Cuba 2009-2010 Une année charnière ?

, par HABEL Janette

Confronté à une grave crise économique et financière, le gouvernement cubain dirigé par Raoul Castro s’oriente vers des réformes. « Il y aura des changements et l’on prendra des décisions pour le bien de notre processus révolutionnaire lors du VIe Congrès du Parti communiste cubain [PCC] », avait annoncé José Ramon Machado Ventura, premier vice-président du Conseil d’État et du Conseil des ministres, en octobre 2009. Le VIe congrès du PCC pourrait enfin se tenir en 2011, treize ans après le précédent. Il aura une importance particulière. Il devrait élire une nouvelle direction du parti dont Fidel Castro est toujours le Premier secrétaire, et ratifier les réorientations de la politique économique.

R. Castro a fait dans plusieurs discours une description réaliste et sans complaisance de l’état très préoccupant de l‘économie. L’objectif de croissance officiel pour l’année 2010 était de 1,9 %. La production de sucre pour 2010 ne devrait pas dépasser 1,2 million de tonnes. Selon le quotidien du PCC, cette récolte « désastreuse » est l’une des plus mauvaises depuis un siècle. Les autorités ont annoncé que le pays pourrait être obligé d’importer du sucre. Le processus de rationalisation du secteur sucrier devrait donc se poursuivre.

La situation dans l’agriculture est également très difficile. Pour R. Castro, la production d’aliments est un « enjeu de sécurité nationale ». En effet, le pays importe 80 % de ce qu’il consomme, une dépense insupportable pour le budget cubain. La réduction de ces importations est donc une priorité. C’est pourquoi le gouvernement a attribué des terres aux particuliers. En 2010, plus d’un million d’hectares avaient été distribués. Mais la moitié de ces terres octroyées restent sous-exploitées. Les petits producteurs agricoles, qui réalisent déjà 70 % de la production vivrière du pays avec 40 % des terres, sont de plus en plus sollicités.

Après une longue période d’immobilisme, le gouvernement a autorisé l’initiative privée dans certaines activités de service. Les salons de coiffure peuvent désormais se transformer en coopératives, avec achat-vente du matériel. Pour améliorer les transports déficients, des licences ont été accordées aux taxis privés. Dans la région orientale, des producteurs ont été autorisés à vendre directement leurs fruits et légumes. Face au déficit de logements — entre 600 000 et un million —, le gouvernement a autorisé les Cubains à les construire eux-mêmes. Ces mesures limitées mais symboliques préparent la population à la libéralisation de l’activité privée individuelle dans les activités d’artisanat et de vente au détail. Mais le démantèlement graduel des subventions pourrait léser les plus pauvres. Déjà la régularité des approvisionnements des magasins d’État est aléatoire et l’offre de produits dans le carnet de rationnement (la libreta) se réduit. Des entreprises agricoles jugées non rentables ont été supprimées. R. Castro a évoqué « les centaines de milliers de travailleurs excédentaires » dans le secteur d’État, un « problème très sensible ». La remise en question de la garantie de l’emploi, assurée depuis un demi-siècle, pourrait s’avérer très délicate.

R. Castro a impulsé un processus de réorganisation institutionnelle. Les remaniements ministériels sont nombreux. En quatre ans, les deux tiers du cabinet ont été renouvelés. Les dirigeants issus des Forces armées occupent de nombreux postes. Le président veut rationaliser une administration pléthorique et mettre en œuvre une plus grande efficience économique autour d’un gouvernement resserré. La décentralisation de la production vers les territoires et l’abolition envisagée des mécanismes de distribution centralisée s’inscrivent dans la perspective des réformes à venir.

