Entrevue entre Alex Lollia — Sur le mouvement social de 2009 en Guadeloupe

, par LOLLIA Alex

Chien Créole a rencontré Alex Lollia [lire notre portrait dans le billet suivant, ci-dessus, un des secrétaires généraux du syndicat CTU (Centrale des Travailleurs Unis), sur sa terrasse, après une semaine de grève générale où son syndicat s’est particulièrement illustré sur le terrain. Avec le roulis des vagues comme bruit de fond et malgré les coupures d’électricité des syndicalistes d’EDF, il livre ici pour Chien Créole, une analyse de la situation en Guadeloupe.

Première partie : les racines du mouvement social en Guadeloupe

Alex Lollia (photo FG)

  • Chien Créole : Le 29 janvier, la métropole entame à son tour une grève générale qui promet d’être très suivie. Est-ce que les causes de la révolte sont les mêmes de part et d’autre de l’Atlantique ?

Alex Lollia : Bien sûr, les fondements sont les mêmes : nous partageons le même ras-le-bol de la politique sarkoziste avec l’Etat mis au service du patronat. La baisse du pouvoir d’achat est une réalité pour tous avec pour conséquence, l’approfondissement de la misère. Ceci dit, il y a aussi des raisons spécifiques à la Guadeloupe, qui expliquent le marasme dans lequel on se trouve ici.

  • Chien Créole : Comme ?

Alex Lollia : Ce mouvement vient de très loin. Il a longuement mûri avec les dégradations des conditions matérielles qui touchent les couches populaires de la Guadeloupe. Au cours de la dernière décennie, tout s’est accéléré. Il y a eu une hausse significative des prix en 2000 avec le passage à l’euro et depuis cette période, les licenciements ne se sont jamais arrêtés, en particulier dans les secteurs du tourisme et du bâtiment. La frustration est très forte : on compte chaque fois plus de salariés au chômage, d’emplois précaires, les temps partiels se multiplient avec des salaires de misère. Fait inédit, les jeunes diplômés ne trouvent plus d’emploi et même les fonctionnaires, qui, avec les 40% de prime à la vie chère, avaient toujours été considérés ici comme des privilégiés, voient leur pouvoir d’achat s’effondrer et commencent à craindre pour l’avenir de leurs enfants. Dans une société, lorsque la classe moyenne bascule et rejoint, dans leurs préoccupations, les classes les plus défavorisées, on atteint un point de rupture, ça crée un cocktail explosif.

À cela s’ajoute le sentiment que nos élus ne servent à rien. En Guadeloupe, pendant des années, les mairies ont servi de soupapes sociales, avec des quantités d’employés municipaux tout à fait record. Ces embauches avaient bien sûr également des visées clientélistes et électoralistes. Avant la décentralisation, c’est le préfet qui contrôlait le budget des mairies. On comprendra qu’il était peu regardant sur les déficits qui se creusaient : en échange de sa complaisance, il monnayait un certain contrôle politique. Etat et élus locaux étaient donc complices dans ce système. Avec la décentralisation, la donne a complètement changé. Désormais, c’est la Cour Régionale des Comptes qui contrôle les budgets des mairies, cette fois avec une logique purement comptable. Elle n’accepte plus les déficits vertigineux qui caractérisaient la gestion de la plupart des maires de Guadeloupe. Pour compliquer le tout, l’UGTG, qui avait obtenu la titularisation des employés municipaux, a réclamé et obtenu, sur la base de cette première victoire, l’obtention des 40% de prime à la vie chère pour chacun d’eux. Pour légitime que soit le versement des 40% pour tout fonctionnaire, inutile de dire que, d’un point de vue mathématiques, les budgets des mairies ont littéralement explosés.

