Olivier Besancenot et la dictature du prolétariat

, par JOHSUA Isaac

Dans Révolution ! 100 mots pour changer le monde, Olivier Besancenot nous parle (et fort justement) de « l’Etat de type nouveau » qu’il faudrait instaurer aux lendemains d’une révolution... qui ne dit pas tout à fait son nom. Quelques pages sont consacrées au sujet, sans que les mots (tabous ?) « dictature du prolétariat » soient écrits. Le silence est apparemment de rigueur sur une notion qui pourtant, depuis 1917, a fait l’objet d’affirmations tonitruantes et de débats incessants. Peut-on simplement, en catimini, tourner la page et faire comme si de rien n’était ? Je ne le crois pas. Un enterrement en bonne et due forme s’impose. Les raisons pour lesquelles on se débarrasse d’une partie du programme sont beaucoup plus importantes que l’acte lui-même : sans cela, comment être sûrs que le fantôme ne viendra pas nous hanter sous une autre forme ? C’est à cet exorcisme que je voudrais me livrer dans les quelques pages qui suivent.
Dans la mesure où, dans la tradition marxiste-léniniste, la « dictature du prolétariat » est la forme de l’Etat qu’il faudrait instaurer après la prise de pouvoir révolutionnaire, toute analyse critique doit logiquement commencer par une réflexion générale sur la nature de l’Etat. Cette question n’a fait l’objet, sous les plumes de K. Marx et de F. Engels, que d’une élaboration fragmentaire, certainement incomplète, souvent mouvante. De leurs écrits ressortent pourtant certains traits essentiels. Selon les fondateurs du marxisme, l’Etat est l’expression d’une société profondément divisée (en classes sociales). Une telle société est inévitablement amenée à créer des instances pour assurer sa survie malgré les conflits qui la travaillent. Au premier rang de ces instances, nous pouvons placer l’Etat, se détachant de la société dont il émane, s’autonomisant par rapport au corps social qu’il est censé représenter et qu’il finit parfois par dominer. Telle est la présentation que nous trouvons dans L’origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat de F. Engels : « L’Etat... est l’aveu que (la) société s’empêtre dans une insoluble contradiction avec elle-même, s’étant scindée en oppositions inconciliables qu’elle est impuissante à conjurer. Mais pour que les antagonistes, les classes aux intérêts économiques opposés, ne se consument pas, elles et la société, en une lutte stérile, le besoin s’impose d’un pouvoir qui, placé en apparence au-dessus de la société, doit estomper le conflit, le maintenir dans les limites de « l’ordre » ; et ce pouvoir, né de la société, mais qui se place au-dessus d’elle et lui devient de plus en plus étranger, c’est l’Etat ». Telle est également la présentation que nous trouvons chez Marx (dans Misère de la Philosophie) : « le pouvoir politique, nous dit-il, est le résumé officiel de l’antagonisme dans la société civile ».

Les formes d’Etat pré-capitalistes ayant été peu évoquées par Marx et Engels, c’est encore à propos de l’Etat bourgeois que nous trouvons chez les pères fondateurs du marxisme les développements les moins incomplets. Cet Etat apparaît comme le lieu de l’organisation politique de la bourgeoisie, le lieu où elle se constitue en classe politiquement dominante et règle ses conflits internes. « Le gouvernement moderne, disent Marx et Engels dans Le Manifeste, n’est qu’un comité qui gère les affaires communes de la classe bourgeoise tout entière ».
Dans le même mouvement, cepet) dant, l’Etat bourgeois se présente (et est perçu) comme celui de la société tout entière. Il est celui des citoyens, multitude d’individus abstraits, réciproquement libres de liens de dépendance (liens de personne à personne ou liens statutaires) et supposés égaux entre eux parce qu’ils le sont face à l’Etat.

