Le Léviathan publicitaire

, par LÖWY Michael

Malgré la conjoncture économique morose, et l’aggravation du chômage, il y a une branche d’activité qui non seulement n’a pas connu de fléchissement, mais a enregistré une progression de 4,5 % en 1995 par rapport à l’année précédente : la publicité. Rien ne l’ébranle : la consommation décline, l’emploi se fait rare, mais les dépenses publicitaires en France ne cessent de grimper. En 1995, elles ont dépassé 147 milliards de francs. Qui règle cette addition, bien supérieure aux budgets de certains États européens ? Les dépenses publicitaires étant toutes intégralement répercutées sur les prix des marchandises, ce sont, bien sûr, les citoyens français. Pour le plaisir et le privilège de consommer de la publicité, chacun paie, en moyenne, 2 500 francs par an. Pour beaucoup, c’est autant ou presque que les impôts directs. Et tout le monde paie, y compris les enfants. Tout se passe donc comme s’il existait, à côté de l’État républicain – en théorie soumis à un contrôle démocratique – un autre État, un « État dans l’État », un Léviathan oligarchique qui n’est contrôlé par personne : l’État publicitaire, qui recouvre 147 milliards de francs d’impôts indirects. L’État républicain est censé fournir certains services fondamentaux aux citoyens : la poste, la santé, les transports publics. Quels services fournit l’État publicitaire ? On imagine ce qui pourrait être fait avec son budget, équivalant à la moitié des recettes de l’impôt sur le revenu français : des milliers de crèches, hôpitaux, écoles, logements sociaux. Un début de solution au problème du chômage et de l’exclusion. Une aide substantielle au tiers-monde.

Justement. La Banque mondiale a décidé d’accorder aux 80 pays les plus pauvres un prêt de 110 milliards de francs, étalé sur trois années. Toute une humanité affamée aura droit, en trois ans, à moins d’argent que les budgets publicitaires de la seule France en 1995. Pour 1996, France Pub (groupe Havas) prévoit une progression de 3,5 % des dépenses publicitaires.