Les incertitudes de la fédération croato-bosniaque

, par SAMARY Catherine

Réunis à Vienne le vendredi 13 mai 1994, les représentants de l’ONU, de l’Union européenne, de la Russie et des États-Unis ont adopté un communiqué qui réclame un « accord sur l’arrêt des hostilités » en Bosnie-Herzégovine et des négociations fondées sur le « concept d’un compromis territorial » qui donnerait 51 % du territoire à l’ensemble bosniaque-croate et 49 % à l’entité serbe bosniaque. Rejeté par le gouvernement de Sarajevo, ce compromis dissimule mal les divergences entre l’Union européenne d’une part, Washington d’autre part. La première n’a jamais caché son soutien, confirmé par le plan Owen-Stoltenberg [1], au découpage de la Bosnie en trois États, projet encouragé à Belgrade par M. Slobodan Milosevic et, jusqu’à ces dernières semaines, par Zagreb. En revanche, les États-Unis, poussés par leur opinion publique le Sénat américain vient d’ailleurs de réclamer la levée de l’embargo sur les armes qui frappe le gouvernement bosniaque , et leur volonté de se concilier les Etats musulmans, fortement encouragé l’accord établissant une fédération croato-bosniaque signé à Washington en mars dernier [2] et appuyé la demande de Sarajevo de contrôler 58 % du territoire bosniaque.

Ce projet de fédération croato-bosniaque est ambigu : il permet de résister aux logiques de partage ethnique et d’encourager une recomposition de l’espace bosniaque ; mais il se heurte non seulement à la stratégie des extrémistes serbes mais aussi aux arrière-pensées des nationalistes musulmans ou croates, qui ne visent qu’à augmenter leurs parts respectives de territoire.

La nouvelle alliance reste donc fragile : « C’est un mariage de raison, largement imposé de l’extérieur, entre des victimes et un de leurs agresseurs, sans qu’il y ait eu véritable défaite des seconds. La logique des partis nationalistes demeure dominante », estime M. Tariq Haveric, un des dirigeants du Parti libéral bosniaque [3].

Pourtant, au-delà des pressions de Washington, les Croates ont dû reconnaître l’impraticabilité du projet de découpage de la Bosnie en trois États inscrit dans le plan Owen-Stoltenberg. Cette stratégie de dépeçage était depuis des mois dénoncée par les Croates de Bosnie centrale [4] soutenus par l’Église et par l’opposition en Croatie, et a provoqué une scission du parti de M. Tudjman, dirigée par deux personnalités éminentes, MM. Josip Manolic et Stipe Mesic [5]. Ce dernier attribue au pouvoir de Zagreb « une responsabilité déterminante dans le désastre bosniaque » et la formation (durant l’été 1992) de la République croate d’Herceg-Bosna. Il affirme que, malgré le nouvel accord croato-bosniaque, les structures étatiques de cette « République autoproclamée » « continuent à se renforcer » et que Zagreb « ne veut pas changer de politique [6] ».

Pourtant, les deux parties peuvent s’estimer gagnantes. Les Croates élargissent le territoire où ils exercent le pouvoir seuls ou avec les Musulmans bosniaques. Ceux-ci, plus prudents après les retournements d’alliance des Croates, ont gagné du poids sur le terrain. Ils ont tout à gagner de la remise en cause des « réserves d’Indiens », comme les désignait le président Alija Izetbegovic, que leur octroyaient les plans serbo-croate et européen [7]. Si une minorité du parti de M. Izetbegovic, le SDA, était favorable à un État musulman, « le SDA est un mouvement hétérogène dont la guerre seule maintient la cohésion », estime M. Tariq Haveric : « La majorité de l’armée bosniaque comme la majorité des « Musulmans » sécularisés est hostile à un « État musulman » ».

Néanmoins, la nature de la fédération n’est ni claire ni stable. Le projet ne parle plus de cantons ethniques, mais « tous les postes sont distribués en fonction de critères ethniques », critique M. Haveric. En pratique, la logique de partage ethnique des territoires demeure forte. Mais la nature d’ensemble du projet dépendra des forces politiques qui l’appliqueront et des rapports qui s’instaureront avec les Serbes. Or la carte adoptée par les Croates et les Musulmans en mai à Vienne (voir ci-dessous) réduit un peu plus la place laissée aux Serbes. Les événements de Gorazde en avril dernier ont peut-être marqué un tournant dangereux : on peut presque parler d’un « avant-Gorazde » et d’un « après-Gorazde ».