La bourgeoisie détient tout naturellement les leviers de commande de cet Etat, parce qu’elle a le pouvoir économique, l’argent, la haute main sur la production d’idéologie et de moyens d’information, l’éducation et la fabrication des élites, en bref la prédominance dans la société civile. Cela ne suffit pas à faire le tour de la question. L’Etat bourgeois tire sa nature de classe d’une autre source, plus profonde : il organise la bourgeoisie, mais, dans toute la mesure où il est l’Etat des citoyens, il n’admet l’expression des travailleurs qu’en tant qu’individus et non en tant que membres de leur classe. L’Etat structure la bourgeoisie, mais émiette et désorganise au contraire l’expression des exploités. Il s’ouvre aux travailleurs, mais en les pliant à son cadre, celui de l’Etat égal pour tous. C’est pourquoi cet Etat est aussi le lieu où se constituent les alliances de classe de la bourgeoisie, où elle cherche à acheter des classes-appui, à négocier le soutien de classes alliées, à tenter de neutraliser les classes ou catégories sociales qui lui demeurent opposées.
L’Etat bourgeois appelle les citoyens à participer à la chose publique en tant qu’individus atomisés. Mais il écarte de son champ les travailleurs en tant qu’ils forment une classe sociale. Cette séparation de l’Etat d’avec la société réelle est cristallisée dans un noyau solide, un appareil d’Etat (armée, police, justice, administrations d’Etat...), dont le mode d’existence même (fermé, hiérarchisé, secret) éloigne les exploités de la gestion de leurs propres affaires. Il faudrait donc, après le renversement de la bourgeoisie, instaurer un pouvoir qui soit tel qu’il rapproche au maximum l’Etat et son appareil de la masse des travailleurs, non en tant qu’individus, mais bien en tant que classe organisée. Telle est la leçon de la Commune de Paris, tirée par Marx dans La Guerre Civile en France. Dans la rédaction initiale du Manifeste, alors qu’ils traitaient de la révolution à venir, Marx et Engels avaient seulement parlé de « la constitution du prolétariat en classe dominante ». Dans leur Préface au Manifeste de 1872, le seul point sur lequel ils avaient estimé devoir apporter des éclaircissements était précisément celui-là. La Commune de Paris avait eu lieu entre-temps, et elle avait démontré que « la classe ouvrière ne peut pas se contenter de prendre telle quelle la machine de l’Etat et de la faire fonctionner pour son propre compte ». Pour Marx et Engels, il est désormais clair que l’Etat bourgeois ne peut être simplement réformé : il doit être détruit. Il s’agit ce faisant, de rapprocher au maximum les organes de pouvoir d’usine, etc), d’élire des délégués révocables à tout moment, etc. Autant de thèmes que, fort justement, Besancenot reprend à son compte, quand il dit qu’il faudra, le moment venu, se débarrasser de « la vieille machinerie d’Etat », quand il parle d’un système d’assemblées populaires, de mandats révocables, d’un revenu des élus équivalent au salaire moyen de la population, etc.
Comment qualifier cet Etat construit sur les ruines de l’ancien Etat bourgeois ? Dans La Critique du Programme de Gotha, Marx avait indiqué : « Entre la société capitaliste et la société communiste, se situe la période de transformation révolutionnaire de l’une en l’autre. A cette période correspond également une phase de transition politique, où l’Etat ne saurait être autre chose que la dictature révolutionnaire du prolétariat ». Il s’agit d’un simple énoncé, d’une tête de chapitre en quelque sorte, et le thème ne sera pratiquement pas développé par les fondateurs du marxisme. A ce sujet, l’héritage de l’extrême-gauche est avant tout celui de Lénine et de sa brochure L’Etat et la Révolution.
Toute étude des écrits de Lénine devrait les restituer dans leur contexte, à savoir non seulement la Russie tsariste et ses caractéristiques particulières, mais également le moment de leur parution. En effet, il s’agit, dans la grande majorité des cas, d’œuvres de circonstance, insérées dans des batailles politiques précises et animées, de ce fait, plus d’un esprit de polémique (où on « tord le bâton ») que d’une inspiraètion théorique (où on « tient la balance égale »). Tel est également le cas de L’Etat et la révolution : rédigé en août-septembre 1917, cet opuscule se situe déjà dans le cadre de la bataille que Lénine mène pour convaincre ses propres partisans de la nécessité d’une insurrection, de l’urgence d’une prise de pouvoir des soviets, etc. S’éclaire mieux, dans ces conditions, le caractère tranché des analyses, le ton péremptoire et l’opposition systématique et sans nuances d’une dictature (prolétarienne) à l’autre (bourgeoise). Mais Lénine a été le dirigeant de la première grande révolution prolétarienne, ce qui a donné à ses ouvrages une toute autre portée que celle qu’ils avaient au départ : ceux-ci ont été considérés par de nombreuses générations comme contenant un ensemble de principes révolutionnaires plus ou moins intangibles. C’est sous ce dernier angle que les livres et brochures de Lénine nous intéressent surtout aujourd’hui, en ce qu’ils ont fortement influencé (et continuent d’influencer) une extrême-gauche se réclamant de la perspective révolutionnaire.

