Communiqué du 31 octobre 2005

Une accusation infondée inacceptable : à propos d’un article de Serge Halimi et Arnaud Rindel dans la revue Agone

, par CORCUFF Philippe

Au sein de la galaxie altermondialiste, les positions sont diversifiées, le débat souvent vif ; la polémique, voire la satire ayant légitimement leur place. Il en va ainsi tout particulièrement de la question de la critique des médias. Je suis un de ceux qui pensent qu’une certaine critique des médias en vogue dans cette mouvance politique et intellectuelle révèle des tendances manichéennes, notamment autour d’une vision en termes de « complot » et de « conspiration ». L’intellectuel américain Noam Chomsky représente à mon sens le pôle le plus sérieux de ce type de littérature. Un article à paraître d’ici quelques mois dans la revue ContreTemps explicite et synthétise mes arguments sur ce point. Je peux toutefois me tromper, mes arguments peuvent être mis en cause par d’autres arguments, mes analyses peuvent même être ridiculisées, si des contradicteurs pensent que c’est nécessaire. Mais ça ne veut pas dire que tous les moyens sont admissibles dans une telle controverse. En particulier, des propos s’attaquant de manière diffamatoire à la probité intellectuelle de tel ou tel auteur sont à rejeter.

C’est à une telle mise en cause mensongère de mon honnêteté intellectuelle que se livrent pourtant Serge Halimi et Arnaud Rindel dans un article qui vient de paraître dans la revue Agone (n°34, 2005) sous le titre « La conspiration - Quand les journalistes (et leurs favoris) falsifient l’analyse critique des médias » (texte qui est également annoncé à paraître en février 2006 dans un numéro spécial des Cahiers de l’Herne consacré à Noam Chomsky). Il ne s’agit pas ici des jugements sévères qu’ils portent sur mes écrits - tout à fait légitimes - ni des diatribes contre ma personne - qui renvoient à un style d’écriture avec lequel on peut avoir des divergences esthétiques et/ou politiques - mais de l’accusation de « trafiquer » fréquemment les citations auxquelles je recours dans mon travail intellectuel. Or l’accusation de falsifier des textes commentés constitue une des dénonciations les plus graves dans les métiers intellectuels.

Qu’écrivent donc précisément Serge Halimi et Arnaud Rindel dans leur article ? « Philippe Corcuff est coutumier de l’administration d’une preuve par voie de citation trafiquée » (note 24, p.52). Et l’exemple donné à l’appui de la malhonnêteté intellectuelle généralisée qui serait la mienne dans le maniement des citations est le suivant et fait référence à un texte mis en ligne sur le site Calle Luna en octobre 2004 (« De quelques aspects marquants de la sociologie de Pierre Bourdieu », <http://calle-luna.org/article.php3?id_article=136>) : « quand dans un passage de Manufacturing Consent, Herman et Chomsky reprochent au New York Times de propager une vision à la « Big Brother », Corcuff utilise le terme de « Big Brother » comme preuve... de la vision conspirationniste des deux auteurs ! ». Si l’on suit donc Serge Halimi et Arnaud Rindel, Noam Chomsky et Edward S. Herman, dans un passage de leur livre Manufacturing Consent - The Political Economy of the Mass-Media (1e éd. américaine : 1988 ; traduction française sous le titre La fabrique de l’opinion publique américaine - La politique économique des médias américains, Le Serpent à plumes, 2003), s’attaqueraient à la « vision à la « Big Brother » » du New York Times, alors que je leur attribuerais malhonnêtement l’expression « Big Brother » pour en faire un indice de leur « vision conspirationniste » des médias.