Pour répondre aux exigences de la Cour des Comptes, la plupart des élus ont choisi d’augmenter les impôts locaux. Même une ville comme Baie-Mahault, dont on pourrait imaginer qu’elle serait à l’abri de ce type de déficits avec les taxes de Jarry située sur sa commune (la plus grosse zone industrielle d’Europe politique !), n’a pas échappé aux hausses très significatives d’impôts. Pendant le mandat du maire Edouard Chamougon, les entreprises sur sa commune bénéficiaient, tel que la loi les y autorise, de la défiscalisation pendant trois ans, puis, alors qu’elles auraient du commencer à payer des taxes, ces entreprises changeaient de nom ou officiellement de propriétaire et pouvaient tranquillement repartir pour trois ans en défiscalisant à nouveau et ainsi de suite ! Ce système extrêmement avantageux pour les entreprises a permis que Jarry se développe comme une pieuvre, en dévorant les terres agricoles dont il ne reste quasiment plus rien et en créant de graves problèmes écologiques. Par exemple, la mangrove, qui permet notamment à la faune marine de se reproduire a énormément souffert de ce « développement ». Bien sûr, ces cadeaux aux entreprises avaient lieu dans un système de pots-de-vin généralisé. Chamougon a d’ailleurs été rattrapé par la justice et s’est retrouvé en prison. Tout ça pour dire que très peu de communes ont échappé à ces envolées de réajustement fiscal.

Or, comme l’urbanisation en Guadeloupe s’est faite de façon le plus souvent anarchique, sans permis de construire et sans réel contrôle des autorités, beaucoup d’administrés dont l’adresse n’était pas connue du cadastre échappaient à l’impôt. Ceux qui avaient fait les choses dans les règles ont du supporter seuls ce poids supplémentaire et se sont vus littéralement écraser par des augmentations astronomiques des impôts locaux. Aujourd’hui, toutes les communes essayent « d’élargir l’assiette », grâce à l’adressage : il s’agit de répertorier tous les logements plus ou moins sauvages, avec un travail de repérage et une gestion plus rationnelle, comme le fait de commencer à attribuer systématiquement des numéros aux maisons. Désormais, toutes les communes pourchassent ceux qui jusqu’alors échappaient à l’impôt.

On a installé les Guadeloupéens dans un fauteuil roulant en or ; de fait la Guadeloupe donne l’illusion d’un pays riche : belles voitures, villas, etc. Tous aspirent à ça et pourtant la Guadeloupe ne produit plus rien, en tout cas chaque fois moins. En ne produisant rien, les Guadeloupéens ne pensent plus qu’à consommer de façon individualiste, ils ne pensent plus à leur avenir collectif et du coup se déshumanisent. Nous sommes un peuple en voie de disparition. Glissant, pour les Antilles, parlait d’une « hawaïsation » des Antilles Françaises, des îles où la culture n’existerait bientôt plus que sous forme de folklore.

  • CC : Tu expliques que la Guadeloupe ne produit rien et pourtant consomme énormément. On sait tous par exemple que la Guadeloupe est le département qui consomme le plus de champagne de toute la France. Alors comment cette équation est-elle possible ? Même si c’est le fait d’une minorité, d’où sort l’argent pour cette surconsommation ?

AL : Ah il y a plusieurs choses ! Les 40% que touchent les fonctionnaires en font partie par exemple. Ca gonfle artificiellement l’économie locale. D’autre part, la population de Guadeloupe vit en permanent surendettement. Lorsque les individus ou les familles ne peuvent plus payer, ce qui arrive sans arrêt, les banques, si peu regardantes au moment du prêt, récupèrent voitures et maisons qu’elles revendent. Elles s’y retrouvent bien sûr. L’économie parallèle, voire souterraine, le travail au noir joue aussi un rôle très important ici ; s’il n’ y avait pas ça, il y a longtemps que ça aurait exploser. On a un proverbe créole qui dit : dèbrouya pa pèché, se débrouiller, djober, ce n’est pas un pêcher. Et puis enfin, il y a ce que les classes dominantes appellent « l’argent-braguette » avec un certain mépris. On voit des filles commencer à tomber enceinte dès 14 ans et vivre grâce aux allocations familiales.

