Quelle gauche pour Cuba ? Interview avec Janette Habel

, par HABEL Janette

Cuba, on le sait, n’est pas épargnée par la crise politique. La presse a abondamment rendu compte du sinistre économique que connaît l’île et des milliers de personnes qui ont tenté de la quitter durant l’été 1994. Mais les médias parlent moins des débats politiques qui existent au sein du Parti communiste cubain (PCC) et de l’existence ou non d’une alternative indépendante de l’impérialisme. Afin d’essayer de définir les possibilités de l’émergence d’un courant de gauche à Cuba, alternatif à la politique actuelle symbolisée par Fidel Castro, Volcans a rencontré Janette Habel collaboratrice du Monde diplomatique et auteur de Ruptures à Cuba [1].

  • Volcans : Peut-on parler d’une gauche à Cuba aujourd’hui ? Comment la définir, si tant est qu’elle existe ?

Janette Habel : La définition d’une gauche à Cuba est un problème compliqué. Historiquement compliqué, parce que l’un des terrains privilégiés de la gauche, l’anti-impérialisme, est évidemment très largement occupé à Cuba par Fidel Castro. C’était clair notamment durant toutes les années où le gouvernement cubain soutenait les guérillas latino-américaines. Sur le terrain de l’anti-impérialisme, il n’y avait guère d’espace laissé par Castro pour que des positions de gauche puissent s’exprimer.

En outre, même les gens que l’on pouvait situer à gauche avant 1989-1990 et la chute de l’URSS et du Comecon n’occupaient pratiquement pas le terrain de la démocratie politique : il était rare, voire exceptionnel, d’entendre des gens avec une position révolutionnaire revendiquer l’élargissement des droits civiques et les libertés politiques et, par conséquent, se démarquer de la position de Castro.

Il faut préciser que dans la position de Cuba, être de gauche, c’est compliqué... Surtout sur le terrain des droits civiques et des libertés. Comme le pays est assiégé, la revendication d’un espace démocratique plus grand devrait s’exprimer avant tout en termes de contrôle populaire accru, de participation à la base, de droits de contrôle sur le fonctionnement des entreprises, etc.

Or les positions de ce type étaient rarissimes jusqu’en 1989, et n’apparaissaient absolument pas de manière organisée. Ensuite, l’ouverture économique a changé, et va changer, beaucoup de choses. L’effondrement de l’URSS et du Comecon, l’arrêt de toute aide au mouvement révolutionnaire en Amérique latine, la crise économique qui a engendré la nécessité de réformes économiques importantes d’ouverture vers le marché, l’accroissement des inégalités - y compris la remise en cause des conquêtes sociales - ouvrent un espace social d’expression plus important pour une gauche. Cette gauche ne s’exprime absolument pas pour l’instant ; en outre, elle n’existe toujours pas de manière réellement organisée.

  • Les gens qui pourraient constituer cette gauche « en devenir » se trouvent-ils au sein du Parti communiste cubain (PCC) ?

J.H. : Oui, la plupart des gens que nous pourrions situer à gauche en font partie ; mais on ne peut parler pour l’instant d’un véritablement mouvement de gauche : il n’existe évidemment pas de parti, ni même de courant. On trouve des gens ayant des positions de gauche et les exprimant soit parmi les chercheurs et les intellectuels, soit dans les assemblées d’usine quand il y en a. Mais cela reste des positions, cela n’a rien de systématisé.

On peut tout d’abord évoquer certains intellectuels : les chercheurs du Centre d’études pour l’Amérique par exemple, ou l’écrivain Lisandro Otero. Ils ont commencé à développer une position que l’on pourrait résumer de la manière suivante : la politique menée actuellement s’apparente à une NEP, nous sommes obligés de reculer, de faire des réformes économiques marchandes qui vont provoquer de grandes inégalités, mais, pour en contrer les effets économiques et sociaux, il faut absolument accroître la participation populaire et le contrôle à la base ainsi que la possibilité de débats politiques.

Voilà donc que pour la première fois apparaît un véritable espace, que l’on peut définir de gauche, qui s’oppose à d’autres courants qui, eux, regroupent différents membres de l’appareil d’Etat (fonctionnaires, cadres du Parti, etc.). Certains de ces derniers veulent que l’ouverture économique aille jusqu’au bout, autrement dit ils pensent que la seule solution pour Cuba est la restauration d’une économie de marché généralisée et le retour au capitalisme.

  • Avec ou sans réformes politiques ?

J.H. : Ce courant est traversé par deux positions, c’est d’ailleurs le débat majeur aujourd’hui au sein de la direction cubaine. Ici, bien sûr, nous nous éloignons du thème de la gauche. Aujourd’hui, ce débat divise les partisans d’un processus à la chinoise ou à la vietnamienne (réformes économiques sans réformes politiques) et ceux qui sont pour la libéralisation totale dans ces deux domaines.

