Quand les gouvernants ne savent plus gouverner

, par DESSERS David

David Dessers est membre de la direction de la LCR-SAP (la Ligue Communiste Révolutionnaire, ex-POS, et le Socialistische Arbeiderspartij forment la section belge de la IVe Internationale). La crise politique faisant actuellement objet d’un débat au sein de la section belge, cet article présente l’un des points de vue en discussion.

Après plus de cent cinquante jours d’information, de formation, d’exploration et de discussions, il semble ne pas y avoir ne fut-ce que l’ombre d’un début de perspective d’un gouvernement orange-bleu en Belgique, ou de quelque autre gouvernement belge que ce soit. Le pays traverse une crise politique. C’est essentiellement une crise de « ceux d’en haut », un conflit entre les fractions bourgeoises sur le type d’État ou de réforme de l’État dont elles ont besoin pour pouvoir imposer plus efficacement leur politique néolibérale à la majorité sociale.

Pour certains, la bourgeoisie veut communautariser encore plus le pays, renforcer la division de ce dernier en divisant la classe ouvrière. Diviser pour régner, en somme. Mais les choses ne sont pas si simples. Il y a de toute évidence un conflit réel au sein de la classe dominante. Il existe toujours en son sein une fraction belgiciste, unitariste, représentée en partie par la FEB [1] qui, avec le Palais royal en première ligne, mise sur le vieil appareil d’État de la Belgique plutôt que sur une aventure séparatiste. Et il y a, surtout en Flandre, une fraction de plus en plus forte qui souhaite que le démantèlement (partiel ?) de l’État belge lui permette de jeter aux orties toute une série de compromis sociaux caractéristiques de « la vieille Belgique ». Lorsque les partis flamands présents à la table de négociation [2] proposent aujourd’hui de scinder le marché du travail, il va de soi que leur intention explicite est de démanteler les statuts du travail ainsi que les allocations sociales, tâche qui leur semble plus facile à réaliser dans le cadre socio-économique flamand que dans le cadre belge.

Bien entendu, le Centre démocrate humaniste [3], le Mouvement réformateur [4] et la FEB souhaitent tout autant mener une politique de droite agressive, mais ils préfèrent quant à eux utiliser à cette fin l’État de la Belgique comme instrument le plus adéquat. Quand le ministre des affaires étrangères, Karel De Gucht, affirme que le commerce extérieur ferait mieux d’être géré à nouveau au niveau fédéral, c’est tout bonnement parce qu’il estime qu’il est à l’avantage des entreprises de Flandre, de Bruxelles et de Wallonie, en termes d’exportations. Par cette proposition, il ne vise qu’à défendre au mieux les intérêts du capital « belge ».

« Bizarrement », dans le climat actuel de surenchère, aucun nationaliste flamand bourgeois ne se prononce en faveur de la scission de l’armée belge. C’est qu’en fait ils sont plutôt d’accord avec les belgicistes sur le fait que cette armée doit être insérée le plus fortement possible aux niveaux supranationaux, au sein des alliances impérialistes telles que l’OTAN ou la défense européenne commune. Inscrire l’armée dans les alliances supranationales constitue en effet la meilleure garantie pour la faible bourgeoise des différentes régions de Belgique qu’elle sera capable de défendre ses propres intérêts sur l’arène internationale, y compris sur le plan militaire.

Traquenard

En d’autres termes, si on laisse la bourgeoisie et ses alliés politiques résoudre à leur manière la question nationale en Belgique, toute discussion sur la réforme de l’État ne sera par essence rien d’autre qu’une discussion sur le niveau le plus adapté pour la défense des intérêts de classe de cette bourgeoisie pour mener l’offensive contre la classe ouvrière. Et il se fait qu’il n’y a pas sur ces questions aujourd’hui d’unanimité au sein de cette classe dominante. Au contraire, les forces bourgeoises sont profondément divisées et la crise politique actuelle n’est rien d’autre que l’illustration de cette division.

