Quand le « Nee » a failli l’emporter… Retour sur le référendum luxembourgeois sur la Constitution européenne

, par THEIS Adrien

Adrien Theis, militant de la IVe Internationale, est membre de La Gauche. Il a été membre du Comité luxembourgeois pour le « Non » à la Constitution européenne.

Le résultat du référendum luxembourgeois du 10 juillet sur la Constitution européenne confirme la crise de légitimité sans précédent de l’Union européenne. Malgré une campagne de propagande ahurissante en faveur de la Constitution, le Luxembourg, que la presse internationale décrit comme « l’enfant gâté » de l’Europe, a vécu, le temps d’une campagne, une remise en cause sans précédent de l’Europe néolibérale. Si le « Oui » a fini par l’emporter avec 56,52 % des suffrages exprimés, contre 43,48 % pour le « Non », le gouvernement de coalition chrétien-démocrate et socialiste a sérieusement redouté, jusqu’à la proclamation des résultats, la possibilité d’une victoire du « Non ». À l’instar de la France et des Pays-Bas, le Luxembourg a connu un débat politique intense sur la Constitution au cours duquel la campagne du « Non » de gauche a marqué des points. Alors que le « Non » était donné à 17 % au début 2005, la vigueur du travail de terrain du « Non », ainsi que les résultats des référendums français et néerlandais, ont changé la donne dans ce petit pays de 450 000 habitants (dont 38 % de résidents étrangers).

Un vote social

Comme en France et aux Pays-Bas, la polarisation sociale du vote est manifeste. 69 % des indépendants, 60 % des diplômés du supérieur et 51 % des employés ont voté « Oui ». Le vote « Non » a surtout été le fait des couches populaires et des jeunes : 67 % des ouvriers ont voté « Non », ainsi que 62 % des moins de 25 ans (sondage Eurobaromètre du 18 juillet 2005). La carte géographique du vote épouse, dans ses grands traits, celle de la répartition des revenus et des prix de l’immobilier. Le vote « Oui » est particulièrement massif dans les zones où les prix de l’immobilier atteignent des niveaux record : dans la ville de Luxembourg (62 %) et dans la « ceinture de graisse » de banlieues cossues qui l’entoure (Strassen, Mamer, Hesperange avec des scores dépassant les 60 %). Les résultats du « Oui » sont un peu moins élevés dans les régions rurales de l’est et sensiblement moins élevés dans le nord agricole du Luxembourg où ils tournent plutôt autour de 55 %. Le « Non » a été majoritaire dans les agglomérations ouvrières du sud du pays : Esch-sur-Alzette (53 %), Differdange (55 %), Schifflange (53 %), Rumelange (56 %), Pétange (53 %), Kayl (53 %) et Sanem (53 %). Ces localités de l’ancien bassin minier et sidérurgique sont les places fortes historiques de la gauche politique et syndicale. Probablement le vote « Non » aurait été encore plus fort si une partie importante des couches sociales les plus favorables au « Non » n’avaient pas été exclues de la participation électorale du fait de leur nationalité. Le vote des ressortissants portugais (14,5 % de la population totale) et italiens (4,1 % de la population totale), travaillant souvent comme ouvriers ou petits employés, aurait sans doute fait monter le score du « Non ».

Après le scrutin, des responsables politiques et des journalistes ont mis en avant la xénophobie supposée des partisans du « Non » comme élément clef d’explication du vote « Non ». Ces insinuations, inspirées par une haine de classe à peine voilée (ouvriers = abrutis = xénophobes), ont été invalidées par une enquête d’opinion menée pour la Commission européenne après le référendum : 37 % des électeurs du « Non » invoquent le risque d’effets négatifs de la Constitution sur la situation de l’emploi, 23 % critiquent la mauvaise situation économique et 22 % pensent que l’Europe sociale n’est pas suffisamment développée. Seulement 17 % évoquent l’opposition à l’entrée de la Turquie dans l’Union européenne pour expliquer leur vote (sondage Eurobaromètre du 18 juillet). Bien que la situation sociale au Luxembourg reste plus avantageuse que dans les autres pays de l’Union européenne, le pays connaît une hausse sensible de son taux de chômage. Celui-ci atteint aujourd’hui 4,4 % selon les chiffres officiels et 6 % si on comptabilise les personnes temporairement intégrées dans des mesures étatiques pour l’emploi. Le mécontentement social est également nourri par la privatisation et déréglementation d’une série de services publics (poste et télécommunications, chemins de fer, énergie, services publics communaux), ainsi que par des menaces de délocalisations dans l’industrie (Arcelor, Goodyear).

