Réponse à Philippe Corcuff

Il ne suffit pas de dire qu’un homme est un ourson pour qu’il soit un ourson

, par OBONO Danièle, ÖNGÜN Emre

Pour votre information, ci-dessous, une « réponse » à la contribution du camarade Corcuff au débat du congrès du NPA sur l’orientation et la construction.

En Turquie, il existe une « histoire drôle » (d’ « humour noir ») suivante (et des équivalents doivent sûrement exister dans d’autres pays). Un jour est organisé une grande compétition des services secrets. L’exercice est de trouver un ourson dans une forêt. La première organisation à concourir est la CIA qui déploie son attirail technologique et fait... chou-blanc. Dégoutés, les Américains partent occuper l’Irak (ou l’Afghanistan ou tout autre pays). Viennent ensuite les services russes qui travaillent de manière méthodique en interrogeant tous les animaux de la forêt... mais sans résultats. Dégoûtés, ils vont intervenir en Tchétchénie. Au final, personne n’arrive à retrouver ce maudit ourson. En dernier, viennent quelques types du MIT (les services turcs) très sûrs d’eux et qui annoncent, à la stupéfaction générale, qu’ils n’auront aucun problème. Deux jours plus tard ils reviennent triomphants avec une cage recouverte d’un tissu et déclarent avoir trouvé l’ourson. Ils dévoilent la cage, à l’intérieur se trouve un pauvre gars très amoché qui répète sans cesse en tremblant « je suis un ourson, je suis un ourson ». Et les agents du MIT d’exulter : « Voilà, ceci est un ourson, nous avons gagné ! ».

P. Corcuff n’est certainement pas un tortionnaire du MIT, il s’agit au contraire d’un camarade dont de nombreuses analyses enrichissent généralement le débat. (Il ne devrait même pas être nécessaire de faire cette précision, nous la faisons quand même pour éviter tout – très mauvais – procès d’intention)

Dans sa courte contribution au débat du congrès intitulée « Relancer le chaos créateur du NPA », il procède néanmoins d’une logique dont cette petite histoire relève les ressorts par l’absurde : assimiler le fait de caractériser soi-même une chose (cet être vivant est un ourson, cette plateforme est « institutionnaliste ») et les caractéristiques observables de cette chose (cet être vivant est bipède et présente tous les traits d’un être humain et pas d’un ourson, cette plateforme est basée sur une démarche générale de retour à l’idée initiale du NPA – voir plus bas) pour en tirer des conclusions (la bonne « cible » a été trouvée, le « point d’équilibre » entre « institutionnalisme » et « révolutionnarisme » est la plateforme 1).

Ainsi, P. Corcuff propose une analyse des plateformes en présence pour le congrès à partir de la nécessité d’un point d’équilibre entre « institutionnalisme », assimilant l’activité politique à la politique institutionnelle (et représentée par la p3), et « révolutionnarisme », « avant-gardiste » et ayant peu de prise sur les masses (représentée par la p2). Le fameux point d’équilibre serait alors imparfaitement atteint par la p1. Ainsi présentée, la démonstration paraît implacable : la meilleure combinaison entre radicalité et pragmatisme (au-sens de J. Dewey dont P. Corcuff a souligné, à juste titre, à de nombreuses reprises l’intérêt politique) serait donc cette fameuse plateforme 1.

Le premier problème (mineur) est que ce raisonnement n’est pas très neuf. Il ne s’agit en somme que d’une remise au goût du jour sociologisée d’une classique distinction entre droite (devenu « institutionnaliste »)/centre (devenu « point d’équilibre »)/gauche (devenu « révolutionnariste ») du parti à l’instar d’un parlement.

D’ailleurs le procédé argumentatif qui suit n’est pas très différent de l’argument du centrisme dans un parlement (en résumé : il y en a qui sont intéressants mais vont trop dans un sens, d’autres sont intéressants aussi mais vont trop dans l’autre sens, nous on est raisonnable entre les deux) [1]. Il s’agit donc de se caler de manière purement formelle entre deux orientations qui « dévient » du projet initial du NPA.

Il s’ensuit un deuxième problème (majeur celui-cela) : ce raisonnement sincère (aucun doute là dessus) mais extrêmement formaliste des positions voile les enjeux du débat de congrès. Plutôt que de se cantonner à des raisonnements « spatiales » (gauche/centre/droite) ou en imposant un label à chaque plateforme, il vaudrait mieux regarder ce que « disent » réellement les dites plateformes.