Ce qu’il faut comprendre, c’est que si la France considère la Guadeloupe comme une colonie et bien la Guadeloupe ne doit rien produire qui fasse concurrence à la métropole. Ca explique qu’il n’y ait jamais eu le moindre effort réel pour développer la Guadeloupe. En revanche, si le rôle qui lui a été assigné consiste désormais à consommer, il faut s’assurer que les entreprises françaises soit en position dominante sur le marché guadeloupéen. Elle se contente d’être ce qu’on appelle « un marché captif ».

  • CC : Si je te comprends bien et pour schématiser, l’intérêt du gouvernement c’est que la Guadeloupe ne produise rien. Avec l’argent des contribuables, les Guadeloupéens deviennent consuméristes et enrichissent un peu plus les entreprises privées françaises. L’argent du contribuable français fait en réalité la fortune de sociétés privées alors qu’on spolie la Guadeloupe d’un avenir, de tout projet collectif et que ce consumérisme a des effets dévastateurs sur l’identité guadeloupéenne, la culture, etc.

AL : On peut dire ça. Mais l’État français a encore un autre intérêt, l’intérêt géostratégique. C’est vraiment intéressant pour la France d’être présente dans les Amériques. C’est quelque chose que de Gaulle avait parfaitement compris ; il l’avait finement jouée à l’époque pour conserver la Guadeloupe et la Martinique dans le giron français, mais il s’en est fallu d’un cheveu pour qu’elles deviennent partie des Etats-Unis, dès 1943 !

Pour en revenir à aujourd’hui, il existe une conjonction entre crise sociale, crise politique et perte des repères traditionnels qui font que la Guadeloupe est secouée par des convulsions. Tout le mérite du collectif, c’est de donner une orientation, une perspective au peuple guadeloupéen. Sans cet espoir, la Guadeloupe risque réellement d’imploser, de sombrer dans le chaos.

Alors que les partis anticapitalistes et anticolonialistes se sont effondrés au début des années 90 en Guadeloupe, les organisations syndicales ont eu la tentation d’occuper le terrain politique et social, mais sans projet réel, en essayant de multiplier les grèves de type catégoriel. Il s’agissait uniquement d’obtenir satisfaction sur des revendications immédiates. La plate-forme du collectif du collectif fonde les prémisses d’un projet de société. Cette dynamique, si elle arrive à son terme, implique de changer de société. L’obtention de la satisfaction des revendications est conditionnée par la question du pouvoir. Il est temps de réfléchir à un pouvoir guadeloupéen ayant les moyens de résoudre les problèmes posés par la population, un pouvoir contrôlé par les citoyens.

  • CC : Tu considères que cette grève qui a réussi à rassembler pas moins de 12 000 personnes hier dans les rues de Pointe-à-Pitre illustre un désaveu de la classe politique guadeloupéenne ?

AL : Ca montre qu’ils ont été incapables de résoudre l’écart entre une poignée de profiteur et l’immense majorité de la population laissée à l’abandon. Mais le désaveu ne date pas d’hier : en 2003, Guadeloupe et Martinique ont participé à un référendum concernant le statut des deux entités qui auraient pu acquérir plus d’autonomie. La Martinique a été à un doigt d’accepter le nouveau statut, avec seulement 51% des votes pour le non. En Guadeloupe en revanche, le rejet a été écrasant, avec 73% des voix pour le non. Comment l’expliquer sinon par la défiance que les Guadeloupéens ont envers leurs élus, alors que les politiques martiniquais avec des hommes comme Césaire ont une toute autre légitimité.

Deuxième partie : spécificités et dynamiques au sein du collectif Liyannaj Kont Pwofitasyon

  • Chien Créole : Alex, quelles sont les dynamiques originales que tu as relevées au sein du collectif depuis le début de la grève ?

