Jeunesses, résistances et alternatives

, par OBONO Danièle

Il faut du temps, des années, pour accepter le monde comme il est. Il en faut aussi beaucoup pour accepter de l’accepter. C’est ce qui explique le rôle prépondérant de la jeunesse dans tous les mouvements sociaux. Cela vaut pour les Sans-culottes de la Révolution française comme pour les jeunes Palestiniens de la première Intifada ; pour les premiers révolutionnaires russes comme pour les jeunes fondateurs des partis communistes au début des années 20...

Cela vaut pour les Tutte Bianche de Gênes en 2001, les jeunes Noirs du Watts en 1967 comme pour les lascars des banlieues françaises en 2005 ; pour les étudiants de mai 1968 comme pour ceux des années 2000, en Italie, en France et en Grèce... Pour autant, il n’y a rien d’automatique dans tout cela. La jeunesse n’est pas en soi et à aucun moment ni réactionnaire ni révolutionnaire dans son ensemble. Ce sont seulement certaines de ces parties qui le sont à certains moments. Les étudiants réactionnaires du début du 20e siècle avaient le même âge que les jeunes travailleurs inspirés par la révolution russe. Aujourd’hui, en ce début du 21e siècle, dans quelle direction le potentiel explosif de la jeunesse va-t-il se concrétiser ?

La période actuelle est marquée par deux dynamiques contradictoires. D’une part la crise du capitalisme pousse la classe dirigeante à mener une offensive impérialiste brutale et sanguinaire (néo-libéralisme agressif, guerres et réaction conservatrice). Mais ces politiques suscitent de plus en plus de résistances à l’échelle de masse. De plus en plus clairement le monde se retrouve confronté à l’alternative « socialisme ou barbarie ». Dans le même temps, avec la perte d’hégémonie des directions réformistes (sociale-démocrates et staliniennes) sur un mouvement ouvrier lui-même en pleine recomposition, de réelles perspectives de reconstruction du rapport de force en faveur des opprimés et des exploités existent bel et bien. L’avenir de la lutte des classes dépendra des opportunités que saura saisir et des initiatives que saura prendre l’un ou l’autre camp... Et dans cette situation, la jeunesse peut être amenée à jouer un rôle majeur dans le rapport de force social et politique. Elle a ainsi été en pointe des résistances de ces dernières années, des luttes antifascistes aux mobilisations altermondialistes, anti-guerres et antilibérales. Si donc elle être la flamme des révolutions à venir, il importe de comprendre pourquoi et comment mettre enfin le feu aux poudres.

La jeunesse, quelle « jeunesse » ?

Car pour commencer ce qu’on appelle la « jeunesse » est loin d’être une donnée du réel simple et évidente. Il existe différentes manières d’aborder la question de la jeunesse, et à chaque fois des écueils à éviter. Ainsi dans les années 1950 par exemple c’est une approche purement médicale et psychologique qui avait le quasi monopole dans l’analyse de la jeunesse définie comme une période de maturation psychologique conduisant à l’âge adulte. Une autre approche, de type essentialiste, « confère à la jeunesse une nature éternelle, que celle-ci soit psychologique ou morale, tendant à en faire une catégorie a-historique et a-sociale dont les comportements sont fixés une fois pour toute » [1]. Le problème, si l’on s’en tient à ce type d’approches c’est de tomber dans une vision réductionniste et une interprétation politique mécaniste de la jeunesse. C’est ce que dénonce par exemple Katherine Ross dans son étude sur la mémoire de mai 1968 :

Edgar Morin, à qui l’on attribue souvent l’origine de l’interprétation de 68 comme une révolte de jeunes, et, par là même, la défense du déterminisme et du dynamisme d’une « classe d’âge », tenta à cette fin de donner une nouvelle impulsion à l’idée de cohorte d’âge en tant qu’élément déterminant en postulant la formation d’une nouvelle classe d’âge qui ne correspondait pas aux vieilles manifestations traditionnelles. Il est proche en cela des remarques dépolitisantes d’un autre sociologue, Raymond Aron, qui voyait en 68 la pure expression d’une frustration socio-hormonale, une convulsion biologique : « Nous sommes en présence d’un phénomène biologique autant que social. » ». Or, en 1968 « les militants refusèrent de se voir sous ce jour, résistant aux tentatives d’identification avec n’importe quelle fonction unique, que ce soit étudiant ou consommateur, ou, pire encore peut-être, le « cher téléspectateur » de la télévision gaulliste.

Elle explique aussi bien comment « Mannheim pensait que le concept de génération constituait une bonne alternative aux classes pour définir socialement les individus. Peut-être est-ce la raison pour laquelle des catégories comme « jeunesse » ou « génération » devinrent si utiles en tant que catégories de marketing ou « niches » sociales localisables (la génération Pepsi, le marché de la jeunesse) pouvant être ciblées par le matraquage de la publicité et des médias. » Selon elle, « réduire Mai 68 à un acteur sociobiologique, la jeunesse, confirme une fois de plus une définition naturaliste de la politique et du conflit en parfait désaccord avec le mouvement de Mai ; c’est un déterminisme qui donne naissance à une politique qui abolit la politique. » [2].