Depuis les tensions provoquées par la mort du gréviste de la faim Orlando Zapata en février 2010, les réunions se sont multipliées avec les autorités catholiques. Après la rencontre entre R. Castro et le cardinal Jaime Ortega, 52 détenus devraient être libérés au cours de l’année 2010. Les Dames en blanc, une association qui regroupe des mères et des épouses de prisonniers politiques, ont été autorisées à défiler après la messe dominicale sans être harcelées. À la suite de la visite à La Havane de Mgr Dominique Mamberti, secrétaire du Saint-Siège pour les relations avec les États, le cardinal Ortega a invité le pape Benoît XVI à visiter Cuba en 2012. Douze ans après le voyage de Jean-Paul II, cette visite serait la bienvenue car la « position commune » de l’Union européenne (UE) adoptée en 1996 conditionne la coopération avec Cuba aux progrès sur les droits de l’homme. En juin 2010, le chef de la diplomatie espagnole, Miguel Angel Moratinos, dont le pays assurait jusqu’à fin juin la présidence tournante de l’UE, a convaincu les ministres des Affaires étrangères de reporter à septembre leur décision sur la « position commune ».

Sur le plan régional, de nouveaux accords ont été conclus avec Caracas. Les entreprises pétrolières cubaine et vénézuélienne CUPET et PVDSA ont constitué une entreprise mixte pour la prospection, l’extraction et le stockage d’hydrocarbures. PVDSA exporte environ 98 000 barils de pétrole par jour vers Cuba. Dans le cadre de l’accord de coopération Cuba-Vénézuela, l’extension de la raffinerie cubaine de Cienfuegos permettra d’accroître les capacités de raffinage pour réexportation. Les relations commerciales, de coopération et d’investissement se sont renforcées avec le Brésil, avec la troisième visite en deux ans du président Lula.

Les relations de La Havane avec Washington évoluent mais les signaux envoyés par des lobbies américains aux intérêts opposés sont contradictoires. Des délégations des deux pays se sont réunies à Cancun en 2010 pour discuter de l’avenir touristique. Alors que les réserves pétrolières dans les eaux cubaines du golfe du Mexique semblent confirmées, une délégation de l’Association internationale des entrepreneurs de forage a été autorisée à se rendre à Cuba en août 2010. Il s’agit de la première visite de l’industrie pétrolière américaine dans l’île depuis un demi-siècle ; en outre, une loi autorisant les voyages d’affaires pour l’industrie du pétrole est en cours d’examen par le Congrès américain. Mais, dans le même temps, les représentants de l’industrie sidérurgique ont déposé une plainte dénonçant l’exportation aux États-Unis d’acier chinois fabriqué à partir de nickel cubain, et des amendes ont été infligées à des entreprises accusées de violer les lois américaines sur l’embargo.

Les relations avec les États-Unis pèsent sur les évolutions en cours. Les partisans des réformes « structurelles » avancent avec prudence. Les risques inhérents à l’ouverture économique dans l’état actuel du pays pourraient être renforcés par la politique de Washington maniant la carotte et le bâton. La crainte d’une déstabilisation pèse sur les décisions de l’exécutif. La réapparition publique de Fidel Castro suscite les interrogations. Des pressions pour une plus grande tolérance se font sentir. Lors de la Xe Semaine sociale catholique organisée en juin 2010 à La Havane, l’économiste cubano-américain Carmelo Mesa-Lago, invité par le cardinal Ortega, a salué les prémices d’une « réconciliation ». Aurelio Alonso et Rafael Hernandez, responsables de deux revues cubaines prestigieuses, Casa de las Américas et TEMAS, ont souligné que, pour engager le dialogue au sein de la nation, il fallait affronter le dialogue avec l’émigration. D’autres personnalités cubaines n’hésitent plus à s’exprimer. Pour Pablo Milanès, chanteur très populaire, « la révolution s’est arrêtée dans le temps, l’histoire doit avancer avec des idées et des hommes nouveaux. Les révolutionnaires cubains sont devenus réactionnaires vis-à-vis de leurs propres idées ». Le processus de déconstruction/reconstruction est en marche. Son rythme et son issue restent incertains.