La Yougoslavie à l’épreuve du libéralisme « réellement existant »

, par SAMARY Catherine

En quelques années, le modèle yougoslave fondé sur l’autogestion et le non-alignement s’est effondré. Tandis que se poursuivent les débats sur l’avenir de la fédération, la Croatie et la Slovénie ont opté en faveur de l’indépendance. Mais les risques d’éclatement, accentués par le nationalisme grand-serbe, sont jusqu’à présent conjurés par la détermination des principaux bailleurs de fonds, la Communauté économique européenne et les États-Unis, qui voient dans le maintien de l’unité du pays la seule chance de salut de l’économie.

La Yougoslavie fait partie, avec la Pologne, des bons élèves du Fonds monétaire international (FMI). La politique de stabilisation que le gouvernement fédéral de M. Ante Markovic a engagée en décembre 1989, visait d’abord à briser la spirale de l’hyper-inflation (+ 1 200 % en 1989). Le nouveau dinar (10 000 dinars anciens) a été amarré au mark (1 mark valant 7 dinars) et sa convertibilité introduite. Parallèlement, une sévère discipline financière était imposée aux entreprises (la moitié d’entre elles est en situation de faillite) : les taux d’intérêt et le gel des salaires en étaient les instruments. La libéralisation des importations devait faire baisser les prix.

Comme en Pologne, l’inflation a été ramenée à 120 % en 1990. Mais cette réussite, qui recouvre une désinflation brutale pour les six premiers mois, masque un renversement de tendance dès le mois d’août. Avec la réapparition des incertitudes politiques, la défiance envers le dinar renaissait : la bonne monnaie chassant la mauvaise, les conversions de comptes en dinars en comptes en devises se multiplièrent. La chute du tourisme, liée aux mêmes causes, a tari une des principales ressources en devises. A son tour, le ralentissement des exportations (les Républiques ont incriminé un taux de change surévalué) a amplifié l’insuffisance de réserves pour assurer la convertibilité. L’inflation s’est accrue, à l’inverse de la popularité du gouvernement Markovic. Comme en Pologne, la désinflation relative a été obtenue au prix d’une très sévère récession. Celle-ci s’ajoute à une décennie de stagnation, voire de régression, durant laquelle la population avait, pour la première fois depuis la guerre, subi une chute de son niveau de vie qui l’avait ramenée vingt ans en arrière. La production a baissé de plus de 10 % en 1990, surtout dans le domaine des biens d’équipement [1]. Des procédures de mise en liquidation ont été engagées contre plus de 1 200 entreprises qui emploient 500 000 travailleurs, alors que de nombreuses autres n’ont pas payé de salaires depuis plusieurs mois. Le chômage a connu un bond en avant de plus de 10 % par rapport à 1989 — avec 1,4 million de demandeurs d’emploi en octobre 1990 (dont 80 000 en Slovénie, où le taux de chômage était toujours resté inférieur à 1 %).

Le déficit extérieur s’est à nouveau creusé, illustrant un déplacement des échanges vers les pays à devises fortes. La résiliation des contrats de l’ancienne RDA, la baisse des livraisons de pétrole de l’URSS sont les causes immédiates d’une diminution du commerce « de compensation » (troc). L’adoption des prix mondiaux et des règlements en devises pour les échanges avec l’URSS et les pays de l’Europe de l’Est devrait encore aggraver les difficultés d’exportation des produits yougoslaves. Une nouvelle dévaluation (1 mark pour 9 dinars) a été décidée, bien inférieure à celle (de plus de 40 %) proposée par les Républiques. La dette extérieure, qui s’était quelque peu tassée, risque de retrouver rapidement son niveau des années 80 : 20 milliards de dollars.