La jeunesse ne peut donc pas être appréhendée comme une donnée a priori. Pour pouvoir penser de manière constructive ce phénomène il est nécessaire de l’envisager dans une perspective plus large historiquement. « [...] la jeunesse, au sens sociologique du terme, n’[a] pas toujours existé. Elle ne prend en effet une certaine consistance sociale qu’à partir du moment où se prolongent ces temps de passage qui définissent une position sociale incertaine. [...] la jeunesse n’est pas de tous les temps, elle est une invention sociale, historiquement située, dont les conditions de définition évoluent avec la société elle-même. [3] ». Étape temporaire, transitoire et précaire de l’existence, mais qui marque fondamentalement le devenir de l’être social et politique, la jeunesse définit donc autant une classe d’âge (biologique et physiologique) qu’une « catégorie sociale » particulière. Cette catégorie sociale n’a pas toujours existé ni signifié la même chose en tout temps et en tout lieu : Comme l’explique par exemple Olivier Galland, « la notion de jeunesse s’est construite socialement, et la découverte puis la promotion de la jeunesse ne sont pas si anciennes qu’on le croit souvent. La promotion de l’enfance, puis de l’adolescence est le fait de la bourgeoisie aisée qui, à partir du XVIIIe siècle, modifie progressivement son attitude à l’égard de sa descendance. L’illustration la plus frappante en est la baisse de la fécondité qui permet aux parents de porter une attention plus grande à leurs enfants et à leur éducation. Ceux-ci apparaissent dès lors de plus en plus — en même temps que triomphe, avec la Révolution, l’idée d’égalité de tous à la naissance — comme des vecteurs du maintien du statut ou de la promotion sociale de la famille toute entière. C’est ainsi que l’éducation extra-familiale, visant à assurer la réussite de l’établissement professionnel et social, s’impose progressivement et finit par conférer un cadre social à un nouvel âge de la vie : l’adolescence. » [4].

On voit ici comment l’invention de la « jeunesse », et plus largement l’identification, la place et le rôle de cette « nouvelle » catégorie au sein de la société, est liée au développement des forces productives et aux nécessités politiques et idéologiques que ce développement particulier (capitaliste) a induit, même si ce ne fut pas sans contradictions, et sans différenciation selon les secteurs. Elle est la traduction, au niveau de la superstructure idéologique, de l’émergence de la bourgeoisie comme classe dirigeante dont les idées vont peu à peu dominer la société. En effet « [...] l’insertion économique de la bourgeoisie ne requiert pas au même titre que l’économie nobiliaire et paysanne ces transmissions patrimoniales attachées à la terre et à la « maison » qui maintiennent l’enfant dans un état de dépendance totale à l’égard de l’économie familiale. D’une certaine manière donc, la découverte de l’enfance correspond à l’extension de l’économie marchande où chacun doit être libre d’aller où il veut, et de vendre son travail au prix de ses capacités. L’enfant cesse d’être le maillon d’une chaîne familiale attachée de manière intangible à son patrimoine, il est de plus en plus un être à former, libre de se lancer dans la vie pour réussir ou échouer selon ses capacités et non plus selon les privilèges associés à son nom. C’est pourquoi ce changement est aussi étroitement lié à la promotion des idées révolutionnaires qui accompagnent la montée économique et sociale de la bourgeoisie, à l’idée selon laquelle tous les êtres humains doivent être considérés comme égaux à la naissance. S’il en est ainsi, la place de chacun n’est plus donnée à l’avance, elle est, de toute évidence, à créer par l’éducation. La famille conjugale, dont l’enfant devient le centre, prend donc le pas, dans la bourgeoisie, sur la famille de type ancien fondée sur l’autorité paternelle, la notion de lignage et la conservation du patrimoine » [5]. Il va sans dire que si les valeurs bourgeoises vont finalement triompher de l’ancien régime, il n’y a pas disparition pour autant des influences anciennes. Ainsi les notions de conservation du patrimoine, et de transmission par le lignage existent également fortement dans l’idéologie bourgeoise, même si elles ne sont plus dominantes. C’est surtout le cas quand la victoire de la bourgeoisie s’est faite, non par écrasement de l’ordre féodal, mais par un accord, « révolution conservatrice » où les élites dominantes comprennent qu’« il faut que tout change pour que tout reste pareil ».

Pourtant, bien des choses ont changé depuis l’apparition de la jeunesse comme acteur social et politique à part entière. Non seulement pour ce qui est de la jeunesse elle-même, que ce soit sa composition sociale ou son rôle économique, mais aussi dans la relation jeunesse et politique, aussi bien les classes dirigeantes que les organisations du mouvement ouvrier.

