Pouvoir et numérique

, par AGUITON Christophe

Le numérique bouscule le politique. Le point avec un colloque AEC aujourd’hui à Cenon (33).

  • Comment le numérique a-t-il bouleversé les règles d’exercice du pouvoir dans les démocraties ?

Christophe Aguiton [1]. Le numérique a parfois été une cause première des transformations du rapport à la politique, mais le plus souvent il n’a fait qu’accompagner des transformations sociales plus profondes.

  • Qu’en est-il de la parole publique ?

Elle a été profondément affectée par la généralisation des outils numériques. Historiquement, il y avait une séparation nette entre l’écrit – relu et travaillé – et l’oral, plus informel et sans « mémoire ». Pour les responsables politiques s’y ajoutait la distinction entre le « on », la parole officielle, et le « off » qui était respecté par les journalistes.

Aujourd’hui, des responsables politiques de tous bords ont été filmés par des militants ou des personnes présentes à ce moment-là, souvent à partir de téléphones mobiles, et ces petits films ont été largement diffusés sur Internet, même quand ces personnes ne voulaient pas que les images et leurs paroles soient rendues publiques. Ce n’est qu’un exemple mais il montre bien comment l’espace public est transformé par l’irruption de nouvelles catégories d’acteurs.

  • C’est ce que l’on a observé avec les révolutions arabes ?

On a bien vu comment la vidéo et les téléphones mobiles pouvaient permettre de faire sortir des images et des informations. Les SMS et les réseaux sociaux ont aussi permis de mobiliser rapidement des foules importantes sans que le pouvoir puisse vraiment s’y opposer.

  • Et en France, l’Internet a joué un rôle dans la vie politique ?

On peut comparer l’élection présidentielle de 2007 et le référendum sur la Constitution européenne de 2005. Pour la présidentielle, l’offre politique était très diversifiée et la grande presse en a rendu compte. Internet n’a alors été qu’un complément. En 2005, le contexte était totalement différent. L’essentiel de la classe politique et des médias était en faveur du oui au projet de Constitution européenne alors qu’on a vu au moment du résultat que l’opinion publique n’avait pas le même point de vue. Internet a joué dans ce cas un rôle de contre-pouvoir en permettant l’expression de ceux qui ne voulaient pas de la Constitution européenne.

  • Comment, en retour, les pouvoirs prennent-ils en compte Internet ?

Il y a évidemment de nombreux domaines qui restent à la charge des gouvernements : le développement des infrastructures, l’éducation, etc. Mais Internet a fait apparaître toute une série de nouvelles problématiques pour lesquelles les autorités vont devoir trouver des réponses. C’est le cas notamment pour ce que l’on appelle le droit à l’oubli. Il faudrait aussi trouver les moyens de garantir aux internautes la protection de cette zone grise qui se développe entre ce qui était autrefois séparé de façon nette, la sphère privée et la sphère publique.

P.-S.

Propos recueillis par Pierre Tillinac.

Notes

[1Chercheur au laboratoire de sciences humaines et sociale d’Orange Labs. Il intervient aujourd’hui dans le cadre du colloque organisé par Aquitaine Europe Communication sur le thème « Le politique et les numériques ». Ce colloque a lieu au Rocher de Palmer à Cenon, à partir de 14 heures.