A lire (ou relire) aujourd’hui L’Etat et la révolution on ne peut qu’être frappé par le caractère outrageusement simplificateur de l’analyse qui nous y est fournie. Lénine ramène l’Etat bourgeois à « l’essentiel » : une dictature de la bourgeoisie. Le reste (les formes démocratiques) est traité comme purement « formel ». La conclusion symétrique est vite tirée : le pouvoir des travailleurs est (là aussi « pour essentiel ») une dictature, le reste (les « formes » démocratiques) est, là encore, purement « formel ».
C’est ainsi que Lénine cite Le Manifeste, qui affirme (comme nous venons de le voir) qu’après la révolution, l’Etat sera « la constitution du prolétariat en classe dominante ». De cette formule au contenu principalement politique (qui vise manifestement les formes d’organisation du pouvoir politique, la capacité des travailleurs à hégémoniser les autres catégories sociales, à être ainsi la force dirigeante de la société) Lénine déduit : puisque l’Etat est l’organisation de la violence destinée à mater une certaine classe, le prolétariat doit à son tour s’organiser en force dominante pour mater la bourgeoisie. D’une formule au contenu politique, Lénine ne retient que le seul aspect répressif. De la même façon, d’un discours complexe d’Engels sur la question de l’Etat, Lénine extrait la formule selon laquelle l’Etat est un « pouvoir spécial de répression » : il en déduit qu’à ce « pouvoir spécial de répression » exercé contre le prolétariat par la bourgeoisie doit se substituer un « pouvoir spécial de répression » exercé contre la bourgeoisie par le prolétariat. La « démocratie prolétarienne » serait le passage, de l’Etat en tant que « pouvoir spécial » destiné à mater une classe déterminée à la répression exercée sur les oppresseurs par le pouvoir général de la majorité du peuple : on passe ainsi de la minorité à la majorité, mais c’est toujours de répression qu’il s’agit.

Au total, le raisonnement se ramène à une simplification abusive et à une fausse symétrie, deux traits que nous trouvons concentrés dans la formule suivante : « Les formes d’Etat bourgeois sont extrêmement variées, mais leur essence est une : en dernière analyse, tous ces Etats sont, d’une manière ou d’une autre, mais nécessairement une dictature de la bourgeoisie. Le passage du capitalisme au communisme ne peut évidemment manquer de fournir une grande abondance et une large diversité de formes politiques, mais leur essence sera nécessairement une : la dictature du prolétariat ». Simplification abusive, car l’Etat bourgeois perd ici ce qui fait sa véritable épaisseur : il est réduit au rang d’une dictature (ainsi bien proche d’un simple appareil répressif), alors qu’il est au premier chef le lieu de l’hégémonie politique de la bourgeoisie sur la société, le lieu où se nouent les alliances de classes, où certaines catégories sociales sont intégrées alors que d’autres sont neutralisées. S’agissant du pouvoir des travailleurs, cet angle d’attaque escamote ce qui était pour Marx l’essentiel, c’est-à-dire l’exercice d’une démocratie ouverte à l’immense masse des exploités et des opprimés et, pour y parvenir, la mise en oeuvre de formes de cette démocratie proches de leurs conditions de travail et de vie. On voit tout de suite que P’us on met l’accent sur la répression, moins on rend possible cet indispensable regroupement. Fausse symétrie, car les travailleurs ont avec l’Etat un problème que n’a pas la bourgeoisie. Il ne s’agit pas simplement de substituer une domination de classe à une autre, donc un Etat à un autre, mais d’exercer le nouveau pouvoir d’une façon telle que soit rendue possible la prise en charge par les travailleurs eux-mêmes de certaines des fonctions étatiques. Il tombe sous le sens qu’une telle démarche est contradictoire avec l’obsession dictatoriale.