Il faut prendre la mesure de la situation ouverte par les élections législatives : pour la première fois depuis longtemps, la défaite électorale de la social-démocratie permettait à la bourgeoise de former un gouvernement de droite homogène au niveau fédéral... mais elle n’y parvient toujours pas !

Par nature, ce débat et ces conflits entre divers secteurs de la bourgeoisie constituent un traquenard pour la gauche. La menace de la droite et de l’extrême droite nationaliste incitent ainsi certains Flamands de gauche à prendre position dans ce débat. Ils se replient dès lors de façon défensive sur une position belgiciste, soutiennent les partis francophones qui défendent l’unité du pays face aux nationalistes flamands ou vont jusqu’à encenser le « modèle belge » comme symbole de diversité et de solidarité... Or, s’opposer à la fraction nationaliste bourgeoise la plus extrême ne doit pas impliquer de s’aligner sur sa fraction unitariste rivale.

Les partis francophones qui défendent l’unité du pays aujourd’hui à la table de négociation ne méritent d’aucune manière le soutien de la gauche car ils sont, exactement comme les nationalistes flamands, à la recherche du niveau le plus adéquat pour mener une politique de droite. L’État belge était et reste toujours un État bourgeois, passablement antidémocratique (la monarchie !), qui n’a en rien été conçu pour servir les besoins de la majorité sociale. Quant au « fédéralisme à la belge » il a été introduit sans que la population ait voix au chapitre, par en haut, par la classe dominante sur la base de ses seuls intérêts et selon ses seules conditions. La gauche n’a pas à encenser et défendre ce système.

Celui qui croit pouvoir défendre l’État Belgique avec des arguments « internationalistes » face aux nationalistes flamands pourrait tout aussi bien défendre l’Union Européenne avec les mêmes arguments. Que l’on soit clairs : sur le plan théorique, nous sommes absolument en faveur d’une européanisation et même d’une mondialisation des mécanismes de solidarité, ce qui nécessite évidemment des niveaux de compétence correspondants. Mais plaider pour une européanisation des compétences dans le contexte actuel revient tout simplement à déléguer des compétences à un niveau qui est encore moins démocratique et encore plus néolibéral que les niveaux belge, wallon, ou flamand. Les véritables internationalistes défendent l’idée d’une Europe unie et solidaire entre ses peuples, mais pas l’Union Européenne en tant que telle.

Plutôt que de choisir son camp dans le débat piégé au sein des fractions bourgeoises rivales, la gauche doit au contraire développer une position indépendante et autonome sur le type d’État dont la majorité sociale de ce pays a réellement besoin et sur la manière dont la cohabitation des différents peuples et minorités culturelles doit être organisée.

Question nationale irrésolue

Le débat qui a conduit à la crise actuelle est en effet un piège pour la gauche. La LCR a toujours reconnu l’existence en Belgique de deux peuples, de deux sociétés au développement inégal et combiné au sein d’un même État. De plus, l’État Belgique fut historiquement un État francophone, au service des intérêts d’une bourgeoisie essentiellement francophone. L’histoire des Flamands dans cet État a donc été une histoire d’oppression et de lutte contre cette oppression.

Les injustices, oppressions et discriminations fondamentales qui étaient faites aux Flamands ont été principalement éliminées. Mais, du fait que le mouvement nationaliste flamand a été dirigé par la classe moyenne et que le mouvement socialiste s’est tenu largement à l’écart de ce combat, on s’est focalisé sur des revendications et des propositions légales, formelles et administratives, sur l’égalité linguistique formelle etc. La base économique matérielle de la domination de la bourgeoisie francophone n’a jamais été remise en question. Les revendications flamandes n’ont ainsi jamais été liées aux revendications socialistes.

Il y a tout de même eu des moments où certains secteurs dans le mouvement ouvrier de ce pays ont pris au sérieux la question nationale et ont tenté de formuler des réponses à partir de leur propre point de vue de classe. La revendication du « Fédéralisme et des Réformes de structure anticapitalistes » a constitué dans les années 1950 et 1960 l’épine dorsale d’une stratégie pour démanteler le capitalisme des holdings belge et son État oppresseur. Ce programme a connu un écho assez large au sein du mouvement ouvrier wallon mais n’a jamais pu être réalisé. Au lieu de réformes de structures anticapitalistes, l’État a été restructuré pour des réformes néolibérales.

