La monnaie, l’Euro, ne pas se tromper de débat Réponse à Jacques Sapir

, par KHALFA Pierre, SAMARY Catherine

Le débat entre partisans du « non de gauche » au TCE en 2005, et qui restent opposés aux actuelles politiques européennes dans le contexte de crise de l’euro, est difficile sur plusieurs plans - socio-politique, théorique (touchant à la monnaie). Ce sont sur ces deux terrains imbriqués que nous discuterons la réaction de Jacques Sapir à nos deux contributions – en regrettant ses procédés polémiques consistant à nous attribuer des analyses et ignorances qui ne sont pas les nôtres... Menons sérieusement le débat.

I. Les termes du débat

Sapir nous dit qu’il « considère qu’une monnaie unique, tant que n’existe pas un cadre politique unique [souligné par nous], est une erreur ». Remarquons d’abord que, par rapport aux textes qui fondaient l’impossibilité d’une monnaie unique sur l’hétérogénéité des situations économiques des pays de l’Union, l’argument s’est déplacé . C’est mettre l’accent, comme nous le prônions, contre le fétichisme de la monnaie, sur les « sous-jacents » politiques et sociaux à expliciter, sous divers angles d’approches. Car cela ouvre, au moins, l’hypothèse d’un autre cadre politique possible.

L’euro existe, de notre choix ou pas. Il n’est pas une « erreur » (contrairement à ce que dit Sapir), mais un système soumis à des contradictions et une instabilité majeures pour ceux qui l’ont décidé. Doit-on aujourd’hui mener campagne pour sortir de l’euro au nom de la « souveraineté française » (et prôner à chaque peuple d’en faire de même au nom de « sa » souveraineté) ? Ou bien tourner les luttes socio-politiques de tous les peuples soumis à une Europe néolibérale dans la conquête d’une « souveraineté européenne » basée sur d’autres orientations et donc sur un contrôle social, public, pluraliste de l’usage qui est fait de l’euro – mais aussi de la livre sterling, ou de toute autre monnaie nationale ? Autrement dit, il faut mettre l’accent sur les finalités sociales et démocratiques, pour discuter de la fonction de la/des monnaie/s (et non l’inverse). Partir des politiques menées et chercher ce qui permettra de modifier les rapports de force et les consciences dans une logique coopérative, en combattant les chauvinismes nationalistes, qu’ils se revendiquent de l’euro - comme Sarkozy -, ou contre lui, comme les Le Pen.

Nous sommes en partie d’accord avec Sapir pour estimer que les bourgeoisies européennes ont établi ensemble l’euro et les traités actuels pour parvenir à imposer plus facilement aux peuples ce qu’ils avaient du mal à réaliser au plan national – des politiques de mise en concurrence de la force de travail et de démantèlement des acquis sociaux... Nous avons appelé à voter contre ces traités pour cette raison-là. Par contre, cela n’implique pas qu’un tel processus soit maîtrisé par ceux qui le soutiennent, ce que montre la crise actuelle, et que nous ne puissions pas exploiter l’élargissement des horizons de pensée et d’action européennes que permet la lutte dans/contre l’Union économique et monétaire (UEM) et donc contre les traités. Il serait vain d’attendre des mêmes gouvernants, avec les mêmes institutions, une autre politique que celle pour laquelle ils ont construit cette Union-là et ces institutions. Mais la soumission aux marchés perpétuera une instabilité européenne susceptible d’ailleurs de mettre fin à l’euro, sans que ce scénario soit en lui-même favorable aux luttes progressistes.

En cas de sortie de l’euro, le radeau « franc », soumis à la tourmente spéculative, ne serait guère facile à protéger : le taux d’ouverture du commerce français est plus élevé que celui de l’UEM et la dette française est détenue massivement sous forme de titres par des non résidents... Le retrait de l’euro, l’insertion de ce radeau franc dans une « flottille » basée sur une monnaie commune et un nouveau système monétaire européen, tel que Sapir le prône, impliqueraient (aux dires de Sapir lui-même), une banque centrale européenne jouant un rôle de chambre de compensation, tout en contrôlant le mouvement des capitaux... Et les exigences formulées ailleurs par Sapir, comme par les « Economistes atterrés », (monétisation des dettes publiques par les Banques centrales, et contrôle des marchés des capitaux…) sont indispensables, dans tous les cas de figures. Alors, comment imaginer une nouvelle coopération monétaire, si les conditions qui ont fait échouer l’euro ne sont pas modifiées ? Pourquoi une monnaie commune ne serait pas prise dans les mêmes contradictions que la monnaie unique ?

