Bush et l’industrie d’armement

, par UDRY Charles-André

« Au moins 32 importants responsables de l’administration [Bush] sont soit d’anciens membres de conseils d’administration, soit des consultants, soit des actionnaires importants de sociétés fournissant de l’armement, et 17 de ces responsables[nommés par le cercle présidentiel] ont des liens avec des fournisseurs décisifs du système de défense par missiles : Lockheed Martin, Raytheon, Boeing et Northrop Grumman. » Voilà ce que l’on pouvait lire dans le Washington Post [1].
Cette situation faisait dire à W.H. Hartung, spécialiste des questions d’armement : « En bref, l’industrie de l’armement nucléaire n’a pas besoin de groupes de pression dans l’administration Bush — à un fort degré ils sont l’administration Bush. » [2]
Ce constat doit être apprécié à la lumière de la doctrine militaire de l’administration républicaine sur l’armement nucléaire et sur son possible usage. En mars 2002, elle fut exposée, dans ses grands traits, par William M. Arkin. Il expliquait que, d’une part, cette politique impliquait « des plans intégrés et sensiblement amplifiés pour la conduite de guerres nucléaires » et qu’elle « allait à l’opposé d’une doctrine [...] ayant relégué les armes nucléaires à la catégorie d’armement de dernier recours » [3].
Depuis lors, un grand nombre d’études et d’articles permettent de dégager les trois éléments qui conduisent des éditorialistes américains à souligner que, aujourd’hui, « les armes nucléaires ne sont pas seulement un autre élément de l’arsenal » [4]. Premièrement, le Pentagone a la charge de mettre au point des plans impliquant l’usage d’armements nucléaires contre des ennemis potentiels disposant ou non de telles armes. Deuxièmement, le seuil autorisant l’usage d’armes nucléaires doit être abaissé : la survie des Etats-Unis n’est plus le critère. Les « représailles » contre l’utilisation d’armes chimiques ou biologiques dans une partie du monde, un conflit sur le statut de Taïwan ou simplement « des développements militaires inattendus » justifieraient l’usage d’armes nucléaires. Troisièmement, il faut développer des armes nucléaires miniaturisées afin d’attaquer des bunkers qui résisteraient à des armes dites conventionnelles.
Ces destinations « civilisées » de l’armement nucléaire s’inscrivent dans une nouvelle stratégie de déploiement de l’armement nucléaire. Cette dite « nouvelle triade » inclut : 1° un système de frappe (avec des armes nucléaires et non nucléaires) ; 2° un système de défense antimissile (bouclier) ; 3° un renouvellement des infrastructures à cet effet.
Au vu de ces développements, deux questions sont légitimes : à quelles sociétés profiteront ces nouvelles commandes d’armement ? Quels sont les représentants du lobby militaire qui planifient achats et dépenses gigantesques ? En 21 mois, l’administration Bush a déjà réclamé plus de 150 milliards de dollars de nouvelles dépenses pour l’armement, alors que les dépenses pour la sécurité interne ont doublé : passant de 18 à 38 milliards.
À la première question – les bénéficiaires ? – la réponse est relativement simple. La concentration dans l’industrie de l’armement s’est opérée à un rythme soutenu. On retrouve donc parmi les allocataires des rentes budgétaires un nombre restreint de sociétés : Lockheed Martin (constructeur du F-16, du F-22 Raptor, du AC-130 et du futur Joint Strike Fighter/F-35), General Dynamics (technologies de guidage pour divers types d’armes), Boeinget sa division McDonnell Douglas (transporteurs et bombes « intelligentes » : les Joint Direct Attack Munition), Raytheon (les missiles Tomahawk, Tow, Maverick, Javelin et les bombes anti-bunker GBU-28...), Northrop Grumman (le bombardier B-2, le F-14, le Global Hawk, avion sans pilote...), TRW (Thompson-Ramo-Wooldrige, spécialisé dans les systèmes de communication), Bechtel (constructeur de sites en tous genres dans le Nevada comme en Arabie saoudite ou au Qatar).
À cela, il faut ajouter un grand nombre de laboratoires (Los Alamos, Livermore...) et des universités. Voilà de quoi subventionner, sans « distordre la libre concurrence », des secteurs entiers de l’industrie américaine, au grand dam des compétiteurs européens. La suprématie technologique est un facteur important de la stratégie impérialiste et la puissance militaire permet d’imposer des contrats de vente de systèmes d’armement américains, de la Corée du Sud à l’Australie [5].
Les vedettes du lobby militaire dans l’administration Bush rivalisent avec celles du secteur pétrolier. Dick Cheney, le vice-président, était membre de la direction d’un organisme fort influent dans le domaine de l’armement : le Center for Security Policy. Sa femme, Lynne Cheney, siégeait au conseil d’administration de Lockheed Martin et recevait 120 000 dollars pour quatre réunions annuelles. Donald Rumsfeld, secrétaire à la Défense, a durant de longues années été associé au Center for Security Policy et membre de deux commissions ayant en charge l’étude sur le bouclier antimissile et la militarisation de l’espace. Stephen Hadley, membre actuel du Conseil national de sécurité, travaillait auprès de la firme d’avocats représentant Lockheed Martin. Pete Aldrige, sous-secrétaire à la Défense, chargé des achats, vient de chez McDonnel Douglas Electronics Systems (PDG de 1988 à 1992), puis d’Aerospace Corporation, qui est en 33e position parmi les fournisseurs du Pentagone. Robert Joseph, assistant spécial du président Bush, était déjà présent dans l’administration de Bush père et de Reagan et disposait d’une grande influence dans la National Defense University qui entretient des liens étroits avec l’industrie d’armement. Paul Wolfowitz, sous-secrétaire d’État à la Défense, a été ambassadeur américain en Indonésie de 1986 à 1989 (sous la dictature de Suharto), puis sous-secrétaire à la Défense, aux côtés de Dick Cheney sous Bush père. Il a aussi servi de consultant pour Northrop Grumman. Stephen Cambone, un des hommes de Rumsfeld pour traduire les choix militaires en postes budgétaires (il est directeur de Bureau de programmation), fut un des directeurs de recherche à la National Defense University. Richard Perle, président du Defense Policy Board, organisme de liaison entre l’administration présidentielle et le Pentagone, est réputé pour son ardeur en faveur d’une intervention militaire en Irak. Il a servi sous Reagan et enseigne toujours auprès de l’Institut des entreprises américaines : American Enterprise Institute. Peter B. Teets, sous-secrétaire responsable des forces aériennes, était président de Lockheed Martin de 1997 à 1999. Il commença sa carrière chez Martin Marietta (firme de Denver qui fusionna avec Lockheed en 1995). Gordon England, secrétaire aux forces navales, a été vice-président de General Dynamics de 1997 à 2001.

Notes

[1Washington Post du 18 août 2002.

[2The Nation, 13 juin 2002.

[3Los Angeles Times, 10 mars 2002.

[4New York Times, 10 mars 2002.

[5Voir “Gripes Over U.S. Grip on Arms Trade”, Far Eastern Economic Review, 26 septembre 2002.