Marx et le temps pluriel

, par BENSAÏD Daniel

(Extrait de l’ouvrage de Daniel Bensaïd, La discordance des temps. Essai sur les crises, les classes, l’histoire, Les éditions de la Passion, Paris, 1995, pp. 346-347)

Que nous dit Marx du contretemps, non fortuitement ou par inadvertance, mais en bonne place, souligné de sa main, au seuil même du Capital, dans la préface à la première édition ? Il nous dit : « Outre les maux de l’époque actuelle, nous avons à supporter une longue série de maux héréditaires provenant de la végétation continue des modes de production qui ont vécu, avec la suite des rapports politiques et sociaux à contretemps qu’ils engendrent. Nous avons à souffrir non seulement de la part des vivants, mais encore de la part des morts. Le mort saisit le vif ». Surprenant désaccord, bizarre discordance, pour quiconque n’aurait retenu de Marx que la paisible correspondance des infrastructures et des superstructures, que les ajustements et les emboîtements. Si les rapports politiques et sociaux ne s’ajustent pas, s’ils frottent, s’ils sont à contretemps, c’est précisément parce qu’ils sont hantés d’un long héritage, victimes d’une lourde hérédité, en vertu de laquelle les temps anciens, ceux de jadis et de naguère, travaillent encore de leur anachronisme les grosseurs du présent.

Cette notion non développée de contretemps ou de non-contemporanéité apparaissait déjà à titre de programme de travail dans les brèves « notes à ne pas oublier » de l’Introduction de 1857, sous la forme du « rapport inégal ». Dans la sixième note, Marx souligne « le rapport inégal entre le développement de la production matérielle et, par exemple, celui de la production artistique ». Il insiste encore sur le point « vraiment difficile en question : comment les rapports de production suivent, en tant que rapports juridiques, un développement inégal (ainsi, par exemple, le rapport entre le droit privé romain et la production moderne). » La même question revient encore à la fin de cette Introduction à propos de l’art grec. Il n’est pas trop difficile d’expliquer la floraison de cet art par ses déterminations sociales et historiques. Ce qui est proprement énigmatique, c’est de savoir pourquoi cet art, dont les conditions de production et de réception sont depuis longtemps révolues, nous émeut encore.

Marx découvre donc que le présent n’est pas homogène, transparent à lui-même, qu’il est tissé de temporalités et de rapports inégaux. Il en conçoit aussitôt la conséquence : « ne pas prendre le concept de progrès sous la forme abstraite habituelle ». La forme abstraite ? C’est à dire la forme qui déduit un progrès à sens unique du simple écoulement homogène d’un temps uniforme. Dans le jeu subtil des contretemps et des rapports inégaux, ce qui intervient comme progrès sous un certain angle, selon une durée déterminée, peut cacher une régression selon un autre régime temporel. Dès lors que le temps est pluriel, le progrès ne saurait plus être singulier, évident, d’un seul jet.

(Nous estimons symptomatique que l’on découvre maintenant ce que découvrait Marx. Autre lecture. Signe des temps ! C’est que les interrogations sur le temps ou les temps deviennent de plus en plus fréquentes et générales à notre époque. Ce qui passait inaperçu, naguère, se révèle aujourd’hui.

P.-S.

Article paru dans la revue Temporalistes, n° 31, décembre 1995, p. 22.

Mots-clés