Dossier : Destination Tchernobyl

Développement des forces productives ou subversion de l’appareil de production ? Une perspective écosocialiste

, par LÖWY Michael

La catastrophe de Tchernobyl illustre bien les dégâts d’un productivisme qui se voulait « socialiste » mais qui ne se dissociait en rien de l’appareil productif capitaliste — un appareil fondé presque exclusivement sur les énergies fossiles ou le nucléaire. Faut-il voir l’origine de ce productivisme et du mimétisme techno-industriel de l’URSS par rapport à l’Occident dans la pensée même des fondateurs du socialisme moderne ?
Les écologistes accusent Marx et Engels de productivisme. Cette accusation est-elle justifiée ?
Non, dans la mesure où personne n’a autant dénoncé que Marx la logique capitaliste de production pour la production, l’accumulation du capital, des richesses et des marchandises comme but en soi. L’idée même de socialisme — au contraire de ses misérables contrefaçons bureaucratiques — est celle d’une production de valeurs d’usage, de biens nécessaires à la satisfaction des nécessités humaines. L’objectif suprême du progrès technique pour Marx n’est pas l’accroissement infini de biens (« l’avoir ») mais la réduction de la journée de travail, et l’accroissement du temps libre (« l’être ») [1].
En fait, il existe une tension non résolue dans l’œuvre de Marx et d’Engels, entre la reconnaissance du caractère destructif, par rapport à l’environnement, du « progrès » capitaliste, et l’acceptation des forces productives créées par le capitalisme comme base économique de la nouvelle société.
Le premier aspect est présent dans des nombreux passages du Livre I du Capital, dont le plus connu se trouve dans la conclusion du chapitre sur la grande industrie et l’agriculture. Dans ce texte il est explicitement question des ravages provoqués par le capital sur l’environnement naturel, et il esquisse une vision dialectique des contradictions du « progrès » induit par les forces productives :
« La production capitaliste [...] détruit non seulement la santé physique des ouvriers urbains et la vie spirituelle des travailleurs ruraux, mais trouble encore la circulation matérielle [Stoffwechsel] entre l’homme et la terre, et la condition naturelle éternelle de la fertilité durable [dauernder] du sol, en rendant de plus en plus difficile la restitution au sol des ingrédients qui lui sont enlevés et usés sous forme d’aliments, de vêtements, etc. Mais en bouleversant les conditions dans lesquelles s’accomplit presque spontanément cette circulation, elle force de la rétablir d’une manière systématique, sous une forme adéquate au développement humain intégral et comme loi régulatrice de la production sociale. [...] En outre, chaque progrès de l’agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l’art d’exploiter le travailleur, mais encore dans l’art de dépouiller le sol ; chaque progrès dans l’art d’accroître sa fertilité pour un temps, est un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité. Plus un pays, les États-Unis du Nord de l’Amérique par exemple, se développe sur la base de la grande industrie, plus ce processus de destruction s’accomplit rapidement. La production capitaliste ne développe donc la technique et la combinaison du procès de production sociale qu’en sapant [untergräbt] en même temps les deux sources d’où jaillit toute richesse : la terre et le travailleur [2]. »
Plusieurs aspects sont notables dans ce texte : tout d’abord l’idée que le progrès peut être destructif, un « progrès » dans la dégradation et la détérioration de l’environnement naturel. L’exemple choisi n’est pas le meilleur et apparaît trop limité — la perte de fertilité du sol —, mais il ne pose pas moins la question plus générale des atteintes au milieu naturel, aux « conditions naturelles éternelles », par la production capitaliste.
Il s’ensuit que le socialisme ne peut pas reproduire les pratiques destructrices du productivisme capitaliste. Dans plusieurs écrits, Marx et Engels présentent la conservation de l’environnement naturel comme une tâche fondamentale du socialisme. Par exemple, le volume III du Capital oppose à la logique capitaliste de la grande production agricole, fondée sur l’exploitation et le gaspillage des forces du sol, une autre logique, de nature socialiste : « le traitement consciemment rationnel de la terre comme éternelle propriété communautaire, et comme condition inaliénable [unveräusserlichen] de l’existence et de la reproduction de la chaîne des générations humaines successives ». Un raisonnement analogue se trouve quelques pages plut haut : « Même une société tout entière, une nation, enfin toutes les sociétés contemporaines prises ensemble, ne sont pas des propriétaires de la terre. Ils n’en sont que les occupants, les usufruitiers [Nutzniesser], et ils doivent, comme des boni patres familias, la laisser en état amélioré aux futures générations [3]. » En d’autres termes : Marx semble accepter le « principe responsabilité » cher à Hans Jonas, l’obligation pour chaque génération de respecter l’environnement — condition d’existence des générations humaines à venir.
