Délocalisation... chinoise en Belgique ?

, par HORMAN Denis

Voici quelque temps déjà que la Chine « communiste » investit à l’étranger, en Asie du Sud-Est et en Amérique latine notamment. Fait nouveau : une de ses entreprises cherche à racheter en Belgique une firme métallurgique tout en proposant d’y faire travailler au rabais des salariés chinois... Nouveau dilemme pour les syndicats : faut-il, pour sauver, peut-être provisoirement, des emplois, laisser s’instaurer une société duale au sein de la classe ouvrière ?

La proposition n’est pas passée inaperçue. Une délégation chinoise de l’usine Cheng Du (nom de la capitale du Sichuan), spécialisée dans la fabrication de tubes sans soudure destinés à la prospection pétrolière et gazière, est venue faire une offre de rachat à New Tubemeuse (NTM), dernier tubiste belge et wallon (Liège), à l’arrêt depuis septembre 1993.

Les années 60 avaient vu l’arrivée des multinationales américaines, appâtées par des aides multiples, puis leur départ sans coup férir. On a assisté, à la fin de la décennie 80, à des délocalisations d’entreprises privilégiant les pays à bas coût de main-d’oeuvre. Depuis quelques années, les acquis sociaux ont été malmenés, les organisations syndicales étant placées devant ce dilemme : fermeture ou réduction importante de la masse salariale.

Cette fois, le candidat repreneur innove doublement : c’est une entreprise publique chinoise (en voie de privatisation partielle, paraît-il) qui propose le rachat d’une usine belge. De plus, elle conditionne son offre à... l’importation de main-d’oeuvre chinoise à New Tubemeuse.

Cheng Du, qui propose le rachat de l’entreprise liégeoise pour une somme de quelque 350 millions de francs belges (la valeur de l’outil ­ aciérie, laminoir, parachèvement ­ est estimée à 1 milliard de francs belges), s’engage à maintenir l’usine en activité pendant une période de cinq années au moins. Pour rendre l’entreprise compétitive sur le plan international, le groupe chinois envisage une réduction de 10 % à 20 % de la masse salariale des Belges (une partie des sept cents personnes licenciées seraient réembauchées). Il propose de compléter les effectifs par un apport de 50 % de main-d’oeuvre chinoise payée au rabais. Il demande en outre l’abrogation des taxes liées aux exportations de la production et aux importations de produits nécessaires au fonctionnement de l’entreprise et souhaite bénéficier des aides régionales et fédérales accordées à tout investisseur.

Qu’est-ce qui fait courir le tubiste du Sichun, qui emploie quelque seize mille personnes ? D’abord les procédés de fabrication à Flémalle sont assez proches de ceux pratiqués à l’usine de Cheng Du, qui ne produit que 600 000 tonnes par an, alors que les besoins sont estimés à plus de 900 000 tonnes. D’autre part, les Chinois auraient l’intention d’être présents sur le marché européen.

Depuis l’effondrement du marché dans l’ex-URSS, on assiste au redéploiement stratégique des grands tubistes mondiaux. L’argentin Sidarca a racheté le mexicain Tamsa et s’intéresse à Dalmine, entreprise publique italienne en voie de privatisation. A travers cette firme, les Argentins contrôleraient Agip, qui est déjà très présente dans la prospection pétrolière au Proche-Orient.

« On assiste véritablement au partage du marché entre Sud-Américains et Japonais », souligne le président de la délégation syndicale de la Fédération générale des travailleurs de Belgique, (FGTB, socialiste) de New Tubemeuse. Les Allemands et les Français se replient sur leur marché intérieur. Mannesman, le géant d’outre-Rhin, se délocalise en Tchéquie ; il exporte son savoir-faire dans les pays de l’Est et dans le Sud-Est asiatique. Le français Vallourec travaille en symbiose avec Elf-Aquitaine, qui prospecte en Ukraine. Et les Belges ? Le bruxellois Soconord, qui a racheté Tubemeuse en 1988, ne voit, comme perspective, que le démantèlement de l’entreprise, ou, dans le meilleur des cas, l’exploitation de la seule section parachèvement, pendant une période de... deux ans.

À l’offre conditionnelle de reprise de NTM par les Chinois, les organisations syndicales régionales n’ont pas fermé la porte. Le président de la Fédération liégeoise des métallurgistes FGTB, syndicat majoritaire dans l’entreprise, s’en est expliqué dans la presse locale [1] : « Ma première réaction, c’est de dire qu’une telle réduction de la masse salariale, c’est évidemment très lourd [...]. Travailler avec 50% de Chinois me paraît également difficile [...]. Nous pensions, jusqu’à présent, à un quota de cent à cent cinquante personnes qui s’intégreraient dans l’entreprise. » Et d’ajouter : « Avant de rejeter d’un revers de la main la proposition, en la jugeant a priori impraticable, je propose que tout cela soit étudié de manière minutieuse. » Car il y va « du sort de sept cents familles liégeoises. »

Le risque de délocalisation ? « Il est évident que les liquidateurs [NTM a été mis en liquidation sans abandon d’actif en septembre 1993], les organisations syndicales et la région wallonne doivent veiller à prendre des précautions écrites, juridiques (amendes ou saisie de l’outil par exemple) pour se prémunir contre ce danger », souligne le dirigeant syndical.

