Pour une alternative politique en 2006 Situation et problèmes du mouvement social d’opposition en Allemagne

, par KRÄMER Ralf

Nous reproduisons ici un extrait du débat sur la plate-forme de l’initiative électorale 2006 qui circule largement sur les listes e-mail et est débattue sur internet. Son auteur, Ralf Krämer, est secrétaire auprès de la direction centrale de la fédération syndicale Ver.di à Berlin (wahlalternative chez web.de et www.wahlalternative.org).

Au cours des dernières années – et de manière plus accentuée encore après les élections législatives de 2002 – le gouvernement fédéral social-démocrate et vert (SPD et Grünen), et avec lui tout le spectre politique-parlementaire, s’est déplacé vers la droite. Ses positions en faveur d’une transformation néolibérale de la société ont été radicalisées et consolidées sur le plan idéologique et législatif. « L’agenda 2010 » est devenu le mot-clé de l’année 2003. Dans les médias, les milieux scientifiques et toutes sortes de « tranchées » civiques-sociales les forces du néolibéralisme et du Capital se sont épanouies.

Simultanément une opposition croissante s’est graduellement développée en Allemagne contre la mondialisation néolibérale, contre la démolition des acquis et la suppression des droits sociaux. Au cours de l’année 2003 il est devenu clair à un nombre croissant de personnes qu’elles sont victimes de cette transformation et que des exigences fondamentales de justice et du développement futur sont mises en cause sans que pour autant le chômage massif et la crise économique ne soient surmontés. Dans le secteur syndical et parmi la population travailleuse orientée jusqu’ici principalement vers la social-démocratie, mais aussi parmi les jeunes et les retraités, la frustration politique et le sentiment d’opposition s’étendent de plus en plus, comme en témoignent les manifestations – telle celle du 1er novembre 2003 – et les grèves étudiantes. Mais par ailleurs, la désorientation et la résignation se sont répandues.

Ces développements vont se poursuivre en 2004, au fur et à mesure que la population ressentira les véritables conséquences des « réformes » et si au printemps la mobilisation de l’opposition sociale et des syndicats progressistes atteint un nouveau sommet. La perspective au-delà est ouverte, mais elle échoue encore sur deux champs de problèmes, mutuellement liés.

1. L’opposition sociale est unanime pour refuser la démolition sociale, rejeter toute politique de guerre et de réarmement et pour affirmer, bien que d’une manière abstraite, qu’une politique alternative est possible. Elle est carencée et manque d’unanimité sur l’interprétation de la crise, de ses causes et surtout sur la formulation d’une politique alternative qui soit non seulement plus juste mais qui puisse surmonter de manière plus efficace la crise. C’est sur ce terrain, pourtant central de leur discours, que les adversaires doivent être attaqués si l’on veut marquer des points et passer à l’offensive. Les problèmes doivent être décrits comme étant le résultat d’une politique erronée, néolibérale et aussi comme le fruit des contradictions et des crises que l’économie capitaliste produit de manière inhérente. Dans le débat public il faut souligner la contradiction entre la perspective d’entreprise, celle de l’économie nationale et la faiblesse de la demande intérieure qui est le problème principal du développement économique. Il faudra se garder des scénarios-catastrophe : entre 2004 et 2006 il faudra démontrer que le faible redressement économique auquel on peut s’attendre a lieu non pas grâce, mais malgré les réformes et qu’avec une autre politique il aurait été plus vigoureux et ses effets auraient été meilleurs pour la majorité de la population.

Il faut indiquer les grandes lignes d’une alternative, qui améliorerait sensiblement la situation sociale et les perspectives de la majorité de la population et qu’il serait possible de réaliser. Autrement dit, puisqu’il s’agit d’abord d’un changement de politique économique et sociale dans le cadre des conditions générales capitalistes, l’alternative que nous devons présenter ne doit pouvoir échouer qu’à cause des rapports de forces sociales et politiques actuellement prédominants et non parce qu’elle est irréaliste. Car les rapports de forces peuvent être changés. Il faut présenter le programme futur d’une politique économique et sociale alternative, sociale, écologique et émancipatrice, qui est discuté depuis des années au sein de cercles appropriés (dans les syndicats, chez les économistes alternatifs, les groupes socialistes et les diverses gauches, etc. et aussi au sein d’alliances politiques plus larges). Aussi bien le défaitisme (« un combat contre le chômage massif est de toute façon sans issue ») que le radicalisme de gauche abstrait (« seul le renversement révolutionnaire du capitalisme constitue une perspective ») contribuent à la désorientation. Il en va de même du refus de rechercher les solutions dans des changements de la politique étatique au nom de la volonté de privilégier le civique-social, les réseaux décentralisés et auto-organisés, les rapports alternatifs dans les recoins de la société, faisant ainsi de nécessité vertu.

