La campagne Nader-Camejo face à « N’importe qui Sauf Bush »

, par TODD Chrétien

Todd Chretien est rédacteur de l’hebdomadaire Socialist Worker, publié par l’Organisation socialiste internationale (ISO). Nous traduisons cet article du Socialist Worker du 12 novembre 2004.

Début septembre Ralph Nader à dit aux libéraux que leur soutien acritique à John Kerry permettra aux Démocrates de glisser encore plus à droite, démoralisera la base traditionnelle de ce parti et conduira finalement à la victoire de George Bush — exactement ce qu’avait fait Al Gore en 2000. « C’est l’administration la plus vulnérable depuis des années » a dit Nader au journaliste du Los Angeles Times, « [Mais les Démocrates] ne l’attaquent pas. »

C’est maintenant une pénible évidence : Nader avait raison et la gauche partisane de « N’importe qui Sauf Bush » (ABB, “Anybody-But-Bush”) avait eu le très grand tort de soutenir un candidat qui s’est placé aussi près de Bush qu’il le pouvait.

Malheureusement la vague ABB fut si puissante qu’elle a permis d’isoler la campagne de Ralph Nader et de Peter Camejo. La possibilité d’une campagne électorale de masse unissant la gauche antiguerre derrière Nader-Camejo dans un combat contre les deux partis favorables à la guerre a ainsi été perdue. L’offensive de calomnies contre Nader, combinée avec la défection de nombreux supporters bien connus de la campagne Nader de 2000 et avec l’investissement par le Parti Vert de l’anonyme David Cobb, ne permet pas de savoir combien de millions de personnes il aurait été possible de voir voter contre la guerre.

Selon les chiffres officiels, Nader et Camejo ont rassemblé autour de 400 000 voix le 2 novembre 2004. Ils auraient sans doute rassemblé au moins le double, s’ils avaient pu figurer sur les bulletins de vote dans les 15 États où leur candidature n’a pas été reconnue, en particulier en Californie, l’État dont Camejo est le citoyen. Mais même le score réalisé par Nader-Camejo – face à tous les abus des démocrates – témoigne de l’existence d’une base sur laquelle on peut prendre appui pour l’avenir.

La campagne a permis de rassembler des dizaines de milliers de personnes au cours d’une centaine de forums et de rassemblements à travers le pays. Commentée par les grands médias elle a permis de faire connaître le message antiguerre du troisième parti à des millions d’autres. Les meetings ont recruté beaucoup de nouveaux militants qui se sont engagés dans la campagne et ont agi pour leurs idées.

Le fait que la majorité des groupes progressistes structurés et des personnalités les plus connues se soient engagés derrière Kerry a cependant réduit à peu de choses le réseau politique de départ de la campagne Nader-Camejo.

Nombreux sont ceux au sein de la gauche ABB qui disent maintenant que nous devons « reconstruire les mouvements » contre Bush. C’est très juste. Mais le première leçon de la campagne Nader-Camejo, c’est que nous devons le faire sur une base politique différente : l’indépendance envers le Parti démocrate doit être au cœur de ces mouvements.

Assurément certains des ABBistes ne seront pas convaincus et seront prêts à recommencer la même désastreuse stratégie du « moindre mal » en 2008, qui deviendra une nouvelle « élection la plus importante de toute notre vie ». Ils essayeront encore d’entraîner les mouvements derrière Hilary Clinton ou John Edwards ou qui que ce soit que les Démocrates voudront présenter contre le successeur de Bush. La campagne Nader-Camejo a montré qu’il est possible d’éviter ce piège et que des millions sont disposés à écouter une autre voix.

Au sein de chaque mouvement qui s’opposera inévitablement à Bush au cours des quatre prochaines années, comme au sein du Parti Vert à la suite de la disparition de la campagne de Cobb, le débat politique sur la manière d’organiser un défi au bipartisme en 2008 va se poursuivre. Si tout va bien, nombre de ceux qui ont adopté cette année l’orientation ABB vont tirer des enseignements de cette leçon et non seulement vont s’engager dans la résistance contre Bush mais encore se rendront compte que les entreprises et le Pentagone disposent de deux partis et que les mouvements sociaux se doivent de construire leur propre parti s’ils ne veulent pas toujours être la queue du chien du Parti démocrate. Certainement tous ceux qui se sont engagés cette année dans la campagne Nader-Camejo n’oublieront pas cette leçon et ne permettront pas à leur mouvement de l’oublier.

En 1859 l’abolitionniste John Brown avait organisé une attaque de guérilla contre l’arsenal gouvernemental de Harpers Ferry, en Virginie, dans le but de se procurer des armes pour les distribuer aux esclaves et de mener ainsi une révolte contre le pouvoir esclavagiste. Du point de vue militaire la tentative de Brown a été un échec, son détachement militant fut exterminé dans le combat et les survivants furent exécutés. Mais, comme l’a écrit Frederick Douglass, « si John Brown n’a pas gagné la guerre qui aurait mis fin à l’esclavage, du moins il l’a commencée. Si nous regardons les dates, les lieux et les personnes qui peuvent revendiquer cet honneur, nous trouverons la Virginie et non la Caroline, l’arsenal de Harpers Ferry et non Fort Sumter, et John Brown et non le colonel Anderson qui furent à l’origine de la guerre qui a mis fin l’esclavage et rendu libre la République. Jusqu’à cette tentative la perspective de la liberté était faible, brumeuse et incertaine. »

Nous devrions regarder la campagne Nader-Camejo comme un Harpers Ferry électoral : une attaque contre le système bipartite. Avec toutes ses faiblesses, cette campagne a mis en lumière la corruption et la putréfaction de la démocratie américaine et a offert à la gauche une référence pour mesurer ses progrès futurs.

La campagne Nader-Camejo n’a pas mis un terme à la guerre contre le duopole bourgeois, mais elle peut marquer le commencement de cette autre guerre visant à y mettre un terme et d’en finir avec le racisme, le militarisme et la pauvreté que ce duopole protège.

P.-S.

Les notes sont manquantes.