La preuve du caractère diffamatoire de l’affirmation de Serge Halimi et Arnaud Rindel est facile à apporter (et chacun pourra le vérifier en examinant les textes concernés). Dans mon texte, je listais une série de phrases tirées de La fabrique de l’opinion publique, qui me semblaient aller dans le sens d’une interprétation en termes de « complot » et de « conspiration » des analyses de Noam Chomsky et Edward S. Herman (note 8, <http://calle-luna.org/article.php3?id_article=136>), dont cet extrait : « Ce credo est basé sur des mensonges, mais les médias approuvent la définition que donne de ces élections le modèle de propagande de « Big Brother » » (La fabrique de l’opinion publique, traduction française, op. cit., p.115). Les phrases précédant cette citation indiquent clairement que Noam Chomsky et Edward S. Herman reprennent bien à leur compte l’expression “Big Brother” (entre guillemets, que j’ai d’ailleurs laissés tels quels dans ma citation) : « Étant donné les précédents en République dominicaine (1966) et au Viêt-nam (1967), nous pouvons tenter une généralisation : les médias américains trouveront toujours que les élections organisées dans un pays du tiers-monde soutenu par les États-Unis sont « un pas vers la démocratie » alors que d’autres élections ne seront que farces et attrapes chez un adversaire que Washington cherche à déstabiliser. Le 1er décembre 1987, un éditorial du New York Times enjoint le gouvernement américain de ne pas trahir les démocrates haïtiens sous peine de « décrédibiliser ses exigences d’élections libres au Nicaragua ». Les remarques de ce texte brumeux sur Haïti ignorent naturellement l’appui de Washington aux duvaliéristes qui ont transformé les élections haïtiennes en mascarade et le journal endosse clairement la ligne reaganienne qui soutient que les élections de 1984 au Nicaragua n’ont pas été libres, et qu’il incombe aux États-Unis de rectifier la situation. Ce credo est basé sur des mensonges, mais les médias approuvent la définition que donne de ces élections le modèle de propagande de « Big Brother » » (op. cit., pp.114-115). Par contre, il n’est nullement question dans ce passage d’une critique, par Noam Chomsky et Edward S. Herman, d’ « une vision à la « Big Brother » » qui serait propagée par le New York Times ! D’ailleurs dans le même chapitre (le chapitre 3, intitulé « Élections légitimes/élections futiles - Salvador Guatemala Nicaragua »), Noam Chomsky et Edward S. Hermann critiquent le gouvernement américain (p.78), puis un journaliste du New York Times considéré comme un « bon porte-voix de son gouvernement » (p.109), en faisant un parallèle avec des critiques de techniques politiques de manipulation proposées par l’écrivain britannique Georges Orwell dans son roman 1984 (je rappelle que « Big Brother », chef du parti unique d’une dictature imaginaire, est un personnage de ce roman d’Orwell). On a là une autre trace de la reprise à leur compte de la figure de « Big Brother » par Noam Chomsky et Edward S. Herman.

On peut tout à fait être d’accord avec le passage précédemment cité de Noam Chomsky et Edward S. Herman. On peut être en désaccord avec mon interprétation du recours à l’expression « Big Brother » (et à d’autres expressions que je listais) comme d’un indice d’une vision conspirationniste des médias. Mais cela n’autorise pas Serge Halimi et Arnaud Rindel à m’accuser de recourir fréquemment à des « citations trafiquées », ni à inventer une critique par Noam Chomsky et Edward S. Herman, d’ « une vision à la « Big Brother » » qui serait propagée par le New York Times, qui ne s’y trouve manifestement pas.

Il est possible que Serge Halimi et Arnaud Rindel aient commis par inadvertance, emportés par leur élan polémique, une erreur malencontreuse. Si c’est le cas, tant la revue Agone que les deux auteurs auront à cœur de réparer le préjudice moral commis, en publiant un honnête correctif pour la première et en prononçant des excuses publiques pour les seconds. À l’inverse, s’ils ne le font pas, l’hypothèse d’une intention malveillante et mensongère se verrait confirmée. Je ne pense pas que de tels problèmes puissent être traités, au sein de la mouvance altermondialiste, par le recours aux tribunaux ; d’autant plus que cela pourrait pénaliser gravement les éditions Agone qui, en dehors de la publication de ce texte éthiquement contestable, font un travail éditorial utile dans le domaine de la philosophie, des sciences sociales et des essais politiques. Si donc ma protestation rationnellement argumentée risque d’être raillée - car demandant des vérifications trop lourdes par rapport à la légèreté des rumeurs insultantes - c’est pour moi un modeste moyen de défendre l’idéal d’une activité intellectuelle digne et d’une radicalité politique réellement pluraliste. Au-delà des limites de ce cas particulier, les citoyens et les intellectuels critiques peuvent-ils admettre (« pour la bonne cause », « parce qu’on ne fait pas d’omelettes sans casser d’œufs », « parce que qui n’est pas avec nous est contre nous », etc.... ?), quand la polémique a trait aux médias, des méthodes considérées comme illégitimes sur d’autres terrains ? Les critiques des médias peuvent-ils s’extraire eux-mêmes des contraintes de vérité qu’ils reprochent légitimement aux médias dominants de ne pas suffisamment respecter ? Un critique féroce de la presse tel que l’écrivain autrichien Karl Kraus n’adossait-il pas ses satires à une visée d’exactitude plus grande que les journalistes mis en cause ? Sur ce plan, il est de l’honneur de Noam Chomsky d’être toujours resté sur le terrain de la discussion rationnelle et argumentée, et de ne s’être jamais laissé aller à des procédés diffamatoires.

P.-S.

Article paru sur le site de Calle Luna, octobre 2005.