Mouvements de jeunesse et rapport au politique

Dès son apparition la jeunesse est un sujet pluriel. Au XIXe siècle, il en existe trois sortes. Tout d’abord la jeunesse bourgeoise. Le creuset de ses caractéristiques sociales est l’école secondaire, qui reste toutefois chère et seulement accessible à une minorité. C’est plus l’idée de l’éducation que l’éducation elle-même qui se développe. Avec également une dimension « autoritaire ». « La bourgeoise a donc des sentiments mêlés à l’égard de sa jeunesse. Si elle admet en elle, voire encourage, le désir de réussite individuelle, elle veut contrôler, sans violence mais au besoin avec la plus grande fermeté, la période qui y prépare [...] » [6]. En outre il existe une certaine discrimination à l’égard des filles, qui n’auront que très tardivement accès à un véritable enseignement supérieur. Dans la classe ouvrière, la jeunesse a peu d’existence en soi. « Sur le plan des études et de la l’établissement professionnel, la population ouvrière du XIXe siècle n’a donc qu’une jeunesse incertaine et vite close par son entrée précoce dans le monde du travail, son entrée dans la vie matrimoniale semble en revanche être plus libre que celle que connaissent bien des jeunes bourgeois. En effet, n’étant pas dicté par des stratégies matrimoniales et étant associé à une indépendance économique rapidement acquise, le « sentiment » joue plus dans le mariage ouvrier. [...] Toutefois, l’assimilation du modèle de la famille conjugale en milieu populaire s’établira définitivement au tout début du XXe siècle. » [7]. Enfin, la jeunesse « traditionnelle », qui correspond globalement à la jeunesse rurale et paysanne de l’ancien régime. Si elle connaissait un mode de structuration plus marqué, à travers notamment le développement intégratif des groupes de « pairs » comme les différentes formes de compagnonnages, son rôle va aller en déclinant. On assiste en effet à un « [...] lent processus d’acculturation qui voit s’effriter le rôle social de la jeunesse, sous la double emprise de l’Eglise d’abord, de l’école ensuite. [...] L’école, en préparant à la vie adulte d’abord une masse croissante de jeunes hommes, et, plus tardivement, de jeunes filles, a amené un changement irréversible dont l’influence ne peut être uniquement décrite en termes d’enfermement et de cassure d’une sociabilité juvénile à la fois spontanée et rituelle. Elle a, sans nul doute, répondu aussi au désir irrésistible d’une partie de la jeunesse rurale, celle d’abord, des petits artisans et commerçants, d’échapper à l’étroitesse de la vie des campagnes, comme au désir d’une partie des jeunes ouvriers d’échapper à leur condition économique et sociale. » [8].

Dès lors, la jeunesse va passer du statut de catégorie sociale reconnue à celui objet d’intervention sociale. C’est en particulier le cas de la jeunesse populaire. « [...] Construite malgré elle, presqu’en-dehors d’elle, la jeunesse populaire va peu à peu s’affirmer de manière plus autonome, encore que partielle et ambiguë, dans des mouvements qui vont s’affranchir progressivement à la fois de la tutelle des adultes, de celle des bourgeois et de celle du clergé. Ce triomphe des mouvements de jeunesse sera bientôt aussi celui d’une politique de la jeunesse dans la définition de laquelle l’Etat, à partir de Vichy, aura une part grandissante. [9] ». Tout au long du xxe siècle la jeunesse va devenir un enjeu de plus en plus directement politique. « Il s’agit pour les catholiques, puis plus largement pour la bourgeoisie, tout en même temps de faire obstacle à la propagation des idées socialistes, de lutter contre ce que monseigneur Dupanloup appelait « l’athéisme social », de propager dans la classe ouvrière des comportements d’ordre, de tempérance et d’économie, de tenter enfin d’imposer un modèle d’harmonie entre les classes. Tous ces objectifs, on veut les atteindre par l’éducation des jeunes à la fois parce qu’ils sont plus malléables, que la nécessité de leur éducation est naturellement admise, et qu’ils peuvent être les vecteurs d’une régénération du milieu ouvrier dans son ensemble. » [10]. Après quelques tentatives sous le Front populaire, on observe une inflexion décisive avec le régime de Vichy qui a une intervention plus active avec définition d’objectifs et octroi de moyens, vis-à-vis de la jeunesse. Ce mouvement ne fera que s’amplifier par la suite.

Le fait majeur de la période d’après-guerre c’est la scolarisation massive de la jeunesse : entre 1945 et 1958 il y a doublement de la population scolaire, de 1 à 3 millions d’effectifs rien que dans le secondaire par exemple entre 1950 à 1960, et en 1963-64 elle regroupe 10 600 000 jeunes. On assiste également à l’apparition d’une culture spécifiquement juvénile qui se développe au point d’investir la culture de masse, avec des caractéristiques originales, mais également avec des différenciations de classe en son sein : version populaire (bandes des cités, « blousons noirs », dont on retrouve sous d’autres formes des descendants aujourd’hui) ; ou version standardisée des classes moyennes (genre « Salut les copains »). « [...] [À] partir des années cinquante, la jeunesse scolaire constitue, et ce dans un mouvement d’une grande ampleur et d’une étonnante rapidité, une nouvelle catégorie sociale qui n’était encore que marginale au début du siècle. » [11]. La jeunesse étudiante en particulier va peu à peu se constituer en un groupe social et politique plus visible et actif. Entre 1900 et 1950, les effectifs étudiants passent de 27 598 (dont 624 femmes) à 134 408 (dont 45 636 femmes). À l’échelle de masse c’est sous la forme syndicale que va progressivement et majoritairement s’organiser ce milieu. Une nouvelle génération forgée par la Résistance va donner naissance à un véritable syndicalisme étudiant. Adoptée lors du congrès de l’Union national des étudiants de France (UNEF) de 1946, la charte de Grenoble symbolise ce processus de syndicalisation de l’UNEF qui se base sur la redéfinition de l’identité étudiante. Pour les rédacteurs de la Charte, qui s’inspirent directement des principes du Conseil national de la Résistance, l’étudiant est désormais considéré comme un « jeune travailleur intellectuel » [12]. Dès lors, comme lors de l’engagement de l’UNEF dans le mouvement contre la guerre d’Algérie, on assiste à une mobilisation massive et autonome des étudiants sur leurs propres mots d’ordre, à l’opposé des partis politiques traditionnels. Le syndicat étudiant, qui regroupe à cette époque près d’un étudiant sur deux, est dans ces années à l’apogée de sa puissance et de son influence comme mouvement de masse de la jeunesse. Dans la décennie qui suit il va pourtant entamer son « déclin ».