Alex Lollia : Je pourrais t’en donner plusieurs :
— Pour commencer, je trouve impressionnant de voir chaque jour, de 8h00 à la tombée de la nuit, des centaines de personnes mobilisées autour du QG du collectif, le palais de la Mutualité à Pointe-à-Pitre. Cette mobilisation monte constamment en puissance et porte ses fruits : par exemple, il est très significatif que la zone industrielle de Jarry, considérée comme le poumon économique de la Guadeloupe, ne fonctionne pas, même si on peut tempérer ce résultat par le fait que l’essence commence à faire défaut pour se déplacer. Et puis cette mobilisation des grévistes a été confortée ce matin avec 12 000 manifestants dans les rues ! On n’avait pas vu ça depuis la dernière grève générale, celle de 1985.
— Ensuite, il faut souligner que des partis ou syndicats d’ordinaire très timorés ont rejoint le collectif, ne me demande pas de nom.
— Le troisième point concerne les groupes de carnaval comme Akiyo, Mas Ka Klé ou Vokoum. Même si ces groupes de jeunes ont depuis leur création une tradition de critique et de dérision envers la société, tout en apportant une intéressante réflexion identitaire, c’est la première fois qu’ils s’engagent publiquement sur une action politique de ce genre. Au-delà de la simple présence, ils sont signataires de la plate-forme. C’est quelque chose d’historique et je pèse mes mots.
— Le quatrième point qui fait l’originalité de ce mouvement, et ce n’est pas moi qui le dit, c’est que ce mouvement est un mouvement construit, voulu, pensé, pas une réaction massive et instinctive à une bavure, un acte raciste ou quelque élément déclencheur bien particulier. Par le passé, seul ce type d’évènement permettait de rassembler les masses.

Manifestation du samedi 24 janvier, réunissant 12 000 personnes
© photo FG
  • CC : Ce mouvement est un mouvement unitaire et les objectifs à atteindre sont les mêmes. Néanmoins, y a-t-il selon toi une différence dans l’approche idéologique et surtout concernant la méthode, entre l’UGTG, le parti indépendantiste nationaliste, et vous, par rapport à la conduite de cette grève ?

AL : A l’origine du collectif, la revendication essentielle touchait à la réduction de 50 centimes du prix de l’essence. C’est Alain Plaisir, de la CTU qui a soulevé l’objection suivante : que faisons-nous pour tous ceux qui n’ont même pas les moyens d’avoir une voiture ? Il nous fallait donc réexaminer la question du pouvoir d’achat. C’était comme trouver le bout du fil qui permet de démêler toute la pelote : ça a posé la question de la formation des prix, la question de la revalorisation des salaires. Ca oblige à repenser la production, à réfléchir au logement, etc. C’est le grand apport de la CTU au mouvement : l’élargissement des revendications non pas à un aspect sectoriel mais une réflexion globale qui oblige à repenser la société guadeloupéenne, son fonctionnement, ses priorités.

Quant à la méthode, nous avons retrouvé le principe de la « grève marchante », qui consiste à passer d’entreprise en entreprise, ce qui fait augmenter le nombre de grévistes et au final tout est bloqué sans nécessité de barrage !

Discussion avec des employés d’un grand magasin sur Sainte-Anne
© Photo FG

Quand on arrive dans l’entreprise, on demande à tout le monde de bien vouloir se rassembler, employés et patron. Tout le monde a le droit à la parole, y compris le patron et à être respecté, ne pas se faire huer même si on est contre la grève. Nous débattons et nous tentons de convaincre, puis nous procédons à un vote à main levée auquel participent ceux qui travaillent dans l’entreprise. On part ensuite avec les employés qui veulent se joindre à nous pour poursuivre l’action.

Alex Lollia négociant avec la direction du Club Med
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  • CC : Effectivement, ça semble assez différent de la façon dont procède l’UGTG. A propos, quel poids représentent les différentes organisations si on considère le nombre des militants actifs au sein du collectif, tu as une petite idée des proportions ?

AL : c’est très difficile à dire, je dirais peut-être que sur 100 militants, une quarantaine est de l’UGTG, une trentaine de la CGTG, une vingtaine de la CTU ; les autres associations, organisations et partis se partagent les 10% restant ; mais c’est vraiment une estimation à la louche, je peux me tromper. Ce qu’il faut comprendre, c’est que même si la CTU n’est pas majoritaire, elle est reconnue et respectée pour sa capacité d’analyse.