Avant... Il y eut la mise à l’écart du dirigeant croate extrémiste, M. Mate Boban. Quelques jours plus tard, le 27 mars, à Sarajevo, 500 délégués représentant environ 200 000 Serbes vivant sur le territoire dit « musulman » de Bosnie ont voulu faire entendre leur autre voix : « Aucun but politique ne peut justifier les souffrances de populations innocentes, le génocide et la purification ethnique pratiqués contre tous les citoyens, en particulier contre les Musulmans bosniaques, la destruction d’un immense patrimoine matériel et spirituel. » Le romancier serbe Goran Cimic, un des organisateurs de la réunion [8], s’inscrivait en faux contre les images colportées par les médias : « Le combat pour une libre Bosnie n’est pas seulement celui des Musulmans, c’est aussi le nôtre. » La déclaration finale « dénie au Parti démocrate serbe [de M. Radovan Karadzic] principal responsable du conflit interethnique et de l’agression de prétendre représenter tous les citoyens d’origine serbe ». Était-ce le prélude à une mise à l’écart de M. Radovan Karadzic [9] ? Dans l’immédiat, l’assemblée demandait que le Conseil civique serbe élu par cette réunion soit entendu dans les instances internationales et les négociations de paix.

Ces citoyens, « d’origine ethnique serbe, de convictions politiques différentes, athées et croyants », ne forment pas un parti. Ils demandent « le rétablissement complet des droits humains et civiques » comme cadre « où se réaliserait la complète égalité des peuples ». Ils proposent une conférence de réconciliation de toutes les communautés bosniaques et la punition des individus coupables des crimes dans cette guerre. Selon M. Zarko Papic, économiste serbe, né à Sarajevo, il s’agit de « défendre les intérêts nationaux serbes d’une façon démocratique, pacifiste et non nationaliste ». « Dire que les nationalistes serbes tchetniks se battent pour des intérêts serbes n’est qu’une escroquerie, ajoute-t-il. Leur choix politique a abouti à une catastrophe nationale [10]. »

L’assemblée s’est également prononcée en faveur d’« une Bosnie-Herzégovine qui soit un État fédéral basé sur le principe de l’auto gouvernement régional et local sans dénomination et dominations ethniques », avec une « représentation égale au plan fédéral ». Elle a repris la distinction entre citoyenneté (appartenance à un État) et nationalité (ethnico-culturelle) [11]. Mais, sous Tito, le choix de la nationalité était subjectif, susceptible d’évoluer. Aujourd’hui, la « preuve » de ses origines est déterminante pour obtenir la citoyenneté croate... « Qui décidera ? s’inquiète M. Tariq Haveric. Une autorité extérieure ? Et que deviendront ceux qui ne se définissent pas comme Croates, Musulmans ou Serbes ? »

« La serbité est une catégorie trop étroite pour moi », souligne M. Nikola Kovac, ambassadeur de Bosnie-Herzégovine en France. Professeur de littérature et dirigeant du Parti socialiste un de ces partis de l’opposition qui ont décidé de soutenir le gouvernement de M. Izetbegovic , M. Kovac est d’origine serbe, sa femme est d’origine croate. « Mes enfants ne peuvent choisir ; ils se sont toujours dits yougoslaves aujourd’hui bosniaques... » Pourtant, M. Kovac est poussé par la dynamique des événements à s’affirmer serbe. Il a participé à l’assemblée des Serbes bosniaques à Sarajevo. Ces Serbes des villes et du mélange, souvent combattants dans l’armée bosniaque, furent d’autant plus réticents à se proclamer serbes que d’autres brandissaient cette catégorie pour construire une grande Serbie grâce au « nettoyage ethnique ».

« On ne pourra dépasser la réalité des affirmations nationales avant longtemps », estime M. Kovac. Pour M. Tariq Haveric, au contraire, « seule doit compter la citoyenneté ». Il critique donc le projet constitutionnel qui prévoit un Parlement fondé sur deux Chambres : la Chambre des députés (corps représentatif des citoyens de la fédération), élue au suffrage universel direct et secret, et la Chambre des nations où sont représentés à parité les deux peuples constituants (30 Croates et 30 Bosniaques). Le projet de fédération a été critiqué sur ce point par l’assemblée serbe : elle demande que le peuple serbe soit explicitement présenté comme l’un des trois peuples constituants de cet ensemble. « L’amendement a été présenté dès le lendemain au Parlement bosniaque », révèle M. Nikola Kovac, mais il n’est toujours pas adopté. Alors que les Serbes de Banja Luka, bastion de M. Karazdic, ont envoyé clandestinement plusieurs messages de solidarité et que des forums serbes se constituent sur les mêmes bases dans plusieurs villes, une vocation antiserbe de la nouvelle fédération serait un désastre.