Un mot d’ordre de « sortie de l’euro » pourrait devenir pertinent. Encore faudrait-il que les conditions politiques en soient remplies et qu’une telle sortie n’aboutisse pas à aggraver les conditions de vie et de travail des populations et, in fine, à renforcer la domination des classes dirigeantes. C’est une question que Sapir ne se pose jamais.

De plus, Sapir n’évoque jamais le fait que l’éclatement de la zone euro puisse se produire sous la pression des marchés. Sapir écarte d’un revers de main, sans argumenter, l’hypothèse d’une guerre monétaire à la suite d’un tel éclatement de la zone euro, dans les circonstances actuelles. On le comprend, c’est effectivement une hypothèse gênante pour lui, car elle signifierait que la sortie de l’euro dans les conditions actuelles, loin d’être favorable aux populations, aggraverait considérablement encore leurs conditions de vie et de travail.

Nous pouvons certes réfléchir sur ce qui pourrait se passer si un gouvernement progressiste, refusant les diktats des marchés, arrivait au pouvoir. Il pourrait être utile, par exemple, d’exploiter le poids de la France dans l’UE comme élément de « chantage » (nous sortirons de l’euro, si...) pour défendre la légitimité de mesures sociales prises en France et imposer une mise à plat des traités et des procédures européennes de prise de décision... De façon plus générale, le choix monétaire devrait être associé à des mesures sociales progressistes dans l’optique d’empêcher leur remise en cause et de les généraliser, et non pas dans la logique d’entrer en compétition avec d’autres peuples.

Par conséquent, notre démarche devrait être tournée, en toutes circonstances, vers une autre Europe, qui est l’échelle pertinente pour la résistance aux marchés financiers et au dumping fiscal, autant que pour « penser » des transports publics, des services publics de santé et d’éducation échappant aux impasses de la concurrence. De ce point de vue, nous devrions prolonger ce que fut notre campagne pour un « non de gauche » au TCE, pour « une autre Europe » : ce que Sapir critique justement comme « incantatoire ». Oui, nous assumons la constance de ce combat comme une des dimensions essentielles de notre démarche qui nous distingue de la critique de droite ou d’extrême droite de la construction européenne.

Voilà synthétiquement le sens de notre débat. Mais répondons de plus près à quelques arguments avancés par Jacques Sapir.

II. La conception de la monnaie

Jacques Sapir nous dit se situer entre deux extrêmes qu’il critique : une approche de la monnaie qu’il désigne comme « essentialiste » avec Aglietta et « dans une moindre mesure Orléan » qui « voient dans la monnaie une institution centrale aux économies capitalistes » ; et à l’autre extrême une position (Samary) qui, selon lui, parce qu’elle critique la « fétichisation » de la monnaie, « tend à minorer » celle-ci « au point de la considérer comme secondaire » ou d’en ignorer les déterminants. On ne voit pas où il fonde un tel raisonnement.

Disons synthétiquement ici, pour clarifier les choses, que, loin de considérer la monnaie comme « secondaire », nous adhérons à la thèse que Sapir appelle « essentialiste », et qu’il rejette, sans partager l’ensemble des analyses des auteurs cités. Oui, la monnaie est centrale au capitalisme, mais elle lui a préexisté, évidemment. Sa place, les « cycles marchands » et les rapports sociaux et de propriété dans lesquels elle s’inscrit, ont été radicalement transformés par le capitalisme. Nous intégrons dans notre patrimoine intellectuel l’approche commune de Marx et de Keynes considérant le capitalisme comme un système monétaire de production, organiquement tourné vers la recherche et l’accumulation d’un profit monétaire. Ils se distinguent de ce point de vue des visions « dichotomiques » des classiques et monétaristes néo-libéraux qui séparent sphère monétaire et sphère dite « réelle ». Mais, avec Polanyi, nous mettons l’accent sur la « grande transformation » que le capitalisme a introduit en transformant en marchandise la monnaie, la terre et la force de travail. Enfin, nous intégrons l’analyse de la « construction européenne » et de ses phases dans l’histoire longue du système-monde capitaliste et de ses « grandes crises »,