Les années 1960 vont voir se développer une accélération de la diversification, notamment sociologique, du monde étudiant. Les étudiants ne sont désormais plus simplement les « héritiers » de la bourgeoisie, déterminés exclusivement par cette origine sociale et dont l’instruction centrée sur la culture générale avait un rôle plus symbolique que professionnel. « [L]’harmonie qui existait entre le système universitaire et le système social a été brisée par la croissance des effectifs étudiants et par le changement rapide de la composition sociale de l’Université. Les effectifs universitaires sont passés de 150 000 en 1954-1955 à 220 000 à la rentrée 1961-1962 et à 330 000 en 1964-1965 (plus de 120 % en dix ans, plus de 50 % en trois ans). Parallèlement, entre 1950 et 1965, le rapport du nombre des étudiants issus des couches moyennes au nombre de ceux issus des couches élevées a été multiplié par quatre. [13] ». On passe ainsi d’un type d’université à un autre, avec un bouleversement de l’équilibre du système. Cette mutation a été le plus important facteur de la crise, les anciens mécanismes d’intégration ne fonctionnent plus. Entre 1963-1964 les étudiants se sont déjà mobilisés, mais sur des questions purement universitaires, contre avec le plan Fouchet. Face à la conception libérale traditionnelle de l’université d’un savoir ouvert à tous non étanche mais diversifié c’est l’orientation technocratique ultra spécialisée et différenciée en cycles courts pour la masse et cycles longs pour l’élite qui domine les nouvelles réformes. Les étudiants s’opposent alors au technocratisme du plan Fouchet mais ils critiquent aussi la vision traditionnelle et classique de l’université qui est inadaptée aux besoins modernes en compétences professionnelles. Il y a encore une forte combativité avec près d’un quart des étudiants syndiqués. Mais le syndicat étudiant n’est déjà plus celui de la grande époque. « Les accords d’Evian sonnent le glas d’une génération militante. De profonds bouleversements sont engendrés par le positionnement de l’organisation, l’opposition de masse au conflit algérien à partir de 1960, la réaction gouvernementale, l’affirmation d’une UNEF qui n’est plus l’apanage de l’ensemble des étudiants depuis la scission de la FNEF, la reconnaissance de la représentativité de cette seconde organisation par le gouvernement, la perte d’un fort vecteur politique de rassemblement, la poursuite de l’évolution sociologique du milieu. Une contestation plus radicale de l’Université selon une perspective révolutionnaire se développe avec une nouvelle génération qui se substitue à la précédente. » [14]. L’orientation syndicale développée alors est en décalage avec les préoccupations de la masse des étudiants qui délaissent un syndicat ne répondant plus à leurs attentes, et qui malmené par des dissensions politiques internes, connaît une hémorragie militante. Il y a une chute de moitié des effectifs entre 1964 et 1966. Comme l’explique Jean-Philippe Legois :

[...] l’orientation « universitaire » d’après 1962 s’est voulue plus politique, avec un projet de transformation sociale plus affirmé, un début d’analyse de classe et... le rejet des « activités de boutique ». [...] dans un contexte de reflux général du mouvement étudiant et du mouvement social dans sa globalité, cette orientation se condamne elle-même à la marginalité et s’autosaborde. [...] Le reste des années 1960 va être une succession de crises et de prises de pouvoir au sein de l’UNEF ou dans d’autres organisations étudiantes. Un processus de politisation croissante et accélérée est entamé qui divise, puis marginalise le mouvement étudiant. Ce ne sont plus deux orientations syndicales ou deux orientations pour le mouvement étudiant qui s’affrontent mais bien plus. On a alors perdu cette faculté assez étonnante de tout articuler, dont a parlé Paul Bouchet : articuler aussi bien le tirage des polycopiés, l’activité que l’on qualifierait aujourd’hui d’associative, l’action syndical voire des positions politiques – tout en restant sur le plan syndical – ou révolutionnaire. Le cadre d’action commun a disparu ou n’existe plus que dans le registre fantomatique du sigle, lequel aura, certes, son importance lors d’un certain mois de mai. Cet émiettement des perspectives pour le mouvement étudiant constituera tout de même un bon terreau pour le mouvement de Mai-Juin 1968, mais fera de celui-ci un feu de paille ou, sur certains plans, une sorte de bouquet final. Mais ceci est déjà une autre histoire... [15]

