En Israël, il faut décoloniser les esprits

, par SALINGUE Julien

Alors que l’Autorité palestinienne plaide pour la reconnaissance d’un État de Palestine devant l’ONU, Israël s’entête à poursuivre la colonisation, coupant ainsi court à toute réouverture des négociations. Décryptage de la politique étrangère de l’État juif, avec Julien Salingue, spécialiste du conflit israélo-palestinien.

« La ligne de Netanyahu est la poursuite de la colonisation, tant qu’il n’y a pas la contrainte à négocier ».

Suite à l’adhésion de la Palestine à l’Unesco, Israël a riposté en annonçant l’accélération de la colonisation et l’arrêt des transferts de fonds destinés à l’Autorité palestinienne. Le gel de la colonisation est pourtant une des conditions exigée par Mahmoud Abbas pour la relance du processus du paix. Professeur et doctorant en sciences politique à Paris, spécialiste du conflit israélo-palestinien, Julien Salingue analyse les ressorts de cette politique israélienne, hostile à tout compromis ou négociation. Selon lui, cette obstination de l’État juif s’explique par un complexe de supériorité, caractéristique des sociétés coloniales.

  • L’Etat hébreu a annoncé l’accélération de la colonisation, se refusant ainsi à toute réouverture des pourparlers de paix. Pourquoi Israël s’obstine-t-il à refuser les négociations ?

Cette politique est menée par un gouvernement de droite et extrême-droite qui a été élu. Son électorat est composé de gens qui ne veulent pas entendre parler de négociations. C’est un électorat de colons, et un électorat du côté de l’extrême-droite qui a une attitude hostile par rapport aux palestiniens. La ligne de Netanyahu est donc la poursuite de la colonisation, tant qu’ils ne seront pas contraints de négocier.

  • Pourtant, Ehoud Barak a lui-même évoqué un « tsunami régional », faisant allusion aux changements induits par le Printemps arabe. Pourquoi la politique israélienne reste-elle insensible à cette recomposition politique régionale ?

Dans la psyché israélienne, le sentiment d’être une citadelle assiégée dans un environnement hostile est au fondement de l’État d’Israël. Ce syndrome de la citadelle assiégée est appelée « complexe de Massada », du nom d’une ville juive de Palestine assiégée, entrée dans la mythologie juive.
Ce qui se passe dans la région inquiète beaucoup les officiels israéliens. La situation est de plus en plus difficile, mais, plutôt que de s’adapter à ce qu’il se passe, ils se replient et se recentrent sur les valeurs historiques d’Israël.
Toutefois, ils ont conscience des changements et cherchent de nouveaux alliés. Par exemple, ils cherchent à se fournir en hydrocarbures du côté du Qatar, car avec l’Égypte, ils savent que l’approvisionnement n’est pas garanti.

  • Cet été, un mouvement d’indignés israéliens a revendiqué plus de justice sociale. Or les budgets de l’Éducation et du Logement sont liés à ceux de la défense et de la colonisation. Pourquoi les revendications sociales ne débouchent-elles pas sur une remise en cause de la politique étrangère de l’État juif ?

Netanyahu est un apôtre du néolibéralisme, il appartenait dans les années 1990 au think-tank des milieux néoconservateurs. La politique sociale de Netanyahu se caractérise par des coupes dans les budgets. Il n’y a plus de construction de logements sociaux depuis 15 ans. Combinée avec les effets de la crise, la société israélienne s’est effectivement soulevée.
Mais il faut savoir que dans l’histoire, la centrale syndicale israélienne a la particularité d’avoir été un des piliers du mouvement sioniste, avec l’armée. Il y a donc toujours une frontière étanche entre les revendications sociales et la politique étrangère envers les Palestiniens. En raison de ce découplage, l’argent employé à la colonisation n’est pas quelque chose que l’on raccroche aux questions sociales. C’est une toute petite minorité de gauche radicale qui a posé la question de l’occupation et de son coût.

  • Si Israël semble restée insensible aux changements géopolitiques de la région, qu’est-ce qui pourrait alors faire changer la position de l’État juif ?

Ce qui pourrait faire changer les choses, c’est qu’une majorité de la population israélienne prenne conscience que son intérêt dans la région n’est pas de se penser comme à part mais comme une composante de la région. C’est le paradoxe de la région, Israël est fier de se penser comme appartenant à l’Occident, à l’Europe, tout en s’excluant de son environnement régional. Or il faudrait qu’il se pense dans l’altérité plus que dans la domination. Une décolonisation des esprits est à faire en Israël, qui souffre de tous les symptômes des sociétés coloniales : domination vis-à-vis de l’Autre, complexe de supériorité, et sentiment d’être dans un environnement hostile.

P.-S.

Propos recueillis par Céline Girard.