Contre les thèses « essentialistes ou minimalistes », Sapir nous propose la thèse « de la monnaie comme une institution importante mais dont le rôle doit être apprécié en conjonction avec d’autres institutions, comme la nature des relations sociales (la confiance), ou les structures de l’appareil productif ». A ce niveau de généralité, nous n’avons pas de désaccords. Mais quelle conclusion tire Sapir de cette proposition ? Il nous affirme dans la foulée : « Si ces institutions donnent un sens à la monnaie, celle-ci permet, ou ne permet pas, la réalisation des compromis sociaux et économiques qui fondent ces autres institutions ». La monnaie n’est alors pas seulement « importante », elle devient primordiale puisque c’est elle qui permet ou pas la réalisation des compromis sociaux. On a là, de toute évidence, un fétichisme de la monnaie. Disons immédiatement notre désaccord total. Si effectivement telle ou telle politique monétaire peut être plus ou moins favorable à tel ou tel compromis social, ce n’est pas la monnaie qui les « permet » ou pas : des droits sociaux ont été arrachés depuis l’émergence du capitalisme, avec ou sans étalon or, avec ou sans monnaie bancaire, avec ou sans transformation du rôle des banques centrales... en fonction de processus complexes des luttes de classes.

III. La souveraineté monétaire, pour qui et pour quoi faire – donc, à quel niveau ?

Jacques Sapir reconnaît que l’on peut avoir une politique avec une monnaie nationale qui soit aussi nocive que celle que nous avons avec l’euro. Mais, dit-il, « une politique alternative ne pourra être menée que [souligné par nous] si nous récupérons notre souveraineté monétaire ». Mais qui est ce « nous » ? Que signifie cette « souveraineté » dite « condition nécessaire » bien que pas suffisante ?

C’est là que le débat sort de la question monétaire. Sapir nous explique que « nous savons depuis François Guizot que la construction des institutions est le produit de la lutte des classes (1828) », en ajoutant, « Nous savons aussi que ceci fonctionne dans un cadre relativement clôt, celui de l’Etat-Nation » . Il y a là plusieurs idées que Sapir fait mine d’enchaîner, mais qui sont totalement distinctes. Que les institutions soient le produit de la lutte des classes, au moins en partie, nous n’en doutons pas. Que la démocratie suppose un « cadre relativement clôt », pareillement.

Mais c’est ce « relativement » qu’il faut creuser. Pourquoi ce cadre clôt devrait-il ad vitam aeternam être celui de l’Etat-Nation ? D’ores et déjà, l’expérience mondiale « en pointillés » (sans modèle achevé et satisfaisant, évidemment) souligne l’exigence et l’émergence de divers « espaces » politiques à géométrie variable, infra-étatiques, nationaux, plurinationaux et supranationaux. Les « Etats-Nations » sont des réalités « historiques » donc en partie dépassables et contestables sous l’angle démocratique quand ils enferment mal ou trop les choix politiques, sans même parler de la logique guerrière dont ils peuvent être porteurs dans certaines circonstances. Pourquoi, de plus, un cadre « relativement clôt » ne pourrait-il pas être européen (sans mettre ici une « définition » normative et « unitariste » à cet « espace ») ? Pourquoi enfin les « luttes homériques » auxquelles fait allusion Sapir, et qui ont permis l’existence de conquêtes sociales au niveau national, ne pourraient-elles pas avoir lieu au niveau européen ? La réponse de Sapir est claire : « parce qu’il n’existe pas de “peuple” (au sens communauté politique) européen ».

Sapir précise que par « peuple », il entend « communauté politique », conception issue de la tradition des Lumières, et que nous pouvons reprendre. Mais si c’est de communauté politique qu’il s’agit, et non pas d’une conception culturelle ou ethnique du peuple, celle-ci se construit à travers l’existence de mobilisations communes, d’institutions existantes, comme le Parlement ou l’euro, dont on peut certes contester le statut et le fonctionnement, mais qui ont un effet structurant et que nous pouvons utiliser. Il s’agit de créer des contre-pouvoirs (cf. les forums sociaux européens et des propositions de fonds européens solidaires) et de faire vivre un espace public européen. Ce sont des réalités certes embryonnaires aujourd’hui, mais néanmoins présentes.

Il ne s’agit donc pas de contester ni l’urgence et la pertinence démocratique des luttes politiques et sociales dans chaque pays membre, ni la difficulté des luttes européennes, mais de chercher tout ce qui peut favoriser l’émergence d’un « sujet européen » politique, souverain et pluriel. La notion de peuple n’est pas une notion essentialiste mais une construction historique. Or nous sommes concernés par un processus historique qui est en cours.