Une campagne mouvementée

Les particularités sociales et politiques du « modèle luxembourgeois » ont rendu la partie difficile pour les partisans du « Non ». La culture du consensus politique reste prégnante au Luxembourg : la vie politique s’organise autour de l’inoxydable parti chrétien-démocrate (au pouvoir depuis 1945, avec une seule interruption de 5 ans), qui choisit alternativement les socialistes ou les libéraux comme partenaire de coalition. La gestion des relations professionnelles se fait, quant à elle, dans le cadre d’une « tripartite », réunissant gouvernement, patronat et syndicats. Tous les partis représentés au Parlement – chrétiens-démocrates, sociaux-démocrates, libéraux, Verts et, dans un premier temps, droite populiste [1] – ont approuvé la Constitution européenne. Les directions des confédérations syndicales socialiste et chrétienne-démocrate se sont également prononcées en faveur de la Constitution, de même que les organisations patronales. Le premier ministre, Jean-Claude Juncker, a mis tout son capital de popularité dans la balance en menaçant de démissionner en cas de victoire du « Non ». Cerise sur le gâteau de l’unanimisme euro-béat : l’appoint du Grand Duc Henri et de 98 des 118 maires que compte le pays.

Le « Non » était incarné par des forces minoritaires sur la scène politique – La Gauche et le Parti communiste luxembourgeois [2] –, ainsi que par des personnalités telles que l’ancien député de La Gauche, André Hoffmann, le président du syndicat socialiste des cheminots, Nico Wennmacher, ou encore un avocat local célèbre, Gaston Vogel. Un Comité pour le « Non » à la Constitution, regroupant des militants individuels, des membres d’ATTAC Luxembourg, du syndicat étudiant UNEL et de La Gauche, a mené une campagne massive de collage d’affiches et de distribution de dépliants, sans bénéficier d’aucun soutien public. A la différence de la France, l’absence d’un appareil, ou d’un bout d’appareil, politique ou syndical, dans le camp du « Non » a limité le déploiement des adversaires de la Constitution. La direction du parti socialiste luxembourgeois soutenait de façon homogène la Constitution et les réticences de la base militante socialiste se sont seulement exprimées en cercle restreint, avant de s’extérioriser dans les deux dernières semaines avant le vote. Une partie des cadres intermédiaires du parti socialiste (dans le sud du moins) étaient pour le « Non », mais l’obéissance aveugle à la direction du parti a prédominé et s’est répercutée sur les couches les plus fidèles de l’électorat socialiste, notamment les électeurs âgés. Elle a probablement à peine joué dans l’électorat jeune. La confédération syndicale OGBL, liée au parti socialiste, a été plus en phase avec ses adhérents et responsables intermédiaires : elle a fini par renoncer à une campagne publique en faveur de la Constitution. Les responsables des Verts ont mené une campagne agressive en faveur du « Oui », qui a heurté leur base historique, restée fidèle au pacifisme et aux idéaux de gauche du parti des origines, mais sans susciter l’émergence d’un courant vert porteur du « Non ». Dans ce contexte d’absence de représentation institutionnelle du « Non », l’action du Comité pour le « Non » a été décisive : perçu comme un collectif citoyen, sans arrière-pensées partisanes, il a pu cristalliser une partie du vote « Non » dans la sympathie publique. Après avoir approuvé dans un premier temps la Constitution européenne, la droite populiste, regroupée dans l’ADR, engagera tardivement une campagne pour le « Non », qui ne pèsera pas véritablement, car perçue comme trop manifestement inspirée par des considérations opportunistes.