2. Une représentation politique-parlementaire manque au mouvement social en développement et à l’opposition extraparlementaire. Dans une première étape, le mouvement social se développe en se démarquant de la politique gouvernementale et en articulant son opposition, rejetant tous les partis établis. Mais en gagnant de l’ampleur sociale et en devenant politiquement significatif, le mouvement de masses pose de lui-même la question de sa relation avec le niveau politique-parlementaire en cherchant une perspective de réalisation de ses aspirations. Cette question devient centrale pour nombre d’individus mais aussi pour les noyaux actifs organisateurs du mouvement qui doivent y apporter des réponses en vue de la poursuite de la mobilisation.

Jusqu’à présent la réponse apportée par ceux-ci revient à dire qu’il faut augmenter la pression sociale et changer le « climat » politique afin que tous les partis et institutions réagissent et que l’axe des coordonnées politiques évolue de nouveau vers la gauche (et, éventuellement, conditionne de nouveaux grands processus politiques). Cela nécessite une longue haleine. Si une telle réponse est correcte, elle n’est pas suffisante. Elle laisse ouverte la question de savoir comment les participants du mouvement de masse doivent se comporter en tant que protagonistes de la politique lorsqu’ils en ont la possibilité – lors des élections par exemple. Et surtout elle masque l’importance du niveau politique-parlementaire et des positions de pouvoir lorsqu’il s’agit de défendre les intérêts ou d’influencer à long terme l’opinion publique. La classe dominante – capitaliste – dispose de positions de pouvoir économique et politique qui sont institutionnalisées et qui, en dernière instance, se fondent sur son droit de propriété. Elle peut ainsi imposer ses intérêts et son idéologie. Le mouvement social et le peuple n’ont pas les mêmes possibilités et doivent donc créer des organisations pour articuler leur intérêt commun et le représenter dans la vie économique, face aux autres secteurs de la société et dans l’État.

Traditionnellement le mouvement social avait recours aux syndicats et à la social-démocratie pour ce faire – avec toutes les restrictions mentionnées. Au cours des dernières années cette relation a été de plus en plus distendue car le SPD et les Verts ont agi en tant que fournisseurs d’une majorité soumise aux intérêts du Capital, menant une politique répondant aux exigences du courant néolibéral dominant, dans le meilleur des cas modifiée à la marge. La question, quelle politique et quelle stratégie mettre en avant, ne peut plus être évitée. Le mouvement seul ne suffit pas, en tout cas lorsqu’il ne s’agit plus de questions particulières, mais de débats fondamentaux sur le pouvoir et la distribution, qui s’attaquent au cœur du projet du bloc dominant. Quelles sont les alternatives réelles pour la perspective politique du mouvement ? Est-il réaliste de supposer que sans partenaires parlementaires et donc sans alternative au niveau politique-parlementaire et sans potentiel de pression sur les partis établis, on puisse développer une force suffisante et obtenir des succès ? Je pense que non. Ne doit-on pas s’attendre de manière plus réaliste à ce que les forces dominantes patientent un peu jusqu’à ce que le mouvement social s’épuise, ne pouvant remporter de succès, puis continuent comme avant ? Je pense que c’est plus vraisemblable. Est-il réaliste de supposer que les masses vont continuer à se radicaliser (et à devenir plus nombreuses) dans un tel processus et qu’on aboutira en fin de compte à une révolte sociale, à une grève générale politique, à l’occupation des entreprises, des administrations et des centres de pouvoir politique, bref, à une révolution classique ? Je pense que ce n’est pas réaliste et que c’est une stratégie extrêmement aventurière. Aujourd’hui ce qui est à l’ordre du jour ce n’est pas « réforme ou révolution », mais plus prosaïquement un réformisme social ou une autre avancée de la réaction néolibérale.

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