Un militant politique dans la rue

, par RENK Hans-Peter

Un changement de système n’est pas seulement souhaitable, mais aussi nécessaire. On vit dans une démocratie censitaire où ceux qui ont plus d’argent ont les moyens d’exprimer leurs idées.

Monsieur Hans-Peter Renk est une figure politique des rues de Neuchâtel. Il est connu pour ses deux passions : l’histoire, et l’engagement infatigable dans la lutte déterminée pour une société égalitaire. Où il y a des manifestations, il est là pour distribuer des tracts ou récolter des signatures. Né en Thurgovie, il passa sa jeunesse au Locle. Bibliothécaire, il était membre de l’ex-Ligue marxiste révolutionnaire / Parti socialiste ouvrier. Aujourd’hui, M.Renk appartient à solidaritéS, parti qui regroupe notamment en Suisse romande des militant/es de l’extrême gauche des années 70-80 et des jeunes convaincu/es que la société dans laquelle on vit n’est pas la meilleure et persuadé/es que le système capitaliste génère l’injustice sociale.

  • Les idéaux de votre jeunesse ne sont-ils plus valables ni applicables de nos jours ?

Quand on voit l’état de la planète, les guerres en cours partout, les catastrophes écologiques, la dégradation de la vie sociale dans certains pays, il est absolument clair que les idées selon lesquelles — après la fameuse chute du mur de Berlin et la disparition des régimes décrits comme « socialistes » ou « communistes » — le système capitaliste puisse assurer la prospérité planétaire se sont révélées fausses. Jamais autant de guerres, d’injustices, et autant d’inégalités sociales, autant de problèmes écologiques, peut-être irréversibles, n’ont surgi. En effet, si rien n’est entrepris pour changer de cap, l’avenir, voire l’existence de la planète et de l’humanité, est menacé. Un changement de système est donc, non seulement souhaitable, mais aussi nécessaire.

  • L’injustice provenant des relations économiques dans une société est évidente. Mais peut-on aussi évoquer d’autres sources d’injustice sociale ?

Si l’on regarde le fonctionnement économique actuel, il s’avère que la mondialisation actuelle supprime le choix politique. Il n’y a pas d’alternative (slogan d’origine thatchérienne : « There is no alternative »). Un exemple très simple : il y a 20 ans, quand certains économistes annonçaient que le système capitaliste connaîtrait à nouveau des crises et que le plein emploi serait remis en cause, on les traitait de dogmatiques incapables de reconnaître les progrès du système existant. Or, les mêmes qui, il y a 20 ou 30 ans, prédisaient la fin du chômage, expliquent maintenant la relance économique sera accompagnée d’un taux de chômage incompressible. Aujourd’hui, il y a une volonté de favoriser les riches et de faire pression sur les défavorisé/es.

  • Parlons, par exemple, des facteurs d’injustice entre femmes et hommes ?

Ils résultent des rapports d’exploitation d’ordre économique ou politique, exercés par les couches dominantes. Dans une société inégalitaire, il est évident que les femmes sont parmi les secteurs les plus opprimés. En Suisse, il a fallu attendre 1971 pour qu’elles aient le droit de vote au plan national.

  • Combien de temps faudra-t-il attendre encore pour voir quatre femmes entre les sept sages ?

Un certain temps… Ce qui s’est passé au mois de décembre l’année dernière en Suisse, c’est simplement la manifestation du pouvoir des dominants à l’égard des dominés. Ceux qui commandaient et commandent en Suisse sont les mâles riches et bien placés. Dans ce cadre, l’exclusion de Mme Metzler reflète la progression électorale d’un parti politique, comme l’UDC. Certains de ses membres ont ouvertement déclaré qu’ils souhaitent revenir à une société membres ont déclaré ouvertement en finir avec les conceptions anti-autoritaires héritées de mai 68 et revenir aux structures rigides antérieures. Selon ces conceptions, la place des femmes serait au foyer : raison pour laquelle ladite Union démocratique du centre mène une campagne systématique contre toute tentative d’instaurer une assurance maternité. Par voie de presse ou par Internet, les responsables de l’UDC déclarent que le fait d’avoir des enfants est une décision individuelle dans laquelle la société ne doit pas intervenir, notamment en introduisant une assurance maternité.