Nationalisme économique

L’omniprésence médiatique et institutionnelle des partisans du « Oui », les bénéfices que le Luxembourg retire de la place financière, ainsi que de la présence d’institutions communautaires (Cour de justice, services de la Commission européenne, Cour des comptes...), pouvaient faire craindre à un moment un plébiscite pro-Constitution. Mais la campagne des Ouistes et le texte de la Constitution se sont révélés les meilleurs alliés des opposants à la Constitution. Les partisans du « Oui » ont d’abord voulu se contenter d’une campagne gouvernementale, financée avec l’argent des contribuables, vantant les mérites de l’Union européenne et accessoirement de la Constitution. Mais celle-ci a été contrecarrée par le travail de proximité mené par le Comité pour le « Non » et aussi par l’importation du débat français sur la Constitution. Le mécontentement social, présent à l’état latent au Luxembourg, a ainsi pu s’extérioriser avec une virulence que les partis institutionnels n’avaient pas anticipée. Dès lors que le mécontentement populaire avec les politiques européennes était manifeste, les partisans du « Oui » ont eu beaucoup de mal à défendre un texte qui propose essentiellement de continuer et d’aggraver les politiques menées depuis deux décennies. Au fil de la campagne, les opposants à la Constitution ont réussi à imposer les enjeux du débat par leur critique serrée de son texte, mettant les partisans du « Oui » sur la défensive, notamment lors de débats télévisés contradictoires.

Alors que la campagne du « Oui » donnait des signes évidents de panique à un mois du référendum, avec notamment un débat chaotique sur le maintien ou l’annulation du référendum (à trois semaines de la date prévue), la campagne du « Oui » a été redressée avec l’intervention du premier ministre, Jean-Claude Juncker, et l’entrée en action de l’appareil du parti chrétien-démocrate dans les deux dernières semaines. La ligne politique de la campagne du « Oui » a été redéfinie autour d’un axe de fond nationaliste : union sacrée autour du premier ministre Juncker, dépeint comme une victime de la perfidie de Tony Blair lors du Conseil européen avorté du 17 juin 2005 sur le budget de l’Union européenne, ainsi que défense des avantages fiscaux et sociaux du Luxembourg. La question du secret bancaire au Luxembourg, habituellement escamotée, a été montée en épingle : des opposants à la Constitution oseraient réclamer une harmonisation fiscale en Europe ! Le slogan du parti chrétien-démocrate dans la dernière ligne droite de la campagne était révélateur de cette tonalité nationaliste : « La Constitution européenne : bonne pour l’Europe, bonne pour le Luxembourg. » L’un des points clés du matériel de propagande chrétien-démocrate devenant l’argument (partiellement vrai et partiellement fallacieux) que la Constitution garantirait une Europe faible qui laisse aux États nationaux la compétence des politiques sociales et fiscales. Le relatif succès de la campagne nationaliste du « Oui » a été attesté par des sondages menés avant le vote : 68 % des partisans du « Oui » déclaraient s’être avant tout déterminés par rapport à la place du Luxembourg dans l’Europe et 88 % d’entre eux pensaient que le vote « Oui » renforcerait la position du Luxembourg dans l’Europe. 71 % des partisans du « Non » déclaraient en revanche s’être déterminés par rapport au texte de la Constitution (sondage ILRES du 7 juillet).

Dans le contexte d’une campagne tous azimuts des partisans du « Oui » et d’une exclusion du vote d’une partie importante des couches populaires, les 43 % de « Non » sont vécus comme un bon résultat par la gauche de gauche au Luxembourg. La campagne référendaire au Luxembourg, comme déjà en France et aux Pays-Bas, a démontré le décalage entre, d’un côté, l’establishment et les appareils politiques, et, de l’autre, des couches populaires et les jeunes qui souffrent des politiques néolibérales. Il appartient maintenant aux protagonistes de la campagne du « Non » de continuer la mobilisation. Il va de soi que ce travail ne pourra se limiter à l’échelle étriquée du Luxembourg. Le contact avec d’autres forces de progrès à l’échelle du continent sera déterminant. Le Forum social européen en Grèce l’an prochain et les échéances de mobilisation à venir contre les directives libérales de la Commission européenne seront les premières étapes de cette bataille.

Notes

[1Lors des élections législatives en 2004, le Parti chrétien–démocrate a obtenu 36,1 % des voix, le Parti socialiste 23,3 %, le Parti démocratique (libéral) 16 %, les Verts 11,5 % et le parti de droite populiste ADR 9,9 %.

[2La Gauche est issue de la convergence en 1999 entre le Parti communiste luxembourgeois, le groupe « Nouvelle gauche » issu du PCL, des militants de la Quatrième internationale et des militants indépendants. Le PCL a rompu en 2003 sur une base sectaire avec La Gauche et mène depuis lors une politique néo-stalinienne, essentiellement propagandiste et auto-proclamatoire. Aux élections législatives de 2004, La Gauche a obtenu 1,9 % des voix et le PCL 0,9 %.