Cependant, il est vrai que l’on trouve souvent chez Marx ou Engels (et encore plus dans le marxisme ultérieur) une posture peu critique envers le système de production créé par le capital et une tendance à faire du « développement des forces productives » le principal vecteur du progrès. Le texte « canonique » de ce point de vue est la célèbre préface à la Contribution à la critique de l’économie politique (1859), un des écrits de Marx les plus marqués par un certain évolutionnisme, par la philosophie du progrès, par le scientisme (le modèle des sciences de la nature) et par une vision nullement problématisée des forces productives : « À un certain stade de leur développement, les forces productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de production existants [...]. De formes de développement des forces productives qu’ils étaient, ces rapports en deviennent des entraves. Alors s’ouvre une époque de révolution sociale. [...] Une formation sociale ne disparaît jamais avant que soient développées toutes les forces productives qu’elle est assez large pour contenir [4]. Dans ce passage célèbre, les forces productives apparaissent comme « neutres », et la révolution n’a pour tâche que d’abolir les rapports de production qui sont devenus une « entrave » à un développement illimité de celles-ci.
On trouve un raisonnement analogue dans la célèbre conclusion du chapitre sur l’accumulation primitive du capital. Marx écrit : « Le monopole du capital devient une entrave pour le mode de production qui a grandi et prospéré avec lui et sous ses auspices. La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L’heure de la propriété capitaliste a sonné. [...] La production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature [5]. Outre le déterminisme fataliste et positiviste, ce passage semble laisser intact, dans la perspective socialiste, l’ensemble du mode de production créé « sous les auspices » du capital, ne mettant en question que l’« enveloppe » de la propriété privée, devenue un obstacle pour les ressorts matériels de la production.
Dans ces écrits Marx et Engels semblent concevoir la transformation socialiste simplement comme l’appropriation collective des forces et moyens de production développés par le capitalisme : une fois abolie l’« entrave » que représentent les rapports de production et en particulier les rapports de propriété, ces forces pourront se développer sans limites. Il y aurait donc une sorte de continuité substantielle entre l’appareil productif capitaliste et le socialiste, l’enjeu socialiste étant avant tout la gestion planifiée et rationnelle de cette civilisation matérielle créée par le capital.
Dans cette optique, la transformation socialiste consisterait avant tout dans l’appropriation sociale des forces productives créées par la civilisation capitaliste et leur mise au service des travailleurs. Pour citer un passage de l’Anti-Dühring d’Engels — cet ouvrage canonique pour des générations de socialistes : dans le socialisme « la société prend possession ouvertement et sans détour des forces productives qui sont devenues trop grandes pour toute autre direction que la sienne [6].
La même logique « continuiste » préside aux passages de l’Anti-Dühring, où il est question du socialisme comme synonyme de développement illimité des forces productives : « La force d’expansion des moyens de production fait sauter les chaînes dont le mode de production capitaliste l’avait chargé. Sa libération des chaînes est la seule condition requise pour un développement des forces productives ininterrompu, progressant à un rythme toujours plus rapide, et par suite, pour un accroissement sans bornes de la production elle-même  [7]. »
L’expérience du « socialisme réel » illustre bien les problèmes qui résultent d’une prise en charge collectiviste de l’appareil productif capitaliste : dès les débuts de l’URSS a prédominé la thèse d’une appropriation sociale des forces productives existantes. Certes, pendant les premières années qui ont suivi la Révolution d’octobre, un courant écologiste a pu se développer, et certaines mesures protectionnistes (limitées) ont été prises par les autorités soviétiques. Cependant, avec le processus de bureaucratisation stalinienne, les tendances productivistes — que ce soit dans l’industrie, avec les Plans quinquennaux, ou dans l’agriculture, avec le triomphe du Lyssenkisme — s’imposent par des méthodes totalitaires, tandis que les écologistes sont marginalisés ou liquidés. La catastrophe de Tchernobyl est un exemple extrême — mais pas le seul — des conséquences désastreuses de l’imitation des technologies productives occidentales (aggravées par une gestion bureaucratique). L’expérience de l’URSS et des autres ex-pays « socialistes » — selon certains marxistes, plutôt une variante du capitalisme d’État — montre bien qu’un changement des formes de propriété qui n’est pas accompagné d’une gestion démocratique et d’une réorganisation du système productif ne peut que conduire à une impasse.