  • À ce sujet, regardons la réalité : les idées de l’UDC convainquent de plus en plus de Suisses. Mais vos idées risquent de ne convaincre personne, finalement ?

Nous vivons, en fait, dans une démocratie censitaire où les plus fortunés ont très largement les moyens de diffuser leurs idées. La société suisse est très individualisée, la majorité de la population n’a pas l’habitude de défendre collectivement ses intérêts. Aujourd’hui, la droite nationale-conservatrice veut faire croire aux citoyennes suisses que tous leurs problèmes proviendraient des « étrangers » : cette logique permet de ne pas chercher les véritables responsables des situations difficiles vécues par de nombreux habitant/es de ce pays.

  • Dans ce cas là, la participation de la gauche au Conseil fédéral a-t-elle encore un sens ?

Depuis 10 ans, le parti socialiste aurait dû sortir du Conseil fédéral. Il ne l’a pas quitté en raison de la non-élection de Mme Christiane Brunner, en 1993. Il n’a pas davantage réagi l’année passée avec l’élection de Monsieur Blocher. Politiquement, c’est extrêmement contre-productif. Cette présence dans le même gouvernement du chef de l’extrême droite et de représentants de la gauche contribue à augmenter encore à la dépolitisation. Je pense donc que c’est un très mauvais service rendu à la lutte contre les idées blochériennes. La gauche n’a rien à faire avec Monsieur Blocher dans le même gouvernement. Il vaudrait mieux qu’elle mène une politique d’opposition déterminée.

  • Quitter le Conseil fédéral n’est pas, peut-être, la meilleure réponse à la droite, qui vient avec de vraies idées, presque révolutionnaires.

Les idées de droite sont contre-révolutionnaires. Cette politique favorise la défiscalisation, qui défend les intérêts des riches. L’UDC se trouve à l’origine de toutes les propositions de baisse d’impôt. Ce parti a peut-être un électorat populaire, mais cela n’empêche pas qu’il soit dirigé par un multimillionnaire : c’est le seul parti qui puisse se permettre – et se payer – d’envoyer dans tous les ménages les discours de son leader.

  • Vous ne croyez pas que c’est trop facile de dire que les membres de l’UDC sont forts parce qu’ils ont du fric ? Vous ne voulez pas reconnaître qu’ils ont aussi des idées chocs et qui marchent ?

Ils ont des idées chocs et qui marchent ! C’est bien ce qui est inquiétant. Ces idées sont profondément inégalitaires : elles se basent sur le discours officiel tenu depuis un demi-siècle et véhiculent une bonne dose de xénophobie et de racisme. Ils véhiculent la légende de la petite Suisse, qui peut se débrouiller toute seule sans les autres. En quelque sorte, la transposition du Réduit national de la guerre 1939-1945 à la vie politique et sociale du 21e siècle.

  • Le peuple suisse a voté clair et net contre l’Europe ; comment expliquez-vous ça ? On ne peut pas dire que Monsieur Blocher a de l’argent et que Monsieur Studer n’en a pas beaucoup. Il y a quand même une particularité suisse.

Il est vrai que la majorité des cantons (de tailles diverses) s’est prononcée négativement. Mais, la majorité populaire était beaucoup plus serrée et on ne peut pas dire qu’il y ait eu un raz-de-marée anti-européen. Le résultat de vote était négatif, mais sur de nombreux sujets (par exemple le suffrage féminin) les premières votations étaient négatives, avant que les votes ultérieurs montrent un changement des opinions et des mentalités. Je pense que, sans appartenir à l’Union européenne, nous avons de toute manière le chômage et la déréglementation des conditions de travail. Je dis cela parce que l’argumentation contraire a été utilisé dans le vote du 6 décembre 1992 pour s’opposer à l’entrée de la Suisse dans l’Europe (et ressortira lors des débats futurs sur cette question). Depuis une dizaine d’années, sans que nous soyons entrés dans l’Europe, le fossé entre riches et pauvres se creuse toujours plus. La pauvreté a augmenté, de plus en plus de gens doivent recourir aux services sociaux.. C’est une illusion totale de faire croire que la Suisse aurait été (et serait) protégée des maux existants par son non-appartenance à l’Europe.