Or, en ce qui concerne la p3, par un glissement imperceptible (en réalité tout simplement pas formulé), P. Corcuff procède à des amalgames entre la nécessité de mener une réflexion sur les rapports de force sociales et la situation politique qui soit critique envers ce qui a été fait jusqu’à présent à la fascination pour la représentation politique traditionnelle classique. Ainsi, établir :
— qu’il y a, en France (et en Europe), une absence d’alternative politique malgré la délégitimation du capitalisme et des mouvements sociaux forts ;
— que cette alternative ne peut pas se résumer au NPA à l’heure actuelle, qu’une telle démarche passe nécessairement par une distinction claire par rapport au social-libéralisme du PS ;
— qu’être l’élément moteur de cette alternative est une tâche essentielle pour le NPA dans la période actuelle, ce qui signifie un rôle offensif basée sur cette analyse afin d’intervenir sur les dynamiques et non avoir un rôle de pronostiqueur ;
— que forcément dans un vieux pays de tradition parlementaire cette construction a) passe par une séquence électorale saillante mais située dans le cadre d’une démarche générale qui ne se réduise pas aux élections b) aura une crédibilité aux yeux des masses si elle parvient à avoir une présence (subversive donc voir plus haut) dans les institutions ;
— en bref, tout simplement proposer une démarche politique à la période actuelle est amalgamée et réduite à de « l’institutionnalisme » (sans même parler des propositions concrètes portant sur le fonctionnement du parti, le rôle des commissions, la formation etc.). Par rapport, à une telle démarche, ce que P.Corcuff désigne comme le « point d’équilibre » apparaît plutôt comme un patchwork de positionnements qui aboutit à pointer, de manière pertinente, des contradictions à la gauche antilibérale (sous-titre 5b de la p1) mais sans rien (rien c’est rien) proposer pour agir sur ces contradictions.

Or label « d’institutionnalisme » est d’autant plus dommage que par bien des aspects la plateforme 3 renvoie à ce fameux « point d’équilibre » par rapport aux institutions et la créativité à partir des pratiques sociales qu’il appelle de ses vœux. De ce point de vu, on ne peut que l’inciter à rejeter un coup d’œil en particulier à la partie 9 de cette plateforme (« Le parti anticapitaliste que nous voulons »). Par rapport à ces questions, on ne peut que lui rappeler, notamment, les passages suivants :

« Le « Parti anticapitaliste » que nous avions décidé de créer devait être « nouveau ». Il est donc nécessaire d’ouvrir la « frontière des possibles », d’être dans nos activités militantes au quotidien, la vitrine de notre programme, que ce soit en terme d’auto-organisation, de démocratie, mais aussi en ne restant pas cantonnéEs dans une histoire en noir et blanc, et en réinventant l’action politique. Mutualiser les bonnes idées, les solidarités locales ; ne pas restreindre le travail de centralisation du NPA aux activités traditionnelles des partis politiques ; être capables de faire, à l’échelle de quelques milliers de militantEs, ce que nous souhaitons réaliser pour l’ensemble de la société : voilà ce qui devrait être notre aiguillon à chaque instant. »

« La démocratie interne à inventer pour notre propre organisation doit prendre en compte ce que nous combattons dans la société : les inégalités, les oppressions, les discriminations, le bureaucratisme du mouvement ouvrier... Et être à l’écoute des expériences nouvelles associées à une période et une société en profonde mutation – marquée notamment par la précarisation, les travailleur-euse-s pauvres et la montée de la criminalisation des résistances, ainsi que des idéologies racistes et d’extrême-droite. »

« Nous sommes conscientEs des risques d’intégration des luttes dans un système institutionnel pacifié, mais le NPA doit intervenir pour subvertir ces institutions, en les engageant dans le chemin exclusif de la défense des intérêts des salariéEs. Ceci passe par un refus permanent d’une « cogestion » du système capitaliste, notamment avec le Parti socialiste. Nous ne cherchons pas à gérer « les dossiers » mais, par contre, nous devons nous confronter au quotidien d’une société qui ne peut se limiter à la lutte contre un système de domination... »

Ces développements sont sûrement insuffisants, il est certainement nécessaire de creuser des pistes ouvertes dans ce texte, en proposer de nouvelles mais là encore on aurait bien du mal à trouver l’équivalent de cette attention portée à la « dialectique du mouvement d’en bas et du mouvement d’en haut » ailleurs dans les plateformes... Décidément, le costume « institutionnaliste » paraît quand même bien mal taillé et on est loin du républicanisme d’un Mélenchon...

Et si l’on débattait à partir des bases politiques existantes, c’est-à-dire en se basant sur les textes et analyses des plateformes, plutôt que de se positionner par rapport à des labels ?

Notes

[1Nous utilisons le terme « centriste » au sens du discours commun pas au sens traditionnellement employé par des militant-e-s révolutionnaires marxistes pour désigner celles et ceux qui ne parviennent pas à choisir entre réformisme et révolution.