Dans les rues de Pointe-à-Pitre
© Photo FG
  • CC : Est-ce que vous approuvez le point selon lequel la priorité d’embauche doit être accordée aux Guadeloupéens. Cette revendication fait polémique, tu le sais.

AL : Disons que nous regrettons qu’elle ne soit pas assortie de la mention « à compétences égales »…

  • CC : Ok. Je change de sujet, chaque soir, en marge du mouvement social, des jeunes brûlent des poubelles, des voitures, et s’affrontent régulièrement avec les forces de l’ordre qui en ont déjà détenu plusieurs. Ils ne font pas partie du collectif mais comment les perçois-tu ? Qui sont-ils ?

AL : Ce sont des jeunes exclus, qui ont, en général, quitté l’école très tôt, souvent de jeunes chômeurs qui ont perdu tout espoir de s’insérer dans la société, de se construire un avenir digne de ce nom. Ils ont souffert de l’’injustice et aujourd’hui sont aigris. Par ailleurs, nous vivons dans une société de consommation très agressive qui donne, avec la publicité omniprésente, une image de la réussite purement matérielle, sans qu’il y ait en face de toutes les tentations qu’elle suscite, la capacité de les assouvir. La misère sociale que ces jeunes subissent aujourd’hui les fait douter d’un avenir qui pourrait être différent. Quand le futur n’a plus de visage, la mort elle-même devient souhaitable et on comprend comment ils retournent cette violence contre eux-mêmes : ils s’entretuent, se suicident, de manière brutale ou lente avec l’alcool, la drogue.

Mais il n’est pas interdit de penser qu’un large et profond mouvement comme celui que nous vivons aujourd’hui puisse leur redonner confiance en eux et surtout l’espoir d’un avenir moins sombre. Ca peut susciter une rencontre entre la jeunesse livrée au chômage et celle des jeunes salariés qui eux aussi se radicalisent dans la lutte.

Aux lendemains de scènes d’émeutes à Sainte-Anne, par des bandes de jeunes très radicaux
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  • CC : Ce matin il y avait pas mal de métros (français de métropole) à la grande manifestation mais en général, ils restent très largement sous-représentés dans le mouvement, par rapport à la proportion de la population de Guadeloupe qu’ils incarnent. Qu’est-ce que ça t’inspire ?

AL : Pour ma part, je me réjouis de voir des métros s’impliquer à nouveau dans les luttes sociales et politiques de la Guadeloupe. Il y a longtemps qu’on en trouvait plus.

Diversité
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  • CC : Comment s’expliquait ce retrait ?

AL : Ca s’expliquait par le fait que les fonctionnaires vivaient presque exclusivement dans des enclaves, des ghettos, à l’écart des gens du pays et étaient de fait ciblés comme des personnes n’étant pas « des nôtres », voire comme pouvant être des ennemis, les militaires, les hauts fonctionnaires, les profs, etc. Seul le prêtre qui passait de temps en temps dans les quartiers populaires échappait à ce jugement, on l’aimait bien le prêtre. Tout comme les bonnes sœurs qui distribuaient du lait aux enfants étaient acceptés. En ce temps-là, il y avait une misère terrible. Par contre, les enfants se cachaient quand ils voyaient une voiture de gendarmes.

Aujourd’hui, les choses ont changé. Même s’il existe toujours des enclaves, les fonctionnaires connaissent eux-aussi une dégradation de leurs conditions de vie, ils se mêlent plus à la population. Le clivage racial est en train de s’atténuer comme en témoigne l’explosion des mariages mixtes. Il y a une rencontre fructueuse entre les métros et les Guadeloupéens, dont beaucoup ont vécu en France. Ils prennent de plus en plus souvent position contre les injustices du système colonial. Même certains hauts cadres de l’administration même s’ils ne peuvent pas afficher leur position publiquement, savent prendre leurs distances, notamment en ce qui concerne la répression des membres d’organisations anticolonialistes qu’ils permettent d’éviter.Je te le dis par expérience.