Mais il est un autre danger, bien tangible celui-là, celui de dumping social, de lourdes concessions à l’investisseur chinois au nom d’un sauvetage précaire de l’emploi et, plus pernicieux encore, celui d’une dérégulation en tache d’huile à partir d’un tel précédent.

« Lorsqu’en 1982 le démantèlement de l’entreprise sidérurgique liégeoise Valfil et sa délocalisation en Chine ont été effectués par trois cents Chinois, payés 2 000 francs belges par mois et dormant dans les réfectoires, ça n’a fait hurler personne », précisait, un peu dépité, à la radio, le président des métallurgistes FGTB.

Il faut à ce propos rappeler la campagne lancée par la même organisation syndicale socialiste liégeoise contre le dumping des délocalisations, proposant par exemple le « droit d’ingérence sociale », en frappant de prélèvements douaniers les produits dont les prix sont anormalement bas à la suite de pratiques sociales abusives... « Si les pays qui ont construit une avancée sociale n’en développent pas l’intérêt ailleurs, les modèles de nos concurrents s’imposeront chez nous », soulignait la centrale des métallurgistes FGTB de Liège.

À la base de l’éventuelle reprise de NTM par les Chinois, se trouve SGP Consultants, société anonyme présidée par M. Jules Gazon, professeur à l’université de Liège, membre du Parti socialiste et ex-PDG de Tubemeuse jusqu’à sa reprise en 1988 par le groupe financier bruxellois Soconord.

Dans une Tribune libre publiée par un quotidien belge [2], M. Gazon, fustigeant ceux qui font la fine bouche, a exprimé tout haut ce que d’autres pensent tout bas. Et d’abord les travailleurs de NTM, en chômage depuis sept mois, qui ont perdu quasiment la moitié de leur revenu et n’espèrent pas grand-chose dans une région déjà si durement touchée par les fermetures et les restructurations industrielles.

« Tout repreneur ne peut être intéressé par la reprise de NTM que s’il croit possible de rendre l’entreprise compétitive au niveau international, souligne M. Gazon. Le but de Cheng Du n’est pas d’introduire à tout prix des travailleurs chinois qui coûteraient moins cher que des travailleurs belges, mais bien de réduire le prix de revient pour rendre l’entreprise compétitive sur le marché chinois. Mais comme ses dirigeants l’ont déclaré aux représentants syndicaux : réduire la masse salariale en ne touchant pas trop au bien-être des travailleurs belges implique l’acceptation de la présence de travailleurs chinois ayant des prétentions financières moindres afin de conforter l’emploi des Belges. [...] Si notre législation impose le principe « à travail égal, salaire égal », ce qui postule que le salaire des travailleurs chinois devrait être équivalent à celui des travailleurs belges, il existe toutefois une possibilité légale à travers un statut de détachement des travailleurs de Cheng Du à Flémalle. Ceux-ci n’émargeaient pas aux cotisations de sécurité sociale, car ils ne prétendraient ni aux allocations de chômage ni au paiement d’une pension quelconque. [...] Leur plan de carrière se situe en Chine et non en Belgique. » En ce qui concerne la réduction des salaires des travailleurs belges, « les travailleurs de NTM ont été licenciés. Ce n’est donc plus de réduction de salaire qu’il faut parler, mais bien desalaires d’embauche ». Enfin, comment ignorer « les conditions de la compétitivité ? »

Les contacts avec Cheng Du sont au point mort. Les Chinois campent sur leur position. Les instances politiques régionales et fédérales belges ne cachent pas pour leur part un réel malaise : l’embauche à NTM de cent cinquante ou deux cents travailleurs chinois, dans une région durement frappée par le chômage, ainsi que les problèmes d’intégration sociale de leurs familles (logement, scolarité, etc.) dans un climat de xénophobie alimenté par ces mêmes responsables politiques, voilà qui tombe assez mal en période pré-électorale. Et puis, cette sorte de délocalisation à l’envers, dumping social à l’appui, ne contredit-elle pas la campagne syndicale contre... les délocalisations dans les pays de l’Est et en Asie et pour le « droit d’ingérence sociale ».

Notes

[1La Wallonie, Liège, 2 mars 1994.

[2L’Echo, Bruxelles, 19 mars 1994.