L’opinion d’un professeur en sciences de l’éducation à l’université de Provence

« Maintenir des exigences élevées »

, par JOHSUA Samuel

Alors que le projet de réforme des lycées a été soumis hier à l’approbation du Conseil supérieur de l’éducation, Samuel Johsua, auteur d’un livre à paraître à la mi-avril intitulé Sortir de la crise scolaire, répond aux questions de l’Humanité.

  • Comment jugez-vous la politique générale de réforme des lycées engagée par le gouvernement ?

J’ai un avis plutôt négatif : la forme comme le fond de cette réforme ne permettent pas de sortir de la crise scolaire que l’on connaît. Un des points centraux des problèmes qui sont posés, pas seulement en France, mais dans toute l’Europe, reste depuis une quinzaine d’années la massification dans l’enseignement. Il y deux façons négatives d’aborder la question. L’une, la plus radicale et libérale, consiste à dire qu’il faut revenir en arrière sur la massification elle-même, avec un système de sélection beaucoup plus précoce : c’est la solution proposée notamment par la commission européenne. L’autre, plus douce, consiste à maintenir formellement le nombre de gens dans les systèmes de formation, surtout les lycées, mais en faisant en sorte de baisser considérablement le niveau d’encadrement scolaire : c’est l’orientation de Claude Allègre. Pour lui, il n’est pas possible d’avoir autant de monde dans les écoles, avec un niveau d’exigence aussi élevé. Traduction simple : il y a trop d’école pour trop de monde.

  • Comment cela se concrétise-t-il ?

Il diminue l’offre scolaire. Cette réforme entend réduire, par exemple, les horaires. C’est vrai qu’il y a des endroits dans lesquels ils sont déraisonnables, comme dans certains secteurs de l’enseignement professionnel, avec des semaines de 35, 36, voir 38 heures, mais une baisse générale ne résout rien. Les enfants en difficulté ne vont pas s’en sortir avec moins d’heures de cours. C’est quelque chose qui ne colle pas. D’autant plus que, à côté de cette diminution, la réforme ajoute certaines matières... telles les heures d’instruction civique, auxquelles je suis radicalement hostile.

  • Cela ne vous paraît pas une bonne solution ?

Nulle part, et surtout pas dans le rapport Meirieu, dont on ne possède aucun bilan chiffré, surgit une telle demande. C’est la société, paniquée par l’état de déchirure sociale, qui pense qu’en inculquant quelques règles morales aux enfants ça ira mieux. Mais, on le voit bien, toutes les tentatives depuis Chevènement en 1984 ont échoué. On ne peut pas dire aux générations actuelles comment il faut se comporter alors que la société autour donne exactement les signaux inverses. Ce n’est pas de l’instruction civique qu’il faut faire, mais développer le sens politique, le droit, etc., ce qui n’est pas fait. Condorcet disait : « Il ne s’agit pas d’apprendre à chérir la Constitution, mais d’apprendre qu’elle existe et d’avoir les armes pour la connaître et la critiquer. »

  • Dans ce cadre, l’aide personnalisée que le gouvernement veut mettre en place vous paraît-elle une bonne solution ?

Jusqu’ici, c’était surtout le fait du secteur privé ou associatif. Aussi, prendre cet aspect en charge dans le secteur public est une bonne chose. Mais il n’est pas inévitable que ce soit l’école qui le fasse et surtout que des heures scolaires soient prises pour cela. Depuis quinze ans, tous les cours de soutien sont un échec. Il faut plutôt faire des aides du type de celles qu’ont les enfants privilégiés dans leurs familles : ce ne sont pas de nouveaux cours mais des aides réelles en dehors des heures d’école, comme résoudre un exercice. Ce n’est pas ce qui se fera dans l’aide personnalisée.

  • Vous n’êtes pas pour rapprocher davantage instruction et éducation ?

Les enfants sont éduqués par énormément d’institutions. Un club de sport, la famille, les voyages, etc. tout éduque. On ne peut pas opposer instruction et éducation. Il faut seulement se limiter à la spécificité éducative de l’école : celle qui permet d’entrer dans l’éducation en dotant les enfants d’un certain nombre de savoirs précis, que l’on ne peut apprendre ailleurs.

  • Justement, quelles orientations préconisez-vous, en définitive, pour réformer les lycées ?

Il me semble qu’il y a trois points importants. Le premier est une question de choix politique. Est-ce que l’on maintient à la fois la scolarisation de masse et des exigences relativement élevées ? Si oui, il faut demander plus de moyens. Le deuxième est qu’en même temps les choses à apprendre sont beaucoup plus dures qu’auparavant. Aussi, la simple prolongation du lycée d’avant pour les générations actuelles a conduit et ne peut donc que conduire à la crise. Le dernier point est l’aide aux enfants en difficulté. Sur cette question, toute la société doit se mobiliser. Alors que l’école doit organiser les conditions d’étude les plus favorables pour le plus grand nombre, la vision centrale du gouvernement reste, elle, dans l’optique de ne pas augmenter l’emploi public.

P.-S.

Propos recueillis par Laurent Mouloud.