Dire ceci ne signifie pas que les Etats-Nations vont disparaître, mais que la construction européenne devra articuler au moins ces deux niveaux : c’est le débat politique, sur la base de l’analyse concrète des problèmes à résoudre et des expériences réalisées, qui devra trancher sur ce qui relève du niveau national et ce qui relève du niveau européen. La crise européenne actuelle et les plans sociaux européens, à la fois injustes et inefficaces, ouvrent une fenêtre d’opportunité pour l’action politique européenne, cette lutte de classe porteuse de rapports sociaux, de buts et donc d’institutions nouvelles... à l’échelle européenne.

Cependant, l’approche de Sapir, comme paradoxalement celle des fédéralistes, présente le niveau européen de l’action politique (et monétaire) comme devant être unifié pour être pertinent. Elle fait de l’Europe une simple transposition, à une autre échelle territoriale, d’un « Etat-nation » unifié (approche « unitariste » du cadre politique). Il passe ainsi totalement à côté d’un fait historique nouveau : la construction d’un nouvel objet politique qui n’est pas le strict décalque de l’Etat-Nation.

Une politique alternative aux régressions sociales qu’imposent les politiques et mécanismes soumis aux marchés financiers implique évidemment de (re)conquérir la maîtrise des pouvoirs de décision et de contrôle, notamment, au cœur de l’économie, le contrôle des financements, donc de la/des monnaie/s et des marchés financiers. Mais à quel niveau ? La majeure partie des échanges commerciaux des pays européens sont intra-européen, avec, pour beaucoup de pays, un taux d’ouverture (part des exportations rapportées au PIB) plus faible à ce niveau qu’au plan national. Et les tableaux que nous montre Sapir soulignent... les points communs que partagent la majeure partie des pays concernés, faisant ainsi apparaître un potentiel d’exigences communes face à des pouvoirs de décisions réels européens qu’il faut affronter.

IV. L’extrême droite

Sapir termine son texte par une remarque sur l’extrême droite. Parlant de la sortie de l’euro, il affirme : « Ceux qui, confondant internationalisme et angélisme, laisseront à l’Extrême-Droite le monopole de ce thème en porteront la responsabilité devant l’Histoire ». Au-delà du caractère grandiloquent de ce type de déclaration, son fond politique est très inquiétant. D’une part, l’idée qu’on combat l’extrême droite en s’emparant de ses thèmes a déjà démontré sa dangerosité dans l’Histoire. Mais, nous dira Sapir, le thème de la « sortie de l’euro » n’appartient pas à la seule extrême droite, pas plus que le « non » au Traité constitutionnel européen ne lui appartenait. C’est vrai, mais à la condition de nous donner les moyens de poursuivre la logique d’un « non de gauche » qui se distingue de Le Pen. Et ceci n’est possible qu’en développant deux axes de différenciation radicale : celui qui s’oppose à l’ensemble des problématiques de « l’identité nationale » xénophobe, sécuritaire et raciste (en incluant la revendication du droit de vote pour les immigrés résidents) ; et celui de l’autre Europe, qui ne rejette pas « en principe » la construction d’un sujet politique européen, pluriel, démocratique...

Conclusion

Au-delà des arguments théoriques sur la monnaie, deux questions ressortent de ce débat. La première est, comme nous venons de le voir, l’analyse du rôle, de la place et de la définition des Etats-Nations dans le processus historique. Nous pensons qu’il faut approfondir et étendre les modalités de la souveraineté populaire dans de nouveaux espaces politiques non réductibles aux Etats-Nations. C’est le premier point de désaccord avec Sapir. La seconde tient au prétendu réalisme des propositions qui nous rabattent sur ce cadre. Or, si l’on se situe d’un point de vue progressiste, rien n’est aujourd’hui réaliste au vu des rapports de forces sociaux et politiques. Il n’est pas plus réaliste de croire qu’un gouvernement voulant radicalement combattre le néolibéralisme arrive au pouvoir dans des délais raisonnables dans un pays européen que de penser que des mobilisations sociales puissent infléchir notablement la construction européenne -et surtout, vu l’imbrication des enjeux, nous devrions escompter et rechercher une interaction d’actions européennes et nationales qui se renforcent les unes les autres. Nous pouvons parier sur une crise qui, s’approfondissant, modifie les circonstances et transforme les conditions de mobilisations et la conscience des possibles, avec la responsabilité, dans ce cadre, de porter un projet qui favorise leur émergence.