« C’est dans ce curieux contexte de crise du militantisme syndical, de réactions sporadiques contre les réformes universitaires et les menaces contenues dans le plan Fouchet, de mobilisation enfin sur des thèmes de politique extérieurs à l’Université, qu’éclatera le mouvement du 22 mars à Nanterre. » [16]. Cette crise du monde universitaire correspond à une crise plus profonde de la société française que la révolte étudiante va participer à révéler au grand jour et à une échelle de masse, avant d’entraîner le reste du mouvement ouvrier. Et si en 1968 le syndicalisme étudiant n’est plus l’outil majeur de la mobilisation de la jeunesse scolarisée, cette dernière a alors démontré de manière éclatante, le rôle politique et social explosif qu’elle pouvait désormais jouer dans le rapport de force général. « Déjà, lorsque la démographie ne comptait que quelques 200 000 à 300 000 étudiants, le poids politique de ceux-ci, en lequel on reconnaissait donc alors l’existence d’un mouvement social, s’attestait dans la mobilisation contre la guerre d’Algérie, à laquelle se trouvait directement exposée la jeunesse française, puis pour l’indépendance de la nation algérienne – lutte bientôt élargie à des mobilisations anticolonialistes nombreuses et diverses dans la période d’écroulement des empires coloniaux. Il manifeste aussi son importance dans le rôle avant-coureur de la jeunesse étudiante mobilisée en 1968, où se lit sans doute une qualité spécifique de ces mobilisations : cette capacité à poser avant tout le monde ce qu’il devient convenu d’appeler des « problèmes de société ». Mais plutôt que d’en attribuer trop exclusivement l’origine à des propriétés inhérentes à « la jeunesse », faut-il aussi prendre en compte la situation des étudiants comme celle de jeunes intellectuels préparés à poser des distances critiques à l’égard des conditions que leur imposent, autant qu’ils les leur offrent, les autres générations et les pouvoirs socialement constitués, et interroger la position récurrente de générations successives de jeunes filles ou de garçons, qui à divers titres se trouvent, comme jeunesse, spécialement exposées à des risques ou à des aléas sociaux particuliers, en-dehors des conditions permanentes de la nécessaire construction de soi. Ceux de la mobilisation de guerre, on l’a dit, ou ceux qui sont liés au développement de l’incertitude des lendemains de l’emploi et du travail ou encore ceux qu’entraînent des pesanteurs morales ou culturelles issues de la « tradition » et des habitudes. Or, ce qui a valu en cette société quand elle comptait si peu d’étudiants, alors que leur nombre atteint 2,5 millions, soit dix-fois plus qu’il y a trente ans, vaut aujourd’hui plus encore : le monde étudiant se présente avec, ou comme, un potentiel politique nouveau dans une société française en restructuration critique. » [17].

De Seattle au CPE, une nouvelle génération politique

La question qui se pose immédiatement, après l’analyse des mouvements de jeunesses caractéristiques des périodes précédentes, c’est bien de savoir où en est donc la jeunesse d’aujourd’hui ? Tout d’abord à quoi ressemble t-elle aujourd’hui ? Au 1er janvier 2006, en France, selon les estimations provisoires de l’Insee, la population de moins de 30 ans représentait 22 898 416 personnes sur 62 886 171 de population totale (soit environ 36 % de la population), dont 7 851 623 entre 15 et 24 ans (environ 12,4 %) et 11 604 062 entre 14 et 30 ans (environ 18,45 %). Cette population jeune est majoritairement scolarisée. Une nouvelle accélération du phénomène, perceptible dès l’après-guerre, a été constatée à la fin des années 1980 : en 1997, 61 % des effectifs d’une classe d’âge ont eu le bac, et près d’un million d’étudiants du supérieur ont été ajoutés en plus entre 1980 et 1997. Aujourd’hui, d’après les chiffres du ministère de l’éducation nationale pour 2004-2005 (nombre total d’inscrits), il y a 15 004 400 élèves, apprentis et étudiants en France : 12 125 700 dans les premier et second degrés, 2 268 400 d’étudiants, 383 000 apprentis et 227 300 autres en second degré agriculture et spécial santé. Les jeunes scolarisés représentent environ 65 % des moins de 30 ans. La révolution scolaire reste donc une donnée majeure de l’analyse de la jeunesse. Elle a des conséquences multiples notamment en termes de perspectives d’avenir. Ainsi, depuis une bonne vingtaine d’années, on observe, sous la pression conjuguée, dans une certaine (moindre) mesure du baby boom d’après guerre, mais surtout d’une politique publique et de la volonté de jeunes et des familles, un report d’entrée des jeunes dans la vie active. Mais les évolutions du système d’enseignement ont également introduit de nouveaux éléments aux conditions de vie et d’étude des jeunes scolarisés. Selon le rapport Eurostudent 2005 47 % des étudiants sont salariés (35 % des étudiants ont déjà une expérience professionnelle avant d’entrer dans l’enseignement supérieur) [18] ; tandis que plus de 100 000 étudiants vivent aujourd’hui sous le seuil de pauvreté [19]. On observe en outre un allongement de la phase de transition professionnelle, au cours duquel se développement des situations intermédiaires, pour la plupart d’emplois précaires et temporaires. Quand ce n’est pas tout simplement le chômage, aujourd’hui à 22,3 % pour une partie non négligeable de jeunes actifs (en fait, cela correspond à « seulement » 8,2 % de l’ensemble des jeunes qui sont au chômage) [20].