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Une mise en question de l’idéologie productiviste du « progrès » et de l’idée d’une exploitation « socialiste » de la nature a été suggérée par des marxistes dissidents, notamment dans l’école de Francfort. C’est notamment le cas de Walter Benjamin, qui dès 1928, dans son livre Sens unique dénonçait l’idée de domination de la nature comme « un enseignement impérialiste » et proposait une nouvelle conception de la technique comme « maîtrise du rapport entre la nature et l’humanité ». Quelques années plus tard, dans les Thèses sur le concept d’histoire il se propose d’enrichir le matérialisme historique avec les idées de Fourier, ce visionnaire utopique qui avait rêvé « d’un travail qui, bien loin d’exploiter la nature, est en mesure défaire naître d’elle les créations qui sommeillent en son sein [8]. »
Il serait important de tenter d’esquisser, à partir de ces intuitions, une critique de la thèse de la « neutralité » des forces productives qui a prédominé dans la gauche, dans ses deux versants, social-démocrate et communiste soviétique. Cette critique, d’un point de vue écosocialiste, pourrait s’inspirer des remarques de Marx sur la Commune de Paris : les travailleurs ne peuvent pas s’emparer de l’appareil d’État capitaliste et le mettre à fonctionner à leur service. Ils doivent le « briser » et le remplacer par un autre, de nature totalement distincte, une forme non-étatique et démocratique de pouvoir politique.
Le même vaut, mutatis mutandis, pour l’appareil productif : par sa nature et sa structure, il n’est pas neutre, mais au service de l’accumulation du capital et de l’expansion illimitée du marché. Il est en contradiction avec les impératifs de sauvegarde de l’environnement et de santé de la force de travail. Il faut donc le « révolutionnariser », en le transformant radicalement. Cela peut signifier, pour certaines branches de la production — les centrales nucléaires par exemple — de les « briser ». En tout cas, les forces productives elles-mêmes doivent être profondément modifiées. Certes, de nombreux acquis scientifiques et technologiques du passé sont précieux, mais l’ensemble du système productif doit être mis en question du point de vue de sa compatibilité avec les exigences vitales de préservation des équilibres écologiques.
Cela signifie tout d’abord, une révolution énergétique, le remplacement des énergies non-renouvelables et responsables de la pollution et empoisonnement de l’environnement — charbon, pétrole et nucléaire — par des énergies « douces » et renouvelables : eau, vent, soleil.
Mais c’est l’ensemble du mode de production et de consommation — fondé par exemple sur la voiture individuelle et d’autres produits de ce type — qui doit être transformé, ensemble avec la suppression des rapports de production capitalistes et le début d’une transition au socialisme. J’entends par socialisme l’idée originaire, commune à Marx et aux socialistes libertaires, qui n’a pas grand-chose à voir avec les prétendus régimes « socialistes » qui se sont écroulés à partir de 1989 : il s’agit de « l’utopie concrète » — pour utiliser le concept d’Ernst Bloch — d’une société sans classes et sans domination, où les principaux moyens de production appartiennent à la collectivité, et les grandes décisions sur les investissements, la production et la distribution ne sont pas abandonnés aux lois aveugles du marché, à une élite de propriétaires, ou à une clique bureaucratique, mais prises, après un large débat démocratique et pluraliste, par l’ensemble de la population. L’enjeu planétaire de ce processus de transformation radicale des rapports des humains entre eux et avec la nature est un changement de paradigme civilisationnel, qui concerne non seulement l’appareil productif et les habitudes de consommation, mais aussi l’habitat, la culture, les valeurs, le style de vie.
Quel sera l’avenir des forces productives dans cette transition au socialisme — un processus historique qui ne se compte pas en mois ou années ?
Deux écoles s’affrontent au sein de ce qu’on pourrait appeler la gauche écologique :

  1. l’école optimiste, selon laquelle, grâce au progrès technologique et aux énergies douces, le développement des forces productives socialistes peut connaître une expansion illimitée, visant à satisfaire « chacun selon ses besoins ». Cette école ne prend pas en compte les limites naturelles de la planète, et finit par reproduire, sous l’étiquette « développement durable » le modèle socialiste ancien ;
  2. l’école pessimiste, qui, partant de ces limites naturelles, considère qu’il faut limiter, de forme draconienne, la croissance démographique et le niveau de vie des populations. Il faudrait prendre la voie de la décroissance, réduire de la moitié la consommation d’énergie, au prix du renoncement aux maisons individuelles, au chauffage, etc. Comme ces mesures sont fort impopulaires, cette école caresse, parfois, le rêve d’une « dictature écologique éclairée ».