L’économie yougoslave est généralement perçue comme une économie de marché. Depuis les années 50, Tito a abandonné le modèle de planification hypercentralisée fonctionnant par ordres administratifs, pour faire appel à des mécanismes marchands. Mais le marché peut recouvrir des réalités différentes. Depuis la crise ouverte avec les années 80, la politique officielle a été d’essayer d’imposer une réunification de l’économie par une discipline de marché – en vain. De puissantes résistances se sont affirmées : d’une part, la non-fermeture d’entreprises en faillite, et plus largement un rejet des politiques de licenciements (le chômage, jusqu’à récemment, était fondamentalement lié à une insuffisance de création d’emplois mais non à une compression d’emplois existants) ; de l’autre, un refus de lier les augmentations de salaires aux gains de productivité locaux. Ces résistances se sont appuyées sur le système de propriété « sociale », soutenu par un réseau bancaire qui demeure subordonné aux intérêts des entreprises et des pouvoirs locaux.

Pour les travailleurs, autogestionnaires ou pas, le droit à l’emploi est un enjeu central qu’ils ont défendu grâce à leurs prérogatives. Quant aux revenus, les conditionner à une mesure très douteuse de la productivité locale, dans des conditions d’hyperinflation et d’incohérence du système tout entier, a été perçu comme injuste. Les critères de profit marchand (où le travail est considéré comme un coût qu’il s’agit de comprimer sous la pression de la concurrence) ne pouvaient pas correspondre à la rationalité d’une « autogestion ouvrière » qu’il fallait alors remettre en question.

Qui est le propriétaire ?

Dans le contexte de la crise du « socialisme réellement existant », on est donc passé d’une conception du marché comme moyen de faire vivre l’autogestion sociale (par une décentralisation qui la libérerait des contraintes du plan et de l’étatisme) à une vision qui s’impose au cours de la décennie 80 de substituer le marché à l’autogestion [2]. Dans la foulée des bouleversements à l’Est, et face aux impasses rencontrées, il s’agit désormais officiellement de s’attaquer aux droits de propriété en privatisant les entreprises. C’est en substance la même évolution qu’a connue la Pologne, où l’on est passé du programme de Solidarnosc d’une « République autogérée » s’appuyant sur une régulation marchande au plan Balcerovicz d’instauration de l’économie de marché et de privatisation contre les droits autogestionnaires [3].

En Yougoslavie, comme en Pologne, en Hongrie ou en URSS, cette privatisation pose un problème : qui est le propriétaire ? Qui a le « droit » de privatiser ? Au profit de qui se fait la privatisation, ou encore qui a les moyens d’acheter ? L’État était, dans les pays frères, le gestionnaire de la « propriété sociale ». Mais la bureaucratie n’y était nulle part un vrai propriétaire. C’est pourquoi elle a, partout, un problème de légitimation des transformations en cours devant les travailleurs ou la société, au nom desquels elle gérait les moyens de production. Les propositions d’actionnariat ouvrier sont une façon de faire passer la privatisation.

Cette recette (qui n’a guère de succès ailleurs) est proposée en Yougoslavie, mais elle signifie en l’occurrence... proposer aux travailleurs d’acheter des droits qui leur sont reconnus par la Constitution. Avec en prime un changement de statut qui en ferait des salariés (marginalement actionnaires) soumis au risque du licenciement. Juridiquement, une difficulté supplémentaire surgit : les organes d’autogestion des entreprises yougoslaves ne sont pas des propriétaires intégraux. La loi sur le travail associé de 1976 s’oppose explicitement à toute interprétation de la propriété sociale comme propriété de l’État (rejet des premières étapes du système yougoslave), mais aussi comme propriété de groupe (rejet de l’étape du « socialisme de marché » mis en place de 1965 à 1971, où les entreprises étaient atomisées et mises en concurrence). La propriété sociale est juridiquement « à tous et à personne », et la loi sur l’entreprise de 1988 ne modifie pas substantiellement le problème.