Le courant qui se réclame de l’ouverture économique à la chinoise ou à la vietnamienne refuse toute ouverture politique. Je parle d’un « courant », mais il ne faut pas oublier que Cuba connaît un système de parti unique où, officiellement, les courants n’existent pas. Il vaudrait mieux parler de groupes. Ce groupe se définit avant tout comme anti-gorbatchévien ; je pense que c’est un peu la position de Fidel. Ils pensent que Gorbatchev a « foutu en l’air la baraque » et qu’il ne faut surtout pas répéter cela à Cuba. Selon eux, des réformes politiques ajoutées à des réformes économiques qui déstabilisent dèjà le système, cela signifierait la fin de tout, en fait la fin de leur pouvoir politique.

D’autres partisans de l’ouverture économique pensent, eux, que celle-ci ne suffira pas à remettre le pays sur les rails en l’absence de réformes politiques ; ils se définissent généralement comme sociaux-démocrates, y compris ouvertement pour certains. Ils défendent évidemment cela avec des arrière-pensées. En effet, lors d’une transition majeure de ce type, d’un changement radical de système, il est indispensable d’effectuer des modifications institutionnelles et des changements de responsables politiques. Cuba ne pourrait pas fonctionner dans une économie de marché en gardant telles quelles les institutions actuelles. C’est très délicat de permettre à la fois l’émergence de groupes sociaux différenciés et de les empêcher de s’exprimer sur le terrain politique.

Ce débat est extrêmement important aujourd’hui mais, à mon avis, il n’inclut pas de positions de gauche. Les gens de gauche, eux, affirment qu’il ne faut en rien aller vers une restauration, qu’il s’agit d’un recul très important mais temporaire, dont la contrepartie, si on veut sauvegarder les conquêtes, impose la mobilisation de la population dans le cadre d’un espace d’expression de démocratie politique. Ces gens-là prônent par exemple l’ouverture par en bas, car, par en haut c’est impossible du fait de la pression nord-américaine, de l’embargo, etc. En fait, le véritable problème ce n’est pas l’absence de pluripartisme, mais l’absence de débats politiques où les gens puissent réellement s’exprimer et d’un réel pouvoir de décision populaire.

Cette position reste pour l’instant tout à fait minoritaire, et je ne sais pas si elle connaîtra un début de réalisation. En tout cas, ce qui était frappant au début 1994, à l’occasion des « parlements ouvriers » [2], c’est comment cette position, par ailleurs formulée par des chercheurs et des intellectuels, était exprimée de manière empirique. J’ai participé à beaucoup de ces assemblées et on y voyait très bien l’expression de positions réellement à gauche. Beaucoup comprenaient la nécessité d’effectuer un certain nombre de changements, que les choses ne fonctionnaient pas, mais dans leur analyse deux choses dominaient : le fait que la responsabilité de cette situation incombait en grande partie aux responsables incompétents et incapables (gabegie, gaspillages, etc.) ; et l’idée que, si on les laissait faire, les choses ne pourraient qu’aller mieux, ce qui est évident. On voyait très bien apparaître en filigrane une réelle position de gauche dans nombre d’interventions remarquables de ce type. Outre leurs attaques systématiques contre la bureaucratie, ils revendiquaient le droit à la parole et le pouvoir de décider.

Ainsi, potentiellement, avec l’ouverture économique, un véritable espace pourrait s’ouvrir pour une gauche. Mais la grande question est de savoir si des figures capables de catalyser ce mouvement vont émerger. Et là, on retombe sur la tragédie cubaine : tant que Fidel Castro est là, il joue un rôle d’arbitre qui, sur ce plan, est extrêmement négatif car il vise à empêcher l’émergence d’un tel courant de gauche. Etant donné qu’un courant de ce type ne pourrait que s’opposer à l’essentiel de l’appareil d’Etat actuel, Castro joue un rôle de Bonaparte, à la fois pour conserver son propre pouvoir et pour « préserver l’unité », comme il dit. Or, en préservant l’unité, il sape littéralement toute possibilité d’émergence d’un courant de ce type. Les gens intériorisent cela très fort et il est notable que personne n’ose ouvertement revendiquer une position de gauche critique par rapport à Fidel Castro.

Pour qu’une telle gauche apparaisse, il faudrait qu’un espace démocratique s’ouvre où ces gens pourraient s’exprimer, écrire et se retrouver. Or, Castro au nom de l’unité et de l’anti-impérialisme l’empêche, ce qui est totalement fallacieux.