Ces nouveaux développements ne sont pas le fruit du hasard, mais bien les conséquences de transformations structurelles du système et de ses besoins. Loin de répondre à une volonté éthique de « démocratisation » de l’éducation, l’élévation générale du niveau scolaire de la période d’après guerre correspondait à des besoins spécifiques pendant la période. « Elle trouve son origine dans les conditions économiques de l’époque. Durant les années 45-75, sous la double pression d’une croissance exceptionnelle et d’innovations technologiques – électroménager, transports, nucléaire, énergie chimique – le marché du travail a connu une forte croissance en volume ainsi qu’un glissement vers des emplois nécessitant des niveaux de qualification de plus en plus élevés. À son tour cette évolution a alimenté une demande croissante en formation et en instruction... Insistons sur le terme : c’est bien de massification qu’il convient de parler et non de démocratisation de l’enseignement, bien que le discours officiel se plaise à confondre les deux concepts. » [21] La crise de mai 1968 met à nu les contradictions entre l’ambition et les nécessités de transformation affichées, et le retard en termes de moyens humains et financiers : les structures politiques et administratives ne permettent pas de satisfaire les besoins, il y a un décalage béant entre les aspirations, et la réalité. Ces contradictions se sont encore accrues avec le retournement, depuis le milieu des années 1970, de la conjoncture économique, et le début de la crise endémique que connaît le système depuis. Pour y faire face, il a fallut élaborer et mettre en oeuvre une nouvelle politique économique d’ensemble : le néolibéralisme. Elle s’est traduite dans la jeunesse par la mise en place (ou les tentatives) de « réformes » qui tendent à privilégier une formation restreinte à l’essentiel pour la majorité et le retour à une reproduction stricte de l’élite à travers les parcours d’enseignements plus poussés. D’où les mesures et projet de contre-réformes de ces dernières années en France (loi Fillon, LMD-ECTS, LMU, etc.) de fermeture de l’accès à l’enseignement, d’abaissement de l’apprentissage et d’attaques sur les salariés en ciblant prioritairement les jeunes travailleurs. Mais paradoxalement ce sont ces mêmes transformations qui posent en même temps les bases pour de nouvelles mobilisations de la jeunesse, et notamment du milieu scolarisé et étudiant. « L’autre assise solide du mouvement étudiant n’est pas moins politique : l’État met en effet son Université en réforme permanente, dans un processus quasi incessant d’ajustements qui, pour n’être pas tous structurels, n’en touchent pas moins à des conditions d’études ou de vie jugées suffisamment importantes par de larges fractions des populations d’étudiants pour que ceux-ci s’engagent dans des actions revendicatives d’envergure. [...] De la position stratégique de l’Université dans la reproduction sociétale, avec le bouquet de fonctions sociales qui sont les siennes dans l’économie, la politique, l’idéologie, résulte ce continuel remaniement visant, selon les finalités gouvernementales où se combinent des positions de classe ou de parti, et des visions plus ou moins réalistes et prospectives de l’histoire, à faire dépendre le fonctionnement de l’Université d’évolutions, voire de prévisions, dans les demandes de qualifications en priorité. Qu’on l’appelle ainsi ou non, toute « réforme » porte en elle ces signes de pragmatisme économiste et suscite in petto des luttes à l’intérieur du champs universitaire, et spécialement dans sa partie aujourd’hui massive, celle où se concentre le plus grand nombre d’étudiants, dans les conditions les moins propices à une pleine liberté d’étude, là où ne se retrouvent pas ou très peu les futurs dirigeants de l’économie et de la politique élevés dans les institutions de la noblesse d’Etat, ni les futurs membres des professions libérales. » [22].

C’est dans ce contexte politico-économique particulier, caractéristique de la période actuelle, qu’a émergé la nouvelle génération politique [23]. Cette génération a été formée dans et par les luttes : depuis décembre 1995 il y a eu les luttes et manif anti Le Pen de 1998 et 2002, le mouvement altermondialiste (Millau, Gênes, Florence, le Larzac), le mouvement anti-guerre, les luttes étudiantes et lycéennes, le mouvement des banlieues, et dernièrement le mouvement anti CPE. C’est toute une nouvelle génération qui a fait l’expérience, à l’échelle de masse, de la lutte et de l’organisation, de la confrontation avec l’État, et même de la victoire. Si les mobilisations de type antifascistes et anti-guerre sont plus « naturellement » des cadres de mobilisation « spontanés » de la jeunesse, sa participation massive dans le mouvement altermondialiste correspond précisément à l’émergence nouvelle de cette dynamique particulière. Mais au cours de la dernière période, deux événements majeurs ont marqué une certaine accélération du processus de mobilisation et de politisation de la jeunesse : la révolte des banlieues d’octobre-novembre 2005 et le mouvement anti CPE du printemps 2006. Ces deux mouvements sont fondamentalement liés entre eux, au-delà de la simple relation de cause à effet. Les racines de la colère et de la révolte étaient les mêmes : de l’automne au printemps, la jeunesse, de banlieues et d’ailleurs, s’est révoltée contre la fatalité et le mépris, refusant l’existence et l’avenir bouché qu’on tente de lui imposer.

Les révoltes des banlieues d’octobre-novembre 2005 ont été, de l’avis de tous, l’expression d’une crise structurelle, de cette guerre de classes dont les cités de banlieues sont les premières cibles et victimes : précarité, chômage, discriminations sociales et culturelles, ségrégation, etc. Après des années et des années à s’en prendre plein la gueule, en novembre 2005, la jeunesse des quartiers a finalement explosé en exprimant le ras le bol général. « La bonne nouvelle de novembre est que la jeunesse en France n’est pas prête à accepter son statut de citoyen de seconde classe et préfère aller à l’affrontement. [24] ». Mais c’est aussi un signal pour la gauche, et pour l’extrême gauche, qui se donne pour perspective un changement de société. Elle doit enfin faire face et venir à bout de son propre passif postcolonial, ce « plafond de verre » invisible mais bien réel, ce gouffre de paternalisme et d’hostilité source mêlés qui se creuse mois après mois, affaire après affaire, entre elle, la gauche, blanche, « progressiste » et pleine de bonnes intentions, et la majorité des opprimés de ce pays, Noirs, Arabes, Français-e-s, Africain-e-s, sans papier-è-s, Musulman-e-s, « Indigènes », croyant-e-s et infidèl-e-s. La jeunesse des cités de banlieues s’est révélée être le porte-voix des maux qui touchent les populations les plus exploitées et opprimées de la société française, à partir d’une oppression qui leur était spécifique. Comme l’explique Olivier Galland, « [...] ce n’est pas la revendication d’une spécificité culturelle qui est le facteur de mobilisation de cette population, mais trois autres facteurs. Le premier d’entre eux est la constitution d’une identité collective qui repose sur l’expérience du racisme. [...] Le deuxième facteur est le rôle de la police et de la justice, qui, lorsque leur intervention est ressentie comme excessive ou inique, fait passer les jeunes de l’indignation morale à l’action. Le troisième facteur est l’existence d’un réseau associatif qui favorise la formation d’une élite et d’un encadrement des jeunes immigrés. » Mais cela ne suffit pas « à donner un caractère durable à l’action. Celle-ci n’a connu le succès que lorsque les circonstances politiques étaient favorables. Et finalement en dehors de ces périodes fastes, le mouvement est tiraillé entre deux stratégies contradictoires : une stratégie infra-politique de repli local qui conduit les jeunes à s’engager dans des actions plus culturelles que sociales et politiques ; et une stratégie supra-politique qui en appelle exclusivement à l’éthique et à la morale contre le racisme et dont le mouvement SOS Racisme est le principal promoteur mais qui reste largement étranger aux jeunes immigrés des banlieues [25]. »