Si Lénine traitait de façon aussi cavalière les conditions d’exercice du pouvoir des travailleurs, c’est aussi parce qu’il pensait (suivant en cela Marx et Engels) que l’Etat de la dictature du prolétariat était appelé à disparaître purement et simplement. Engels avait indiqué (dans L’origine de la famille...) : « ces classes (sociales) tomberont aussi inévitablement qu ’elles ont surgi autrefois. L’Etat tombe inévitablement avec elles ». Le même Engels avait souligné (cette fois dans l’Anti-Dühring) : « Dès qu ’il n’y a plus de classe sociale à tenir dans l’oppression... il n’y a plus rien à réprimer qui rende nécessaire un pouvoir de répression, un Etat... L’intervention d’un Etat dans les rapports sociaux devient superflue dans un domaine après l’autre, et entre alors naturellement en sommeil ». Dès lors, à quoi bon s’interroger longuement sur les formes que devrait prendre le pouvoir des travailleurs puisqu’il n’est rien d’autre qu’une peau de chagrin abandonnant un terrain après l’autre ? Marx et Engels sont totalement silencieux au sujet des conditions dans lesquelles les droits dé­mocratiques s’exercent après la prise du pouvoir : liberté d’expression, de réunion, d’organisation, de presse, de manifestation, de grève, etc. Ce qui n’a rien d’étonnant : si la disparition des classes antago­niques entraîne disparition de l’Etat, elle entraîne aussi disparition du droit. Nous avons certainement ici la principale raison du silence de la tradition marxiste sur les conditions précises d’exercice des droits civiques au lendemain de la prise du pouvoir. Ce point me paraît être de la plus haute importance : le discours de Lénine peut se déployer parce qu’il s’abrite derrière des affirmations théoriques (à mon sens, erronées) des fondateurs du marxisme sur l’extinction de l’Etat.
Cet Etat prolétarien, dont l’emprise recule dès sa création, est-il vraiment appelé à disparaître ? Oui, nous dit Besancenot, même si ce dépérissement n’est pas pour demain. Telle était en tous les cas, nous venons de le voir, la position d’Engels. L’Etat, disait-il, découle de l’existence de classes antagoniques : il disparaîtra donc nécessairement quand celles-ci disparaîtront. Outre qu’il est difficile d’admettre une telle extinction « automatique » de l’Etat, d’importantes raisons de fond amènent à contester le point de vue d’Engels (et, dans la foulée, celui de Besancenot). La première est avancée par Marx lui-même. Dans La Critique du Programme de Gotha, celui-ci rappelle que, dans la phase inférieure de la société communiste (socialiste), la distribution des moyens de consommation est fondée sur le principe « à chacun selon son travail ». L’exploitation de l’homme par l’homme a disparu, chacun ne peut vivre que de l’apport qu’il fait à la société, et, sur ce plan, tous les individus sont traités à égalité. « Le même quantum de travail qu’il (le producteur individuel) a donné à la société sous une forme, il le reçoit en retour sous une autre ».

Ce droit égal demeure pourtant, dans son principe, un droit bourgeois. En effet, « il règne ici le même principe que celui qui règne l’échange des marchandises, pour autant qu’il est échange d’équivalents ». L’égalité consiste seulement « en ce que le travail fait fonction de mesure commune ». Or, égaux de point de vue, les individus demeurent inégaux à tous les autres. Ils le sont, soit sous l’angle de ce qu’ils apportent, soit sous l’angle de ce qu’ils reçoivent. C’est-à-dire, soit sous l’angle de leur capacité productive (certains sont capables de travailler plus longtemps ou plus intensément que d’autres, et recevront donc plus), soit sous l’angle de leurs besoins (l’un a plus d’enfants que l’autre, etc). Le droit égal entretient donc l’inégalité, car il fixe une règle égale pour des gens inégaux. Or, un droit n’est rien sans une autorité pour veiller à son application, sans un Etat. Un droit bourgeois maintenu implique l’existence d’un Etat bourgeois qui se survit, malgré la disparition de classes antagoniques. Lénine parle à ce sujet dans L’Etat et la Révolution du maintien pendant un certain temps d’un Etat bourgeois, sans bourgeoisie. Telle était également la position de Trotsky, qui soulignait le double caractère de l’Etat de transition : socialiste par sa défense de la propriété collective, bourgeois par ses normes de distribution.