  • CC : Tout à l’heure, tu as dis qu’il y avait longtemps qu’on ne trouvait plus de métros engagés dans les luttes sociales en Guadeloupe. Ca n’a donc pas toujours été le cas ?

AL : Au contraire, dans les années 60 en particulier, nombre d’enseignants venus de métropole, profs de droit , de philo, politisaient lycéens et étudiants guadeloupéens. Ceci dit, là encore ce n’était pas un phénomène nouveau : déjà à la fin du XIXe siècle, quand les idées socialistes de Jules Guesdes ou de Jean Jaurés se développaient en France, il y avait déjà des professeurs métros qui sensibilisaient leurs étudiants à ces idées révolutionnaires, qui ne sont pas nées spontanément en Guadeloupe. Ainsi Légitimus, premier dirigeant d’un syndicat socialiste de Guadeloupe avait-il été formé par un professeur métro du lycée Carnot. Et puis il ne faut pas oublier les intellectuels, les ouvrages de Salvat Etchar, un basque ou Farrugia, un pied-noir, pour ne citer qu’eux, dont les écrits ont joué un rôle capital dans la prise de conscience nationale des Guadeloupéens.

Troisième et dernière partie : bilan de la première semaine de lutte et perspectives

  • Chien Créole : Alex, quels ont été, dans ton action, les temps fort, tout au long de cette première semaine de grève ?

Alex Lollia : Alors, pour commencer, nous avons créé, au sein de la CTU, le GITL (petit pied de nez au GIGN), Groupe d’Intervention des Travailleurs en Lutte. C’est avec cet instrument qu’on pose les premiers barrages, dès le mardi matin, sur la voie qui mène de Gosier à Pointe-à-Pitre, dans les Grands-Fonds de Sainte Anne, mais aussi dans Pointe-à-Pitre même, pour entraîner les lycéens avec nous. De fait, les lycées de Baimbridge et de Jardin d’essai ont du fermer. Les barrages ont tenu très longtemps en dépit de la présence des forces du « désordre ». En périphérie de Pointe-à-Pitre, beaucoup de gens vivent dans des cases insalubres. Nous sommes allés parler avec ces jeunes chômeurs ou ces vieux travailleurs abandonnés à eux-mêmes, certains nous ont suivi.

Il n’y a pas qu’au MEDEF que les drapeaux rouge chatouillent les narines
© Photo FG
  • CC : L’UGTG, le syndicat majoritaire indépendantiste nationaliste, qui est plutôt dans une logique de crescendo, n’avait pas prévu de faire des barrages dès le mardi, ça a du les prendre de cours ?

AL : Compte tenu de la radicalité du programme de revendications que notre collectif a présenté, il fallait des actions radicales pour bien montrer notre détermination au patronat, à l’Etat et aux élus locaux. Pour nous, il n’a jamais été question de faire des promenades de santé dans Pointe-à-Pitre. Nous avons voulu prendre l’initiative et marquer notre rythme car nous n’avons aucun intérêt à faire traîner le conflit, nous ne voulons pas désespérer les gens.

Le mercredi, nous avons lancé, comme on dit ici, une colonne molokoï, du nom de cette petite tortue de terre locale, très lente dans ces déplacements. Cette opération escargot partie de St François, a eu un très gros retentissement symbolique lorsque nous avons bloqué le pont de la Gabarre qui relie l’île de Grande-Terre à celle de Basse-Terre, séparées par la rivière salée. Ca peut sembler anecdotique, mais ce pont est vraiment symbolique ici de la radicalité d’une lutte. En quinze ans, il n’avait pas été occupé une seule fois. Quand tu t’attaques à un tel symbole, les représentants de l’Etat, les militaires, savent immédiatement que c’est du sérieux. Un colonel de la gendarmerie est très vite arrivé, essoufflé et de mauvaise humeur. Je l’ai accueilli en lui tendant la main et avec un grand sourire pour détendre l’atmosphère et nous lui avons remis une requête pour le préfet : « ouverture immédiate des négociations sur la base de la plate-forme de revendications du collectif ». Au cours de cette même journée, nous sommes, avec d’autres, parvenus à bloquer Jarry.

