« On ne peut pas faire comme si Marx n’avait jamais existé »

, par DARDOT Pierre

Philosophe, spécialiste de l’oeuvre de Marx et Hegel, il a publié avec Christian Laval La Nouvelle Raison du monde – Essai sur la société néolibérale (La Découverte, 2008). Il participe les 22 et 23 janvier au colloque organisé par l’université Paris-VIII de Saint-Denis, « Puissances du communisme » (préparé par le philosophe Daniel Bensaïd), avec Jacques Rancière, Michel Surya, Etienne Balibar, Christian Laval, Elsa Dorlin...
Renseignements : societelouisemichel chez free.fr

  • Après s’être réunis à Londres en mars dernier, un certain nombre d’intellectuels vont se retrouver à Paris fin janvier pour un colloque intitulé « Puissances du communisme ». Le communisme serait-il en train de redevenir fréquentable ?

L’existence même de ces colloques prouve un changement d’attitude depuis quelques années : certains intellectuels font à nouveau référence au communisme. Cela n’a rien à voir avec une légitimation après coup de tous les crimes perpétrés par ce que l’on a appelé le communisme ou le « socialisme réel ». Le colloque de l’université Paris-VIII montre que l’idée du communisme fait question et que son contenu doit faire l’objet d’un débat. Ce n’est donc pas une nouvelle mode intellectuelle ou une posture mondaine où l’on adorerait
aujourd’hui ce que l’on a brûlé hier.

  • « L’hypothèse communiste », formulée par Alain Badiou, est-elle celle d’un communisme qui inclut les mouvements d’émancipation passés et présents, de Robespierre à l’Iran d’aujourd’hui ?

Je ne parlerai pas pour ma part d’une « hypothèse ». Il s’agit là d’une notion fâcheusement indéterminée qui pourrait donner à penser une continuité illusoire entre des mouvements très hétérogènes. Par exemple, on ne doit pas confondre la Commune insurrectionnelle de 1792 avec la « dictature de la vertu » de Robespierre qui ne
m’inspire aucune sympathie. Quant au mouvement d’opposition en Iran, il me semble très divisé entre ceux qui veulent réformer le régime et ceux qui veulent le renverser, eux-mêmes divisés sur leurs motivations. Je parlerai donc plutôt du communisme comme d’un objectif stratégique qui doit orienter des pratiques ici et maintenant
dans une situation déterminée, nouvelle, et comme telle très différente de celles du passé.

  • On a beaucoup parlé du retour de Marx à la faveur de la crise financière de 2009, mais cette hypothèse communiste se fait-elle avec ou sans Marx ? Avec un Marx lavé des horreurs historiques perpétrées en son nom ?

Si renouveau de la pensée du communisme il doit y avoir, ce que pour ma part je souhaite, c’est à la condition que la référence à Marx soit centrale. Non que la pensée du communisme soit née avec Marx, mais parce que l’élaboration qu’il lui a donnée a joué un rôle fondamental pendant plus d’un siècle. On ne peut donc faire comme s’il n’avait pas existé et l’enjamber pour renouer, comme si de rien n’était, avec la lignée de Platon, Thomas More, Campanella, Babeuf, etc. Qu’on le veuille ou non, Marx fait date et c’est à partir de lui qu’il faut tout reprendre. Il faut s’expliquer avec sa pensée, au besoin contre lui, mais certainement pas sans lui.

  • Quel est le point commun entre Rancière et Badiou, Zizek et Negri, invités de ce colloque ? Sur quelle idée vous êtes-vous réunis ? Celle de penser en dehors des partis, en dehors du consensus
    libéral ?

Le point commun, me semble-t-il, c’est précisément la nécessité de discuter de l’idée du communisme pour aider à renouer le fil de la pensée de l’émancipation, tout en faisant face aux nouveaux défis posés par la mondialisation capitaliste. Ceci n’implique aucun accord doctrinal mais une commune opposition à ce que vous appelez le « consensus libéral », c’est-à-dire à l’idée d’un épuisement de la pensée de gauche qui découragerait toute alternative au capitalisme, idée énoncée sur le mode de l’évidence par Peter Sloterdijk en Allemagne.

  • Ce communisme est plus proche de Deleuze et Guattari que de Marx finalement ?

Je ne crois pas que l’on puisse dire cela. Les références de ces auteurs sont très diverses : si certains comme Negri se réclament en un sens de Deleuze et Guattari, d’autres se montrent au contraire assez critiques à leur égard, en particulier Badiou et Zizek. Christian Laval et moi-même sommes davantage enclins à nous référer à Marx et à Foucault.

  • C’est un communisme qui a abandonné l’idée de révolution au profit d’un syndicalisme dur ? Qui entend pousser les réformistes à faire de vraies réformes ?

Un communisme qui s’identifierait à un syndicalisme dur me paraît un non-sens pur et simple. Le communisme est indissociable de l’objectif d’une transformation radicale des rapports sociaux. Quant à l’idée de révolution, il faudrait la redéfinir de manière à éviter l’écueil de la table rase : la révolution ne relève pas seulement de la « poésie de l’avenir », elle a aussi à voir avec la prose du passé, elle s’inscrit elle-même dans une tradition et ne gagne rien à l’oublier.

  • Cette mouvance de résistance se situerait nécessairement en dehors des partis ?

Je crois que cet effort pour penser le communisme ne peut se dissocier d’une pratique de résistance qui doit, pour s’installer dans la durée, être indépendante des partis, ni en dehors ni dedans. Daniel Bensaïd, décédé la semaine dernière, était à l’origine de ce colloque : il a très tôt défendu cette idée de communisme comme « résistance » ? En effet, il faut reconnaître qu’il fut l’un des rares à ne pas céder sur la référence au communisme pendant toute la période du triomphe du capitalisme néolibéral, alors que certains, parmi les anciens de
l’extrême gauche issue de 68, célébraient les vertus du marché. Ajoutons qu’il n’a jamais faibli non plus sur la critique des crimes du stalinisme, ce qui est tout autant à son honneur.

  • Il cherchait à accompagner les métamorphoses du communisme pour penser celui du xixe siècle ?

Je ne me sens pas habilité à parler pour lui. Mais ses ouvrages me portent à penser qu’il a toujours regardé vers l’avenir, en ce sens que, comme tout vrai « passeur », il entendait jeter un pont entre le passé et l’avenir pour nourrir les combats du présent. On trouve chez lui une certaine mélancolie, jamais de nostalgie.

P.-S.

Propos recueillis par Hugo Lindenberg.