Dans le mouvement anti-CPE, les étudiants ont joué un rôle crucial en entraînant l’ensemble de la jeunesse, et des salariés dans une confrontation de masse contre le gouvernement qui s’est soldée par la première véritable victoire de notre camp social depuis au moins 1995. Ce mouvement a réussi à faire la ‘synthèse’ des mouvements précédant, dont il a poussé les caractéristiques le plus loin.

  • Unité et massivité du mouvement. La force du mouvement étudiant alliée à l’intransigeance de Villepin a permis de gagner l’unité syndicale et politique qui a été un facteur important de la mobilisation. L’implication des salariés a été et massive dans les manifestations, et plus qu’honorable dans la grève. En outre le mouvement anti CPE a réussi à construire une véritable unité au sein de la jeunesse. Dans le milieu étudiant, entre syndiqués et non-syndiqués, militants politiques de toutes tendances et non organisés. Et surtout les étudiants ont su repousser les tentatives de division du gouvernement qui a essayé d’opposer ‘jeunes de banlieue’, surtout noirs et arabes, et étudiants d’université considérés comme des ‘petits-bourgeois’ privilégiés, majoritairement blancs. Le sentiment d’une certaine continuité de la révolte dans la jeunesse, entre le chaud automne 2005 et le printemps 2006 était d’ailleurs très présent dans le mouvement.
  • Auto-organisation. Le coeur du mouvement était constitué par les assemblées générales qui ont rassemblé selon les endroits de 400 à 6 000 personnes. La coordination nationale de ces assemblées générales, qui s’est construite à la base, a réussi à s’imposer comme la voix légitime du mouvement notamment auprès des directions syndicales. Si aujourd’hui avec la reprise des cours et la fin de la grève, la coordination n’existe plus, des structures de mobilisation perdurent dans un certain nombre d’universités, répondant au besoin de continuer « tous ensemble », à faire de la politique, à se mobiliser et à débattre. Les cadres qui se construiront et se maintiendront à partir des structures d’auto-organisation du mouvement peuvent constituer les bases de mobilisation pour de futurs mouvements.
  • Politisation. Le mouvement a très tôt pris un caractère radical et très politique. La radicalité (notamment dans les modes d’action de grèves, blocages, etc.) s’appuyait notamment sur les leçons tirées des précédents mouvements, qui ont convaincu de la nécessité de frapper très fort, très vite et très largement pour construire un véritable rapport de force. Dans les AG, les manifs, les nombreuses réunions organisées pendant le mouvement il y a eu un véritable bouillonnement d’idées et débats sur des sujets allant de la loi d’égalité des chances à la question des alternatives au système.

Comme l’explique Robi Morder, en « [...] s’opposant au « contrat première embauche », les étudiants revendiquent le droit au travail et à la défense du Code du travail. Sans le savoir, ces centaines de milliers de jeunes donnent corps à une prophétie vieille de soixante ans. « L’étudiant est un jeune travailleur intellectuel » ayant, en tant que jeune, « droit à une prévoyance sociale » et le « devoir de s’intégrer dans la jeunesse nationale et mondiale ». [...] avec la massification et la crise économique, les rapports entre les étudiants et la société ont changé : dans chaque famille, il y a un chômeur et un étudiant. Ce qui n’était que proclamation en 1946, et même encore en 1968, est devenu une réalité sociologique. » [26]. À nous d’en faire une réalité politique qui compte. Le travail est déjà pas mal commencé d’ailleurs. En octobre 2006, l’appel signé par plus de 200 jeunes pour une alternative antilibérale proclame : « Depuis 2002, nous avons manifesté contre la présence de Le Pen au second tour de la présidentielle, contre la guerre en Irak et au Proche-Orient, contre les réformes libérales dans les universités et dans les lycées, contre la mondialisation libérale... Nous avons participé à la victoire du Non de gauche au referendum sur la constitution européenne. Dans la rue et dans les urnes, nous avons résisté au libéralisme et à ses conséquences. Si nous avons été de toutes ces batailles contre le libéralisme, c’est que nous sommes parmi ses premières victimes. La vie des jeunes, c’est la galère assurée, pour financer nos études, pour chercher un premier emploi stable, pour obtenir un logement décent, pour se soigner correctement, pour se déplacer librement, pour se cultiver... À cette précarité s’ajoutent les discriminations et la politique sécuritaire que subissent principalement les jeunes des quartiers populaires qui se sont révoltés à l’automne 2005. [...] Nous sommes de toutes les révoltes, nous sommes de toutes les victoires, nous serons nous aussi de l’alternative. » [27]. Cette jeunesse-là est bien loin des stéréotypes de la jeunesse résignée, apathique et apolitique, abondamment diffusés par l’idéologie dominante et ses instruments médiatiques.