Le problème est que, valable dans la sphère de la répartition, le raisonnement doit aussi être étendu à celle de la production. A première vue, une telle affirmation peut paraître étrange. N’avons-nous pas supposé la bourgeoisie renversée et la propriété collective des moyens de production instaurée ? Or, la propriété coopérative ou étatique, bien que n’étant plus individuelle, demeure une propriété privée dans la mesure où les travailleurs ne maîtrisent pas encore directement et collectivement l’ensemble des moyens de production de la société.
L’existence d’une telle propriété privée reconstitue en permanence les bases de la valeur, et, au-delà, de la monnaie, de la puissance de l’argent. Par ailleurs, chaque travailleur, nous l’avons dit, est rémunéré en fonction du travail fourni : mais s’agit-il simplement d’une règle de répartition que se sont fixée les travailleurs associés ? Ou d’une forme salariale maintenue ? La deuxième réponse est la bonne dans toute la mesure où l’entreprise, proclamée propriété des travailleurs, est de fait entre les mains de directeurs ou de l’appareil d’Etat. La séparation d’avec les moyens de production, qui fonde l’existence du salariat, est alors reproduite.

Enfin, les forces productives héritées du capitalisme portent le sceau des rapports de production sous l’égide desquels elles se sont développées. Leur mise en œuvre est une matrice, qui implique reproduction des anciens rapports sociaux. Bien qu’elles ouvrent la possibilité d’une prise en charge sociale de la production, elles le font sur le mode de la division et de l’ordonnancement hiérarchisé. En attendant d’être elles-mêmes transformées, elles reproduisent une société scindée. Quant à la division du travail social, elle se perpétue et renouvelle la séparation entre manuels et intellectuels, entre professions, entre qualifications. En deux mots : la société est toujours traversée de profondes contradictions, malgré la disparition de classes antagoniques. La disparition de telles classes ne signifie d’ailleurs pas la disparition des classes tout court (par exemple, classe ouvrière et paysannerie) lesquelles peuvent avoir des intérêts divergents. Enfin, nous ne pouvons pas écarter l’hypothèse selon laquelle des contradictions sociales, comprimées aujourd’hui par la domination bourgeoise (et donc réduites de ce fait à de faibles proportions), puissent se déployer et gagner en ampleur une fois la bourgeoisie renversée, donnant naissance à de nouvelles oppositions de classes.
Or, une société traversée par d’importantes contradictions devra toujours créer des instances pour assurer sa survie malgré les conflits qui la travaillent. Des lieux de médiation, qui l’aideront à surmonter ses divisions, mais qui la rendront inévitablement plus opaque. Des instances issues d’elle, et lui échappant pourtant, parce que, pour pouvoir remplir leur fonction, ces instances doivent nécessairement être dotées d’une certaine autonomie, d’une certaine épaisseur, d’une certaine pérennité. Il faut une instance qui dise la loi, compromis entre besoins divergents et exigences opposées, à laquelle tous doivent obéir. Il faut une instance qui traduise cette loi en actes et en assure le suivi et l’application. Il faut une instance qui juge des manquements à la loi. Législatif, exécutif, judiciaire : il faut, en somme, un Etat. Penser la disparition de l’Etat, c’est penser la fin des contradictions sociales, l’harmonie universelle d’une société totalement transparente et directement présente à elle-même.
La nécessité du maintien d’un Etat avait bien été ressentie par les fondateurs du marxisme, mais traitée par eux sur le mode du dédoublement : d’un côté, une disparition (quasi-automatique) de l’Etat comme « pouvoir politique » ; de l’autre, le maintien d’un pouvoir « public », ramené au rang d’une soi-disant « gestion technique », elle-même dépouillée d’une portée so­ciale pourtant inévitable dès qu’il y a Etat. « Les antagonismes de classes une fois disparus, disent ainsi Marx et Engels dans Le Manifeste... alors le pouvoir public perd son caractère politique ». Propos qui sont aussi ceux de Marx dans Misère de la Philosophie, quand il indique : « La classe laborieuse substituera... à l’ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n’y aura plus de pouvoir politique proprement dit... » ou encore ceux d’Engels qui pense que « le gouvernement des personnes (fera) place à l’administration des choses » (Anti-Dühring).
Si l’Etat subsiste, c’est en réalité parce que les contradictions sociales ne disparaissent pas avec la disparition des classes antagoniques que sont la bourgeoisie et le prolétariat. Mais c’est aussi parce que le dépérissement de l’Etat ne peut qu’être proportionnel à la prise en charge de la chose publique par les travailleurs. Or, l’expérience des révolutions passées montre que l’engagement des masses peut connaître en la matière d’importantes fluctuations, même en l’absence de répression ou d’empêchements particuliers. Sans cet engagement, les formes d’auto-organisation, bases du nouveau pouvoir politique, peuvent très rapidement se vider de leur contenu. Si c’est le cas, les fonctions publiques ont tendance à se cristalliser dans des institutions et des organes permanents, soit parce que les délégués ne sont plus contrôlés ou renouvelés, soit parce que certaines tâches, à l’abandon, doivent de toutes façons être assumées (la police, par exemple). C’est ce que nous voyons aujourd’hui même, où l’Etat gonfle à proportion des divisions et de l’impuissance de la société.