À part Castro, il y a un autre obstacle : le courant du Parti qui ne veut même pas entendre parler d’ouverture économique minimale. La presse internationale les appelle les « conservateurs », ce qui ne veut pas dire grand-chose, hormis qu’ils veulent conserver à tout prix leur statut car ils ont tout à perdre de l’ouverture. Ils défendent la centralisation économique et le maintien du fonctionnement économique passé, ce qui n’est évidemment plus viable. En effet, il n’y a pas d’alternative pour l’instant. Je ne vois d’ailleurs pas ce qu’un vrai courant de gauche, même très organisé, pourrait proposer en matière d’ouverture économique différente. Les Cubains sont obligés de faire appel aux investisseurs étrangers, afin de se procurer technologie et débouchés.

Ces différenciations au sein de l’appareil d’Etat s’expliquent avant tout en fonction des capacités des différents secteurs à se recycler. Ainsi les partisans de l’ouverture sont très nombreux dans la sphère du commerce extérieur car ils savent qu’ils n’auront pas de problèmes à se retrouver dans une économie mixte, avec des capitaux étrangers ; au contraire, les vieux secteurs de l’appareil du parti, tels les dirigeants de l’armée, sont très opposés aux réformes pour préserver leur statut. Dans ce cadre, ils occupent le terrain de la défense des conquêtes sociales, du socialisme, etc., tout comme Fidel Castro lui-même, qui tient en partie un double langage. Ce type de positions brouille encore plus les cartes dans la perspective de l’émergence d’une gauche.

  • Vous avez évoqué précédemment les courants sociaux-démocrates à Cuba. Pourriez-vous développer davantage cette question ?

J.H. : Ces courants sont les derniers en date mais pourraient se structurer rapidement étant donné le très fort impact de la social-démocratie internationale, par le biais de l’Espagne notamment, et aussi des gouvernements latino-américains liés à la social-démocratie. L’un des consultants les plus écoutés du gouvernement cubain est Carlos Solchaga, ancien ministre des Finances du gouvernement de Felipe Gonzalez. L’Espagne a un rôle clé dans les sommets ibéro-américains. C’est évident qu’à Cuba aujourd’hui, il existe, si ce n’est un courant, du moins des individus se définissant eux-mêmes comme des nationalistes sociaux-démocrates.

En résumé, certains nationalistes, peu nombreux, se disent révolutionnaires et représentent la gauche, alors que d’autres se définissent comme sociaux-démocrates. Cette émergence d’une influence sociale-démocrate sur le plan interne pousse à l’ouverture politique et aux réformes politiques.

Ce qui est compliqué à Cuba, c’est qu’il faut ajouter à tout cela le rôle de l’exil, notamment pour les courants sociaux-démocrates : il y a des sociaux-démocrates en exil à Miami, qui demandent la levée de l’embargo. D’autres sont exilés en Espagne, au Mexique, au Venezuela. Par ailleurs, on trouve ceux qui se réclament de la social-démocratie à l’intérieur de Cuba et qui sont considérés comme des dissidents, tel Ricardo Sanchez de la Commission des droits de l’homme. Il existe en outre un courant nouveau de partisans de la social-démocratie, formé d’hommes totalement liés au régime et à Castro. Tous ces gens d’origines très diverses se revendiquent de la social-démocratie, et il existe maintenant un problème de jonction entre les dissidents « officiels », ayant l’appui de la social-démocratie internationale, et les autres courants. Il est difficile donc de prévoir comment tout cela pourra évoluer.

  • Y a-t-il, à moyen terme, des perspectives de changement politique ?

J.H. : Il est un peu tôt pour prévoir comment les choses vont se dessiner. Nous ne sommes qu’au début de la transition et on ne sait ni vers où elle va ni d’ailleurs comment elle va se passer. Pour la première fois, des courants politiques vont émerger.

À la différence des pays d’Europe centrale et orientale, et même de l’URSS, où les courants de droite étaient prédominants, à Cuba, pour l’instant, il existe encore un potentiel de mobilisation populaire. Ce potentiel anti-américain, anti-impérialiste, sera difficilement récupérable en tant que tel par des courants de droite. Maintenant, si la situation continue à se détériorer, si la passivité et la démoralisation gagnent, la gauche risque de ne pas se développer. Si tel n’était pas le cas, on pourrait connaître une situation très différente de celle de l’Europe de l’Est : on ne peut pas exclure tout à fait encore l’émergence de courants de gauche puissants s’appuyant sur la mobilisation populaire. Tout dépendra de l’issue de la crise, de la résistance des gens, de la politique du gouvernement, des crises et tensions au sommet de l’Etat. C’est un schéma encore relativement incertain mais plus intéressant que ce qu’on a pu voir en URSS et en Europe centrale.

P.-S.

Propos recueillis par N. Lillo.

Volcans (revue d’information et de solidarité sur l’Amérique Centrale et les Caraïbes), n° 15, janvier-février 1995.

Notes

[1Ruptures à Cuba, Ed. La Brèche.

[2Assemblées d’entreprise en ville ou à la campagne convoquées par le gouvernement pour informer sur les projets de réforme et tenter d’obtenir le consensus à la base.