Il me semble que ces deux écoles partagent une conception purement quantitative de la « croissance » ou du développement des forces productives. Il y a une troisième position, qui me paraît plus appropriée, dont l’hypothèse principale est le changement qualitatif du développement : mettre fin au monstrueux gaspillage de ressources par le capitalisme, fondé sur la production, en grande échelle, de produits inutiles ou nuisibles : l’industrie d’armement est un exemple évident. Il s’agit donc d’orienter la production vers la satisfaction des besoins authentiques, à commencer par ceux qu’on peut désigner comme « bibliques » : l’eau, la nourriture, le vêtement, le logement.
Comment distinguer les besoins authentiques de ceux artificiels et factices ? Ces derniers sont induits par le système de manipulation mentale qui s’appelle « publicité ». Pièce indispensable au fonctionnement du marché capitaliste, la publicité est vouée à disparaître dans une société de transition au socialisme, pour être remplacé par l’information fournie par les associations de consommateurs. Le critère pour distinguer un besoin authentique d’un autre artificiel, c’est sa persistance après la suppression de la publicité... (Coca-Cola !).
La voiture individuelle, par contre, répond à un besoin réel, mais dans un projet écosocialiste, fondé sur l’abondance des transports publics gratuits, celle-ci aura un rôle bien plus réduit que dans la société bourgeoise, où elle est devenue un fétiche marchand, un signe de prestige, et le centre de la vie sociale des individus.
Certes, répondront les pessimistes, mais les individus sont mus par des désirs et des aspirations infinies, qu’il faut contrôler et refouler. Or, l’écosocialisme est fondé sur un pari, qui était déjà celui de Marx : la prédominance, dans une société sans classes, de l’« être » sur l’« avoir », c’est-à-dire la réalisation personnelle, par des activités culturelles, ludiques, érotiques, sportives, artistiques, politiques, plutôt que le désir d’accumulation à l’infini de biens et de produits. Ce dernier est induit par le fétichisme de la marchandise inhérent au système capitaliste, par l’idéologie dominante et par la publicité : rien n’indique qu’il constitue une « nature humaine éternelle ».
Cela ne veut pas dire qu’il n’y aura pas de conflits, entre les exigences de la protection de l’environnement et les besoins sociaux, entre les impératifs écologiques et les nécessités du développement, notamment dans les pays pauvres. C’est à la démocratie socialiste, libérée des impératifs du capital et du « marché », de résoudre ces contradictions.

Notes

[1Sur l’opposition entre « avoir » et « être », voir K. Marx, Manuscrits de 1844, p. 103 : « Moins tu es, moins tu manifestes ta vie, plus tu possèdes, plus ta vie aliénée grandit, plus tu accumules de ton être aliéné ». Sur le temps libre comme principale base du socialisme, voir K. Marx, Das Kapital, III, p. 828.

[2K. Marx, Le Capital, I, p. 363.

[3K. Marx, Das Kapital, III, p. 784, 820. Le mot « socialisme » n’apparaît pas dans ces passages, mais il est implicite.

[4K. Marx, Préface à la Contribution à la critique de l’économie politique, Éd. Sociales, Paris, 1977, p. 3.

[5K. Marx, Le Capital, I, p. 566-567.

[6F. Engels, Anti-Dühring, Éd. sociales, Paris, 1950, p. 318.

[7Ibid., p. 321.

[8W. Benjamin, Sens unique, Lettres Nouvelles/Maurice Nadeau, Paris, 1978, p. 243 et « Thèses sur la philosophie de l’histoire », in L’homme, le langage et la culture, Denoël, Paris, 1971, p. 190. On peut aussi mentionner le socialiste autrichien Julius Dickmann, auteur d’un essai pionnier publié en 1933 dans La Critique Sociale : selon lui, le socialisme serait le résultat non pas d’un « essor impétueux des forces productives », mais plutôt une nécessité imposée par le « rétrécissement du réservoir de ressources naturelles » dilapidées par le capital. Le développement « irréfléchi » des forces productives par le capitalisme mine les conditions même d’existence du genre humain (« La véritable limite de la production capitaliste », La Critique Sociale, n° 9, septembre 1933).