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Le jeudi, les paysans ont rejoint le mouvement et nous nous sommes entendus avec eux pour bloquer le centre commercial de l’homme qui détient la moitié de l’économie guadeloupéenne, quasiment toute l’économie martiniquaise et une bonne partie de l’économie de la République Dominicaine et de l’Île Maurice.

  • CC : Pour nos lecteurs, il faut préciser qu’il s’agit du carrefour Destreland, qui appartient à Hayotte, un béké (blanc descendant des esclavagistes) considéré comme une des plus grosses fortunes de France.

AL : Absolument, je veux parler de Carrefour Destreland, ce temple de la consommation. L’opération a été une réussite.

Le vendredi, nous avons lancé une campagne d’explications des revendications du collectif, cahier en main, au cours des AGs que nous avons organisées dans différentes entreprises. En fin de matinée, Jarry [la plus grosse zone industrielle d’Europe politique NDLR] était quasiment vide. Nous avons fait un gros travail.

Le Che avec nous
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Et enfin ce matin a été l’apothéose avec cette manifestation qui a rassemblé au moins 12 000 personnes. Personnellement, je n’avais pas vu de manif aussi importante depuis 1985.

  • CC : Que réponds-tu aux travailleurs qui disent que s’ils respectent le droit de grève, ils entendent que leur droit à travailler soit reconnu aussi.

AL : En ce qui nous concerne, nous comprenons qu’un salarié soit réticent à faire grève dans cette période. Nous sommes nous-mêmes des salariés et nous connaissons leurs revenus, 600€ pour les temps partiels, et puis les CDD ont l’épée de Damoclès du licenciement qui pèse sur leur tête. Même si ces employés partagent les mêmes préoccupations que nous, il leur est parfois difficile de rentrer dans le mouvement surtout lorsqu’ils maintiennent seuls une famille. Il ne s’agit donc pas, comme une brute, d’intervenir et de bloquer, mais d’arracher leur participation en les convainquant de la justesse du mouvement, précisément pour lutter contre la précarité sociale dans laquelle ils se trouvent. Et puis s’ils ne participent pas aujourd’hui, nous avons l’espoir qu’ils participeront demain et ça se passe souvent comme ça.

© Photo FG
Les mamblos dans leur rôle de défense des grands intérêts privés.
  • CC : Comment vois-tu la fin du conflit ?

AL : Il me semble que nous sommes à la croisée des chemins : ou bien l’Etat et le patronat cèdent sur l’essentiel du programme (le coût de la vie, la sauvegarde des terres agricoles, les emplois pour les jeunes, etc) ou bien ils opposent une résistance acharnée et la remise en question du pouvoir politique va se poser d’une façon ou d’une autre : qui sont ces gens qui prétendent nous diriger et ne sont même pas capables de résoudre nos problèmes les plus élémentaires ?

La jeunesse présente
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  • CC : Est-ce que tu es inquiet d’un risque de débordement, du risque que ça dégénère dans la violence ?

AL : Non, je ne suis pas inquiet. Bien sûr, on n’est pas à l’abri d’épiphénomènes, mais globalement nous contrôlons la situation. Le drame se serait que ce mouvement social soit battu. Je redoute ce que la déception des espoirs soulevés pourrait entraîner… Voilà pourquoi nous sommes condamnés à gagner.

  • CC : Et au-delà de ce conflit, quelles perspectives pour la Guadeloupe ?

AL : Tout le processus que nous sommes en train de vivre nous fait ressentir cruellement l’absence d’une organisation révolutionnaire et prolétarienne à l’intérieur de ce mouvement. Notre prochain combat consistera à la construire, patiemment mais sûrement, en s’appuyant sur le GITL. Quand l’émotion laissera place à la raison, il nous faudra réfléchir à une autre organisation de société sans exploitation et sans oppression. Notre destin n’est pas d’être les « sisyphes » de l’histoire !

Un espoir énorme
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