Interview politique : Philippe Marlière sur l’avenir du PS

, par MARLIÈRE Philippe

Ségolène Royal a surpris les Français en déposant la semaine dernière sa candidature aux primaires du PS. Liza Belozerova a rencontré Philippe Marlière, professeur de politique française et spécialiste du PS à University College London, pour parler de l’avenir du parti socialiste.

  • Cette démarche de Mme Royal, vous a-t-elle étonné ?

Je pense qu’il était clair que Ségolène Royal entendait être candidate de nouveau. Ce qui était étonnant c’était une autre version selon laquelle il y avait un pacte à trois. Ce pacte étant que si Dominique Strauss-Khan se déclare candidat, Ségolène Royal et Martine Aubry ne déposeront pas leurs candidatures aux primaires.

Sa candidature répond aussi à un souci de sa part car selon les sondages et les commentaires politiques DSK apparaîtrait le mieux placé pour empocher la nomination socialiste. Elle essaye donc de prendre tout le monde du vitesse. En se déclarant candidate aujourd’hui ; elle pousse DSK et Martine Aubry à occuper l’espace et à dévoiler quelles sont leurs intentions.

  • Ségolène Royal : en quoi a-t-elle changé depuis 2007 ?

Ce qui a changé c’est dans la forme et dans la présentation de soi. Toute cette symbolique qu’elle a réussi à créer autour d’elle en 2007, toute cette démocratie participative, on en parle moins. Cette personnalité qui était un peu décalée et qui ne faisait pas de la politique comme les autres, avec ses idées de participation empruntées au Forum social de Porto Alegre au Brésil [Forum Social Mondial qui a eu lieu en 2001].

Elle semble depuis quelque temps s’intéresser davantage à l’appareil socialiste. Elle sait qu’elle ne peut pas réussir sans le soutien de son parti qui lui avait fait assez défaut en 2007. Mais d’autre part, elle continue à cultiver sa différence, comme son réseau Désirs d’avenir.

  • Quelles étaient les réactions des membres du PS ?

Au sein du PS je crois qu’il y avait deux types de réactions. D’un côté, c’était toujours dans l’ordre du possible, donc ils n’étaient pas surpris.

De l’autre côté, il y avait l’idée que Royal a laissé passer sa chance en 2007. « C’était une élection imperdable » avait déclaré Caude Bartolone [il était membre de l’équipe du « Pacte Présidentiel » de la campagne de Ségolène Royal lors de l’élection présidentielle française de 2007].

Cette vague d’espérance qu’il y avait eu en 2007 est retombée. Il serait difficile de recréer cet engouement autour d’elle, parce qu’aujourd’hui il y a d’autres candidats qui sont mieux placés.

  • Quelle est la position de DSK maintenant ?

Il doit être tentant pour DSK de courir l’aventure des présidentielles. Si l’on en croit les sondages, il est en tête, mais Royal aussi était en tête des sondages contre Sarkozy. Il y a de nouveau, comme en 2007 avec Royal, une campagne médiatique qui s’emballe en faveur de DSK.

Il y a ce fameux mandat du FMI qui arrivera à l’échéance l’année de l’élection présidentielle mais il doit prendre sa décision avant. Il a dit pourtant qu’il irait jusqu’à bout de son mandat au FMI. Il doit faire un calcul et choisir en tenant compte du paramètre de popularité et de la conjoncture politique.

Cela me rappelle la situation de Jacques Delors en 1995 où on avait le PS dirigé par Henri Emmanuellit qui était plutôt de gauche, plus à gauche encore que Martine Aubry aujourd’hui. Tout d’un coup le PS réclamait Delors comme un sauveur. Je crois qu’il y aura maintenant aussi cette tentation du PS de faire cela avec DSK.

Est-ce que DSK pourra emmener avec lui son parti et les électeurs plutôt de gauche ? Ce dilemme s’est posé pour Delors en 1995 et il a renoncé en disant qu’il n’aurait pas pu appliquer son programme et que l’électorat de gauche ne l’aurait pas suivi. Il avait renoncé sur cette base.

La question cruciale pour DSK, étiqueté à la droite du parti : est-ce qu’il pourra unifier le parti derrière lui ? Pour l’électorat français de gauche, au-delà du PS, DSK n’est pas populaire.

  • Certains disent que Ségolène Royal serait un cadeau fait à la droite....

Certain disent aussi que DSK peut également être perçu comme un cadeau. Effectivement, il pourra attirer l’électorat centriste et du centre droit de François Bayrou mais il y aura une grande déperdition du social gauche.

Ségolène Royal a réussi à capter les voix des femmes, des jeunes, des jeunes des banlieues, un électorat populaire ouvrier. Elle a quand même réussi cela, il faut le lui reconnaître. C’était un électorat qui avait auparavant déserté le parti socialiste. C’est justement cet électorat qui semblerait, d’après les sondages qualitatifs, faire défaut à DSK. Il est perçu comme un candidat très bourgeois, très à droite, très néo-libéral.

Si c’est une campagne très droite – gauche, DSK aura du mal. Si c’est une campagne plus consensuelle autour d’un thème, où il n’y a pas de polarisation gauche – droite, DSK aura plus de chances.

  • La déclaration de Mme Royal a de nouveau instauré un désordre dans le parti qui paraissait avoir retrouvé un semblant d’unité...

La déclaration de Ségolène Royal ne remet pas le feu aux poudres. Mais c’est l’élection présidentielle qui est elle-même un poison particulier pour la gauche et notamment pour le parti socialiste. Tous les 5 ans il y a cette compétition interne qui se déclenche. Ce n’est pas très bon pour la vie du parti parce qu’il y a une focalisation extrême sur les conflits personnels au détriment du débat politique, du débat de fond. Cela crée une animosité entre les membres du PS.

L’élection présidentielle impose aux candidats de participer à un concours de beauté. Si vous rêvez d’un vrai débat de fond, calme, collectif, démocratique, transparent, cette élection vient parasiter tout cela. Quand on y réfléchit, la présidence sous la 5e République n’est pas un mécanisme très sain ni très démocratique. Sur le papier le Président de la République a plus de pouvoirs que le président américain. C’est un président omnipotent, même en situation de cohabitation.

  • Vous remettez en question alors le système gouvernemental français...

Je mets en doute la pertinence d’avoir une élection qui donne tant d’importance à une personne tous les 5 ans. Toute la vie politique française et tous les choix qui vont en découler dépendent de ce vote.

Il y avait une inversion du calendrier décidée par Lionel Jospin [mettre l’élection présidentielle avant les élections législatives] qui était une mauvaise idée. Ipso facto, quand vous élisez un président et dans la foulée une majorité pour le servir, vous renforcez le pouvoir du président en faisant cela. Il n’y a pas de contre pouvoir au pouvoir du président.

Donc, je crois qu’il y a quelque chose de pas très bon et pas très sain dans la présidentialisation du système français.

  • Dès lors, quel système selon vous serait mieux adapté pour la France aujourd’hui ?

On peut créer un système où le Parlement pourrait récupérer une large partie des pouvoirs perdus depuis une trentaine d’années. Restreignons les pouvoirs du président qui intervient partout. Il faut un président qui puisse se concentrer sur un nombre limité d’affaires : la représentation de la France à l’étranger, les affaires européennes éventuellement.

Le président de la République ne dois pas être responsable politiquement devant l’Assemblée. Il est choquant de voir que ce président peut gérer les affaires externes, internes, dire ce qu’il faut faire à son parti ; il y a une confusion de rôles tout à fait dangereuse.