De Belgrade, « l’assemblée a reçu un message très applaudi de M. Vuk Draskovic », un des principaux dirigeants de l’opposition démocratique en Serbie, souligne avec insistance M. Ivan Djuric. L’historien serbe émigré à Paris a pu se rendre sans encombre à Sarajevo pour y parler au nom du Mouvement pour les libertés démocratiques, qu’il impulse dans toute l’ex-Yougoslavie. En l’espace de quelques semaines, les initiatives européennes de partage de la Bosnie semblaient caduques, dépassées par une autre dynamique.

Et si de nouveaux liens étaient créés entre la Bosnie et la Croatie, ne pourrait-on imaginer d’en tisser aussi avec la Serbie ? La présence de l’émissaire russe, M. Tchourkine, aux côtés du représentant américain à la réunion des Serbes bosniaques du 27 mars semblait aussi marquer l’affaiblissement du projet extrémiste serbe.

Celui-ci, menacé politiquement, se trouvait également mis en danger militairement par le découpage de la Bosnie-Herzégovine en deux États [12]. L’offensive serbe à Gorazde et l’épisode tragi-comique des ultimatums occidentaux ont marqué un retour en arrière : radicalisation des positions extrémistes serbes et des confrontations dans les zones stratégiques de construction des États ; soutien européen (et notamment français) confirmé au partage ethnique de la Bosnie, camouflé derrière des ultimatums musclés. Pourtant, Gorazde (et avec elle, toutes les impossibles « zones de protection » des Nations unies) est, par excellence, le symbole des impasses de cette stratégie : de telles enclaves minoritaires sont la règle et non pas l’exception. Par définition, elles sont à la fois lieux de résistance de minorités menaçant la stabilité de chaque État « ethniquement impur » et indéfendables face aux attaques.

Notes

[1Lire Svebor Dizdarevic, « L’affligeante démolition de la Bosnie multiethnique », Le Monde diplomatique, octobre 1993.

[2Le 18 mars dernier, M. Kresimir Zubak, chef des Croates de Bosnie-Herzégovine, et M. Haris Silajdzic, premier ministre de Bosnie-Herzégovine, signaient à Washington un acccord pour la création d’une Fédération croato-bosniaque. Parallèlement, Franjo Tudjman et Alija Iztebegovic, présidents croate et bosniaque, paraphaient une déclaration de principe visant à constituer une confédération entre la république de Croatie et la nouvelle fédération de Bosnie-Herzégovine. Dans cet accord, l’appellation de « Bosniaque » remplace celle de « Musulman ». Cf. Bulletin d’information de l’ambassade de la république de Croatie à Paris, 28 mars 1994, n° 11, reproduisant l’accord de Washington.

[3Aux premières élections libres de 1990, il y eut 75 % de votants et 215 % d’abstentions. Les partis non nationalistes – Parti réformiste de Ante Markovic (13 députés), le Parti libéral (2 députés) et les Sociaux démocrates (20 députés) – ont remporté 25 % des voix. Le Parti libéral provient, comme son correspondat en Slovénie, des Jeunesses socialistes. Il a choisi de rester dans l’opposition au pouvoir d’Alija Izetbegovic, contrairement aux autres formations de l’opposition.

[4Cf. Catherine Samary, « Sans patrie ni frontières... », Monde diplomatique, janvier 1994.

[5M. Stipe Mesic fut le dernier président de l’ancienne Yougoslavie. Président du parlement croate, il a été limogé le 24 mai.

[6Le Monde, 17 mai 1994. Balkan War Report, Londres, mai 1994.

[7Cf. Svebor Dizdarevic, « Les irrecevables postulats du plan Vance-Owen, Monde diplomatique, mars 1993 et Tariq Heveric, « Le funeste plan de paix pour la Bosnie », Libération, 20 octobre 1993.

[8Le Monde, 29 mars 1994.

[9Stephan Niksic, “The Serb reaction on the proposed Bosnian-Croat Federation”, AIM Review, Belgrade, 21 mars 1994.

[10À Sarajevo vivent environ 60 000 Serbes, victimes des bombardements, comme tous les autres citoyens. Et, selon M. Papic, « la politique d’agression nationaliste dirigée par Karadzic a réduit de 40 % la population serbe en Bosnie. Il s’agit surtout de départs des Serbes de la République serbe autoproclamée, mais aussi de nettoyages ethniques de Serbes, comme à Mostar où 20 000 Serbes ont été chassés ».

[11Nous discutons plus longuement de cette question dans notre livre, La déchirure yougoslave, L’Harmattan, Paris 1994.

[12Lire A. Touleron, « L’accord du 18 mai », Diagonales Est/Ouest, avril 1994.