Les lenteurs de la privatisation

EN pratique, la privatisation piétine pour les mêmes raisons qu’en Pologne, avec en plus la difficulté due à l’autogestion. Légalement, aucun obstacle ne s’oppose à l’ouverture d’entreprises totalement privées, les entreprises conjointes (joint-ventures) existent depuis les années 60, et les restrictions initiales – capital étranger limité à 49 % – ont été levées depuis longtemps. Mais, comme en Hongrie, en Pologne ou en Tchécoslovaquie, seule la petite privatisation (essentiellement dans les services, le tourisme, la restauration) se développe : l’embauche y a crû de plus de 12 % l’an passé. Mais le privé (hors agriculture) ne représente en août 1990 que 206 000 salariés, contre 6,4 millions pour le secteur socialisé qui perd des emplois.

Dans ce dernier secteur, 2 % seulement des entreprises ont été privatisées. Bien que le nombre des entreprises conjointes ait augmenté, les capitaux apportés restent très faibles : les partenaires étrangers s’inquiètent de la montée des tensions nationales et sociales, de l’absence de cadre juridique stabilisé et de la faiblesse de l’État. Quant aux autorités libérales croates et slovènes, elles se posent la question du passage à... l’étatisation de la propriété, au profit des Républiques.

Dans les rapports entre l’État fédéral et les Républiques on note des évolutions analogues à celles évoquées pour l’autogestion. Au cours d’une première étape historique, la décentralisation marchande fut assimilée à une augmentation des droits des Républiques. Le Fonds d’aide aux régions les moins développées, mis en place au milieu des années 60, n’a pas atténué les écarts, les régions les moins développées cumulant généralement tous les désavantages : ceux d’un colonisateur ottoman moins « avantageux », si l’on ose dire, que l’empire austro-hongrois d’un point de vue industriel ; des matières premières aux prix désavantageux ; une qualification moins adaptée aux technologies importées ; et surtout des taux de croissance démographique dramatiquement plus élevés qu’au Nord, dans les régions riches (240 % contre à peine plus de 20 %).

L’absence de transparence et de pluralisme politique, les gâchis bureaucratiques dans la gestion de l’aide, ont accru les méfiances et les nationalismes. Les statistiques peuvent servir toutes les causes : en Yougoslavie comme en URSS, les Républiques les plus riches estiment qu’elles subventionnent les Républiques « retardataires » qui les exploitent ; en revanche, celles-ci se sentent exploitées par la livraison de matières premières et d’énergie en dessous des prix mondiaux.

Faute de consensus, pas de budget fédéral

D’où le renforcement des résistances républicaines à toute centralisation et aux tentatives du gouvernement fédéral d’imposer une certaine coresponsabilité dans la gestion de la dette et de la politique de stabilisation. En Serbie, M. Slobodan Milosevic a fondé sa campagne électorale de décembre dernier sur le refus de l’austérité et de la libéralisation préconisées par le premier ministre, M. Ante Markovic. Il a financé ses promesses de mieux vivre par un crédit de 1,8 milliard de dollars débloqués sans autorisation fédérale. Le budget de la Yougoslavie pour 1991 n’a pu être adopté faute de consensus et le Fonds d’aide voit ses ressources diminuer. La Slovénie a proclamé son intention de battre sa propre monnaie gagée sur ses propres recettes d’exportations qu’elle veut désormais conserver. Elle se refuse à répondre de la dette fédérale, sauf cas particuliers. Comme elle, la Croatie a décidé de diminuer toutes ses contributions au budget fédéral : on retrouve les mêmes conflits qu’en URSS, à ceci près que M. Ante Markovic a opté pour une réforme marchande radicale.

Une telle réforme remet en question les particularismes d’une autogestion atomisée et des féodalismes républicains. Mais elle risque du même coup d’imposer, non sans poigne de fer, un marché... totalitaire.

Notes

[1Cf. Note de conjoncture internationale, Direction de la prévision, Paris, mars 1991.

[2Cf. notre livre Le Marché contre l’autogestion – l’expérience yougoslave, Publisud, La Brèche, Paris, 1989.

[3Tel est aussi l’infléchissement en URSS de la nouvelle loi sur l’entreprise de juin 1990, qui remet en question les droits d’autogestion des collectifs d’entreprise reconnus par la loi de 1987, au profit d’une privatisation et d’une gestion par actionnariat.