans le Frente Amplio parce qu’il était socialiste ; nous en avons fait une analyse et nous avons conclu que c’était une avancée » [8]. En tout cas la nuance de Julio Marrenales apparaît lorsqu’il est question de savoir jusqu’à quand les tupamaros seront les compagnons de route du gouvernement : « J’espère que nous ferons chemin ensemble pendant un bon moment », mais si le gouvernement « ne fait pas l’effort de tenir l’engagement de donner à manger aux gens, de commencer un processus afin de donner du travail aux gens... et bien, les gens lui feront payer la facture. [9] »

Pour la sénatrice Lucía Topolanski, dirigeante historique du MLN, le bilan est positif car il s’agit de « notre première expérience de gouvernement, un gouvernement qui n’est en place que depuis quelques mois ». Elle revendique le rapport du gouvernement avec les mouvements sociaux et souligne ce qui, à ses yeux, est essentiel : « Il faut faire revenir le programme du Frente Amplio aux réalités actuelles et rappeler qu’il ne proposait pas une rupture avec le FMI » [10].

Cependant, le désenchantement est notoire chez des groupes importants de militants tupamaros. En particulier dans le sein d’une base rebelle, liée aux syndicats et aux mouvements populaires. Pour ces militants sociaux, partisans de la lutte de classes et combatifs, les discours pro-patronaux de Mujica et de Bonomi sont durs à avaler, ainsi que la défense d’un budget plus important pour les forces armées, effectuée par Fernández Huidobro. Pis encore, lorsque les dirigeants du MPP approuvent l’intervention à Haïti, ou alors quand ils votent pour la participation de l’Uruguay à l’Opération Unitas (manœuvres navales conjointes entre les États-Unis et les pays latino-américains) ou encore quand ils annoncent qu’ils accompagneront le gouvernement dans la signature d’un Traité d’Investissements avec les États-Unis. C’est trop.

C’est trop ou alors c’est emblématique des temps qui courent. Comme dans le cas d’autres « démocraties électorales », les classes possédantes ouvrent la voie d’accès au gouvernement à des forces qui, bien que d’origine socialiste et anticapitaliste, ne constituent plus une menace. Des forces qui opposaient auparavant une résistance souvent intransigeante aux desseins des classes dominantes, ont été converties par ces mêmes classes dominantes en fonctionnelles de leurs intérêts. C’est le cas du PT au Brésil, des sandinistes au Nicaragua et du Frente Amplio en Uruguay, devenus des partis de l’ordre. Se pose, de nouveau, le problème de l’impuissance politique (pratique) à produire des réformes socio-économiques radicales et des transformations démocratiques décisives depuis les institutions bourgeoises et leur « gouvernabilité démocratique ».

Mais cette capitulation ne se fait pas sans résistances. Non seulement à travers la lutte de la classe ouvrière et des couches populaires condamnées à la faim, mais aussi par des forces militantes impliquées dans un processus de réorganisation de la gauche révolutionnaire. C’est dans ce cadre que la lettre de Jorge Zabalza (voir encadré), signée par des dizaines de camarades (dont beaucoup n’ont jamais été membres du MLN ni n’ont pas fait partie de sa périphérie) acquiert l’importance d’un témoignage politique et éthique fondamental. Pour ces militants porteurs de la tradition tupamara, cette lettre a non seulement un caractère de dénonciation, mais elle est aussi la revendication d’un combat et d’une proposition. La proposition que Raúl Sendic a présentée, peu après sa sortie de prison, comme un programme anti-néolibéral et anti-impérialiste, celle d’un Frente Grande (Grand Front) : augmentation des salaires et des retraites ; remettre entre les mains des travailleurs les entreprises ayant des dettes auprès de la banque ; réforme agraire ; non-paiement de la dette extérieure ; étatisation du système bancaire et une politique indépendante du capitalisme international et du FMI [11].

Notes

[1Le MPP est le groupe politico-électoral constitué par le Mouvement de Libération Nationale, Tupamaros, et ses alliés. Lors de élections nationales du 31 octobre 2004, il a obtenu plus de 320 000 voix, soit 29 % des voix de l’Encuentro Progresista – Frente Amplio.

[2Lors des dernières élections, la coalition s’est présentée sous la dénomination Encuentro Progresista – Frente Amplio – Nueva Mayoría (EP–FA–NM) expression de l’éventail politique d’alliances de centre gauche. Il existe actuellement une proposition qui va dans le sens d’intégrer toutes les composantes dans une même direction. Quelques organisations politiques et des Comités de base du Frente Amplio s’y opposent car ils y voient une « perte de l’identité frenteamplista du Frente Amplio ».

[3Au niveau municipal, le MPP compte 52 conseillers dans tout le pays.

[4Le MPP dispose de 6 sénateurs sur un total de 31 et de 18 députés sur 99.

[5Au moment de sa fondation, le MPP avait toutes les caractéristiques de regroupement de la gauche révolutionnaire et, en plus du MLN, en faisaient partie le Partido por la Victoria del Pueblo (PVP), le Partido Socialista de los trabajadores (PST) et le Movimiento Revolucionario Oriental (MRO).

[6Entretien sur Folha de Sao Paulo, 30.10.99.

[7Nouvelles Majorités : un projet stratégique national. VIe Congrès du MPP, 2004.

[8Déclarations à l’hebdomadaire Brecha, 08.07.2005.

[9Entretien publié dans l’hebdomadaire Búsqueda, 09.06.2005.

[10Entretien publié dans Brecha, 14.10.2005.

[11Discours au Parque Franzini, premier meeting public du MLN, 19.12.87.

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