Tout cela n’interdit pas de prévoir des formes institutionnelles permanentes qui favorisent l’irruption de « ceux d’en bas » quand les circonstances s’y prêtent : référendum d’initiative populaire, pouvoir de soumettre les élus à réélection si on a réuni un certain pourcentage de signatures des inscrits sur les listes électorales, limiter (à un seul, par exemple) le nombre de renouvellements d’un mandat, etc. Besancenot évoque certaines de ces mesures, ou d’autres, de portée comparable. Pourquoi aussi ne pas imaginer des critères minimums de représentativité de comités de base, comme il y en a actuellement pour avoir droit au remboursement des frais des campagnes électorales ? De tels comités pourraient avoir, par exemple, dans le domaine qu’ils couvrent, le droit de déposer des projets de loi soumis au Parlement ou au contraire d’opposer un veto à tel ou tel projet de loi de l’Assemblée Nationale, etc. Ces mêmes comités pourraient aussi recevoir une sorte de « délégation de pouvoir » permanente, pour exercer des fonctions administratives en lieu et place de l’administration traditionnelle. Cela permettrait de lutter contre les blocages de l’appareil d’Etat et d’avoir une administration souple, au plus près des masses et de leurs problèmes.

Autant de choses qui doivent aller de pair avec la garantie des droits démocratiques, en particulier ceux relatifs à l’activité politique (liberté d’expression, de réunion, d’organisation, de presse, de manifesta­tion, Cette garantie suppose la séparation des pouvoirs (législatif, exécutif, judiciaire), alors que (selon le Petit Robert) « la dictature est la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d’un individu, d’une assemblée, d’un parti, d’une classe ». Le multipartisme est ici décisif, car le maintien du débat public qu’impulsent les partis est une garantie essentielle pour que les travailleurs puissent (malgré les flux et reflux du mouvement de masse) faire un jour à nouveau irruption sur la scène où se joue leur sort. Mais, ainsi que le rappelle Marx dans La Critique du Programme de Gotha, « par sa nature, le droit ne peut consister que dans l’emploi d’une mesure égale pour tous ». Or, cette mesure égale s’applique à des individus qui sont non seulement inégaux, mais aussi différents les uns des autres. Là encore, nous ne sortons pas de « l’étroit horizon du droit bourgeois ». Ainsi en est-il, par exemple, du droit de grève : ce droit, valable pour tous les travailleurs, favorise les plus organisés, les mieux placés dans le processus de production, les moins opprimés, etc. Le droit démocratique demeure un droit égal : en tant que tel, il entretient l’inégalité.

En réalité, la liberté la plus grande pour les travailleurs, c’est quand ils sont capables de prendre en charge eux-mêmes l’organisation de leur liberté, quand ils sont capables de surmonter eux-mêmes leurs contradictions sans faire appel à ce régulateur qu’est l’Etat. Au lieu d’appliquer la même règle générale, abstraite et venue d’en haut, il s’agit de rejeter le droit et de discuter, à chaque fois, au cas par cas, des problèmes concrets. Les travailleurs conquièrent leur propre liberté à la mesure du dépérissement de l’Etat.