Puisque cette restructuration a été dirigée contre elle, la population n’a évidemment jamais été associée démocratiquement à la réalisation du fédéralisme. Ce qui explique ce gouffre énorme aujourd’hui entre la gravité de la crise vécue dans les milieux politiques les plus élevés et le calme et la passivité qui règnent dans la population.

La peste ou le choléra ?

Le débat que les partis bourgeois mènent pour le moment dans le cadre des négociations gouvernementales n’a tout bonnement rien à voir avec le droit des peuples à l’autodétermination. Ce débat est mené du point de vue des seuls intérêts de la bourgeoisie et ceux qui, à gauche, choisiraient de s’y inscrire se condamnent irrévocablement à s’enfoncer dans un marais. Le débat mené dans les négociations gouvernementales ne porte en effet pas sur la manière démocratique de résoudre la question nationale en Belgique, il porte avant tout sur des questions de gros sous, sur la stratégie néolibérale, sur des obsessions xénophobes et des arguments racistes. Les questions fondamentales sont occultées en faveur de discussions futiles sur les plaques de voitures flamandes et wallonnes. Nous refusons de prendre part dans ce débat, nous ne sommes ni pour la bourgeoisie belgiciste, ni pour les nationalistes flamands de droite. Il faut refuser de choisir entre la peste et le choléra, entre le néolibéralisme belgicain et sa variante régionaliste.

Les syndicats ont une lourde responsabilité aujourd’hui car leur attitude actuelle se limite à la seule défense de ce qui existe, et qui est constamment mis sous pression. Une telle attitude aboutira inévitablement à de nouvelles défaites. On ne peut donc pas limiter sa stratégie à la seule défense de la sécurité sociale nationale par exemple. « La Sécu » doit bien entendu être défendue bec et ongle car elle a été arrachée par les travailleurs flamands et francophones et elle doit rester leur bien commun. Mais sans mobilisation offensive et sans entrer sur le terrain politique, les syndicats ne pourront pas la défendre de manière efficace.

Une scission de la Belgique opérée par la bourgeoisie constituerait une grave défaite pour la majorité sociale. Mais une réforme de l’État en tant que telle ne l’est pas nécessairement. Cela dépend de son contenu, de ce qui va ou doit être fait avec elle et surtout de qui en est la force porteuse. La question nationale restera donc sans réelle solution tant qu’elle ne sera pas résolue démocratiquement par la majorité sociale. L’enjeu crucial c’est donc la politisation du mouvement ouvrier autour de ces questions dans le but de développer une position autonome vis-à-vis de toutes les fractions de la bourgeoisie. Et surtout de préparer la riposte à un futur gouvernement qui, quel que soit le cadre institutionnel futur, s’attachera à démanteler les conquêtes sociales.

Notes

[1Fédération des entreprises de Belgique, organisation du patronat belge.

[2Il s’agit de : Vlaamse Liberalen en Democraten (VLD, Libéraux et démocrates flamands, anciennement PVV), Christen-Democratisch en Vlaams (CD&V, démocrate-chrétien et flamand, se nommait jusqu’il y a peu Christelijke Volkspartij, c’est-à-dire Parti populaire chrétien, CVP) et Nieuw-Vlaamse Alliantie (N-VA, Nouvelle alliance flamande, née de la dislocation de la Volksunie en 2001, un parti nationaliste flamand très droitier).

[3Le Centre démocrate humaniste (cdH), anciennement Parti social chrétien (PSC) est un parti démocrate chrétien francophone.

[4Mouvement réformateur (MR) est un parti politique libéral francophone issu de la coalition de plusieurs partis. Le 24 mars 2002, le Parti réformateur libéral, le Partei für Freiheit und Fortschritt (parti libéral germanophone), le Front démocratique des francophones, et le Mouvement des citoyens pour le changement, partis libéraux et de centre-droit, se sont fédérés en une nouvelle formation néolibérale de centre-droit.

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