C’est une jeunesse qui vit dans ses tripes et dans son quotidien la rage d’une Keny Arkana :

Parce qu’on a la rage, on restera debout quoi qu’il arrive/La rage d’aller jusqu’au bout et là où veut bien nous mener la vie/ Parce qu’on a la rage, on pourra plus s’taire ni s’asseoir dorénavant on s’tiendra prêt parce qu’on a la rage, le coeur et la foi !/Parce qu’on a la rage, on restera debout quoi qu’il arrive,/La rage d’aller jusqu’au bout au delà où veut bien nous mener la vie, /Parce qu’on a la rage, rien ne pourra plus nous arrêter, insoumis, sage, marginal, humaniste ou révolté ! [...] Anticapitalistes, alter-mondialistes, ou toi qui cherche la vérité sur ce monde, la résistance de demain (... incha allah ...) à la veille d’une révolution. Mondiale et spirituelle, la rage du peuple, la rabbia del pueblo, parce qu’on a la rage, celle qui fera trembler tes normes. (... Parce qu’on a la rage ...) La rage a pris la populace et la rage est énorme... [28]

Numérotez vos abattis les gars, on arrive !

Notes

[1Olivier Galland, Les jeunes, Paris, Editions La Découverte, 5e édition, 1999, p. 3.

[2Katherine Ross, Mai 1968 et ses vies ultérieures, Paris, Éditions Complexe, 2005, p. 214-215.

[3Olivier Galland, op. cit., p.5.

[4Olivier Galland, ibid., p. 6.

[5Olivier Galland, ibid., p.11.

[6Olivier Galland, ibid., p.14-15.

[7Olivier Galland, ibid., p.19.

[8Olivier Galland, ibid., p. 21.

[9Olivier Galland, ibid., p. 22.

[10Olivier Galland, ibid., p. 30 ??

[11Olivier Galland, ibid., p. 34.

[12Voir notamment l’ouvrage collectif Naissance d’un syndicalisme étudiant. 1946 : la charte de Grenoble, coordonnée par Robi Morder (Editions Syllepse, 2006).

[13Olivier Galland, op. cit., p. 39.

[14Jean-Yves Sabot, « L’UNEF et la guerre d’Algérie : le cas de l’AGE de Grenoble », in Robi Morder, op. cit., p. 161.

[15Jean-Philippe Legois, « Années 1960 : vers un syndicalisme étudiant révolutionnaire », in Robi Morder, op. cit., p. 238-239.

[16Jean-Paul Molinari, « 1985-1995 : dix ans de mouvements étudiants », in Robi Morder, op. cit., p. 249.

[17Jean-Paul Molinari, « 1985-1995 : dix ans de mouvements étudiants », in Robi Morder, op. cit., p. 249.

[19Chiffres UNEF. Voir notamment UNEF, Le panier de l’étudiant, rentrée 2006. Enquête sur le pouvoir d’achat des étudiants à la rentrée universitaire. Disponible en ligne : http://unef-amiens.org/IMG/pdf/Pani...

[20Chiffre à manier avec précaution. Il s’agit ici du taux de chômage parmi les jeunes actifs. Mesuré selon les critères du B.I.T., le taux de chômage des jeunes peut être considéré comme élevé : il était par exemple de 20,2 % en mars 2002 (18,2 % pour les hommes et 22,8 % pour les femmes), contre 8,3 % pour les 25-49 ans. Mais cette notion est trompeuse à un double titre. En premier lieu, ce taux est très sensible à l’âge en tant que tel au sein même de la population active des jeunes : nul à 15 ans, il culmine à 29 % à l’âge de 20 ans et n’est plus que de 17 % à 24 ans. Sa dispersion est donc très importante au sein même de la classe d’âge étudiée. Mais surtout, il ne vaut que pour la population active (c’est-à-dire celle qui occupe un emploi ou qui en recherche un), qui ne regroupe que 30 % de la tranche d’âge. En réalité, si le chômage touche un jeune actif sur cinq, il concerne au total moins d’un jeune sur seize : les deux tiers (66 %) de ces jeunes sont en effet toujours scolarisés. En réalité, les chômeurs ne représentaient en mars 2002 que 6 % de cette tranche d’âge. (Source ANPE).

[21Les nouveaux maîtres de l’école, Nico Hirtt, p. 11.

[22Jean-Paul Molinari, op. cit., p. 249.

[23Le concept de « génération » n’est pas utilisée ici au sens réductionniste et dépolitisant si cher aux thuriféraires falsificateurs de mai 1968 que dénonce Katherine Ross (op. cit.). Il s’agit plutôt ici de la désignation d’une certaine classe d’âge, arrivée à « maturité » politique et sociale dans la fin des années 1990, et qui partage un ensemble de références et de référents sociaux (pour partie) et surtout culturels importants. Ce qui n’annule bien entendu pas les nombreuses différenciations que peuvent induire la diversité des origines sociales et « ethniques » des membres de ce groupe générationnel.

[24Loïc Wacquant, « Interview à propos des émeutes en banlieues de novembre 2005 », in Que Faire ?, n°4, juillet/septembre 2006, p. 30-35.

[25Olivier Galland, ibid., p. 111.

[26Robi Morder, « Post-scriptum », in Robi Morder, op. cit., p. 267-268.

[27Voir sur le blog : http://appeljeunes.com/

[28Keny Arkana, « La Rage », in Entre ciment et belle étoile, octobre 2006.