Une telle conquête doit être constatée : elle ne peut être décrétée. Les droits démocratiques doivent « s’éteindre », ils ne doivent pas être abolis. Toute avancée dans ce domaine dépendra, non d’une quelconque interdiction gouvernementale, mais de la capacité effective des travailleurs à organiser leurs droits à leur manière. Or, nous l’avons vu, cette capacité est menacée par l’ampleur des divisions sociales qui subsistent et par les fluctuations du degré d’engagement dans la chose publique. Si cette capacité est faible, alors le recul de la sphère des droits démocratiques peut favoriser l’instauration d’une nouvelle domination de classe, et désarmer, a contrario, les plus défavorisés d’entre les travailleurs. L’absence de droits démocratiques, sous prétexte qu’ils sont « formels » ou « inutiles », devient la couverture de l’arbitraire le plus total. Le droit de s’organiser (dans le parti unique), de s’exprimer (dans la seule presse officielle), de se réunir etc, deviennent l’apanage d’une minorité privilégiée.

Des développements qui précèdent, il apparaît que l’horizon aujourd’hui envisageable est celui qui, après le renversement de la bourgeoisie et la destruction de son Etat, combinerait, d’une part, la prise en charge par les travailleurs eux-mêmes de leurs libertés, et, d’autre part, la garantie des droits démocratiques par un Etat allégé. L’auto-organisation des masses occuperait le maximum d’espace possible, repoussant d’autant la sphère de l’Etat ; mais, de son côté, l’Etat maintenu assurerait la permanence des droits et pourrait éventuellement remplacer des comités de base paralysés ou désertés. Une combinaison qui pourrait avoir les faveurs de Besancenot, si on le lit entre les lignes. Mais une combinaison qui n’est pas sans risques. La permanence de l’Etat, celle de la bureaucratie qui l’accompagne inévitablement, peuvent étouffer les formes d’auto-organisation ou décourager les bonnes volontés en ce qui concerne la prise en charge des affaires publiques. Un Etat maintenu peut aussi aider à cristalliser (et ainsi à renforcer) des différenciations sociales existantes. Mais c’est probablement un risque à prendre, qui peut en tous les cas paraître moins grand que celui de soviets défaillants auxquels se substitueraient le pouvoir d’un seul parti, d’un seul Comité central et enfin d’un seul homme.

Il est vrai que nous n’avons traité jusqu’ici que de la phase inférieure du communisme. Dans La Critique du Programme de Gotha, Marx soutient qu’on « pourra s’évader une bonne fois de l’étroit horizon du droit bourgeois » quand la phase supérieure aura été atteinte, c’est-à-dire lorsque « la société pourra écrire sur ses bannières : « De chacun selon ses capacités, à chacun selon ses besoins » ». Une formule reprise par Besancenot quand il traite du communisme. Une formule qui est habituellement comprise comme signifiant que chacun prélèvera dans le fonds commun selon ce qu’il estimera être ses besoins. Telle est l’interprétation de Lénine dans L’Etat et la Révolution (« chacun puisera librement selon ses besoins »). Pourtant, ainsi énoncée, la formule est dénuée de sens. A un moment donné, les besoins sont par nature définis, alors qu’il ne saurait en être e même de la production, qui est nécessairement bornée. D’ailleurs une production courant après des besoins à satisfaire peut entrer en contradiction avec l’objectif communiste, qu’il s’agisse des rapports de l’homme à la nature (une nature d’abord dégradée, puis épuisée) ou des rapports des hommes entre eux (les forces productives ne sont pas socialement neutres). Une autre interprétation de la formule, plus cohérente avec l’ensemble de la démarche de Marx, est que les formes politiques seront désormais telles qu’elles permettront à la société de tenir compte des besoins des individus en tant qu’individus différenciés. La norme de répartition ne sera plus celle de « à chacun selon son travail », mais elle ne sera pas non plus : « chacun puise selon ses besoins ». Elle sera celle de la prise en charge collective de la diversité concrète des individus : dans les organismes de base d’un éventuel pouvoir populaire, on attribuera à chacun selon ce que sont ses besoins évalués collectivement après débat. Pourquoi ceci est-il possible seulement dans la phase supérieure de la société communiste ? Sans doute parce qu’un certain nombre de divisions sociales, encore présentes dans la phase inférieure, auront dis­paru, permettant un traitement directement politique de questions jusque-là renvoyées à la sphère du droit égal.

C’est ce que Marx laisse entendre dans ses propos de La Critique du Programme de Gotha : « à chacun selon ses besoins » deviendra possible, nous dit-il, « quand auront disparu l’asservissante subordination des individus à la division du travail », « quand le travail sera de­venu non seulement le moyen de vivre, mais encore le premier besoin de la vie », quand « toutes les sources de la richesse coopérative jailliront avec abondance ». Autant d’allusions à une société débarrassée d’anciennes contradictions et capable de ce fait d’assumer elle-même directement la diversité des individus qui la composent. Les commentaires de cette formule mettent souvent l’accent sur l’accroissement des forces productives qui y serait impliqué, un accroissement entendu au sens d’une abondance matérielle. Mais, à lire Marx, on devine que tel n’est pas le fond de l’affaire, et que les forces productives ici évoquées ont changé tout à la fois de nature et de contenu, puisqu’elles se seront modifiées moins sur la quantité produite que sur la façon de produire, qu’il s’agira de satisfaire les besoins de l’homme plus en tant que producteur qu’en tant que consommateur (en finir avec « l’asservissante subordination à la division du travail »), et que, si « toutes les sources de la richesse jailliront avec abondance », c’est parce qu’il s’agira d’une « richesse coopérative », qui, dès lors, fera que le travail, parce qu’il est « être ensemble », sera devenu « le premier besoin de la vie ».

Une telle société pourra-t-elle un jour exister ? L’échéance est ici suffisamment lointaine pour que nous laissions à l’avenir le soin de répondre. En attendant, la seule visée raisonnable est, une fois l’Etat bourgeois détruit, l’instauration d’un Etat à voilure réduite. Cet objectif, bien que restreint par rapport aux ambitions initiales, n’est lui-même nullement acquis d’avance : il est, et ne peut être, que l’enjeu d’une bataille permanente.

Ce qui devrait inciter à faire la clarté sur la « dictature du prolétariat » et à faire disparaître, en toute connaissance de cause, la notion correspondante des textes de référence. Ce n’est pas ce que fait Besancenot, qui se contente de n’en pas parler. Pour son prochain congrès, la LCR s’apprête à faire de même, en supprimant simplement la formule de ses statuts, sans que soit soulignée l’importance du geste, pas plus que ses tenants et aboutissants. Confirmant ainsi la très ancienne (et déplorable) habitude qui consiste à ne pas regarder le passé en face et à introduire les rectifications qui s’imposent « à la godille », par glissements progressifs. S’agissant de la « dictature du prolétariat », peut-on se contenter de prendre une gomme et d’effacer les mots ? Certainement pas. L’URSS stalinienne a été le produit de nombreux facteurs (tels que les traits particuliers de la Russie de 1917, l’isolement de la Révolution russe sur la scène européenne etc), mais, parmi ces facteurs, il faut compter la fameuse théorie de la « dictature du prolétariat » : elle a permis de justifier par avance les atteintes à la démocratie socialiste. Quel est le poids de chacun de ces facteurs ? Peu nous importe ici. Ce qui compte, c’est que cette théorie ait pu avoir une responsabilité dans le processus, même faible : cela suffit pour nous obliger à traiter la question sur le fond et non par-dessus la jambe.

Nous assistons aujourd’hui, en France et dans le monde, à une montée des forces révolutionnaires, dont nous ne pouvons que nous réjouir. Cela ne doit pas nous faire oublier qu’il y a un hiatus (que dis-je, un gouffre) entre cette montée et l’état du marxisme révolutionnaire au plan théorique, qui ressemble plus à un champ de ruines qu’à autre chose. Les forces militantes sont (et seront toujours) insuffisantes. Mais, au stade actuel, à mon sens, l’obstacle essentiel sur le chemin d’une force politique à la hauteur de nos besoins est celui de l’élaboration. Je ne fais pas allusion à un travail d’intellectuels, mais, beaucoup plus largement, à une réflexion collective, impliquant toutes celles et ceux qui se réclament de la révolution. Pour y parvenir, plus que de forces, nous manquons surtout de la volonté d’affronter les problèmes au lieu de les nier ou encore de les esquiver avec une suprême élégance. Lénine a dit de nombreuses choses fausses et quelques-unes très vraies. Parmi ces dernières, je place pour ma part l’affirmation selon laquelle « sans théorie révolutionnaire, pas de mouvement révolutionnaire ».

I.J.