Sortir du cycle infernal de la dette

, par TOUSSAINT Éric

BIEN qu’elle ait déjà remboursé deux fois le montant de sa dette extérieure entre 1980 et 1996, l’Afrique subsaharienne se retrouve trois fois plus endettée qu’il y a seize ans. Elle devait à ses créanciers 235,4 milliards de dollars fin 1996, contre 84,3 milliards en 1980. Entre-temps, le sous-continent aura déboursé 170 milliards de dollars pour le service de la dette (intérêts et capital) ; un service qui lui coûte chaque année quatre fois le montant des budgets de santé et d’éducation [1].

Malgré cela, les 48 pays de la région ont accumulé d’énormes arriérés : 48 milliards de dollars en 1994 [2] ; 31 d’entre eux sont classés en 1996 par la Banque mondiale dans la catégorie des pays à bas revenus sévèrement endettés, soit 6 de plus qu’en 1994. Pour rembourser une dette extérieure entièrement libellée en devises fortes, ils doivent prélever une part considérable de leurs revenus d’exportation. Pour se libérer de la totalité, ils devraient reverser l’intégralité de ces revenus d’exportation pendant plus de trois ans.

Depuis le début des années 80, les termes dans lesquels les produits d’exportation de l’Afrique subsaharienne s’échangent, sur le marché mondial, contre les produits qu’elle importe des pays industrialisés n’ont cessé de se dégrader. Malgré la hausse passagère du prix de quelques matières premières en 1995-1996 (café, cacao), la tendance au déclin est évidente. Le panier des produits exportés a perdu la moitié de sa valeur face aux produits importés du Nord. L’Afrique réagit en tentant d’augmenter le volume de ses exportations sur le marché mondial, mais sans résoudre le problème, car les prix de celles-ci baissent plus vite que les prix des produits importés. En réalité, dans le système actuel du commerce mondial, les pays du Sud sont désavantagés et en particulier ceux d’Afrique subsahariennne, qui exportent beaucoup moins de produits manufacturés que ceux d’Amérique latine ou d’Asie de l’Est : toute augmentation du volume de leurs exportations tend à faire baisser la valeur de celles-ci. En conséquence, leur balance commerciale connaît un déficit croissant. Après plus de dix années de politiques d’ajustement structurel dictées par la Banque mondiale et le Fonds monétaire international (FMI), l’échec est cuisant.

L’Afrique subsaharienne ne représente, en 1995, que 1 % des investissements directs étrangers dans les pays en voie de développement : 2,2 milliards de dollars sur 240,3 milliards [3]. La situation est encore plus critique si l’on tient compte du fait qu’un tout petit nombre d’Etats reçoivent plus de 90 % de ces crédits (Afrique du Sud et quelques pays producteurs de pétrole et de minéraux, Nigeria, Angola, Gabon, Cameroun...). En revanche, les maisons mères des sociétés multinationales implantées dans la région ne se privent pas de rapatrier les bénéfices dont le montant est deux fois plus élevé que celui des investissements (voir tableau ci-dessous).

Endettement croissant malgré le remboursement de montants importants ; échange inégal creusant le déficit commercial ; faibles apports de capitaux extérieurs, mais rapatriement vers les multinationales du Nord de bénéfices relativement considérables : les bulletins de santé satisfaits des médias et des institutions financières internationales ont peu à voir avec la réalité.

« Savez-vous qu’en dépit des sommes considérables affectées aux aides bilatérales et multilatérales le flux des capitaux qui viennent d’Afrique vers les pays industriels est plus important que le flux des capitaux qui vont des pays industriels vers ce continent », constatait déjà le président François Mitterrand lors de la réunion du Groupe des sept pays les plus industrialisés (G7) en juillet 1994 [4]. Demi-vérité, car il n’est pas vrai que les sommes affectées aux aides bilatérales et multilatérales soient considérables. L’aide publique au développement est à son niveau le plus bas depuis quarante-cinq ans [5], inférieure à 0,33 % du produit national brut (PNB) des pays développés, alors que l’objectif fixé par l’Organisation des Nations unies à la fin des années 60 était d’atteindre 0,7 % et que les chefs d’Etat réunis au sommet de Rio en 1992 s’étaient engagés à tripler son volume.

En définitive, le processus de l’endettement africain est similaire à celui qui affecte les autres régions du Sud. A partir de la seconde moitié des années 60, les banquiers du Nord ont cherché des acquéreurs pour leurs surplus de liquidités. Le phénomène s’est amplifié avec le recyclage des pétro-dollars. Sous la présidence de M. Robert McNamara (ancien secrétaire à la défense des Etats-Unis pendant l’escalade de l’intervention américaine au Vietnam), la Banque mondiale a poussé dans la même direction : elle a décuplé ses prêts entre 1968 et 1973 et les a augmentés encore plus rapidement durant les cinq années suivantes.

La crise économique qui frappa de plein fouet les économies des pays les plus industrialisés à partir de 1973 amena leurs gouvernements à tenter une relance en prêtant davantage de capitaux au Sud, à condition que celui-ci leur achète leurs marchandises. Envoyés de la Banque mondiale, banquiers et ministres de la coopération extérieure des pays du Nord firent le siège des gouvernants africains pour que ceux-ci empruntent et réalisent de grands projets d’infrastructure avec l’équipement et le savoir-faire des pays industrialisés. Ce qu’ils ont fait d’autant plus volontiers que les taux d’intérêt étaient très bas, que les grands travaux ne pouvaient que renforcer leur pouvoir et qu’ils s’accompagnaient de nombreuses commissions versées par entreprises et gouvernements des pays industrialisés se disputant les clients. La corruption venue du Nord entretint celle existant au Sud et renforça clientélisme et kleptocratie de beaucoup de régimes. La dette de l’Afrique subsaharienne fut multipliée par douze entre 1970 et 1980.

La crise survient au début des années 80 quand, sous l’impulsion de la Réserve fédérale des Etats-Unis, les taux d’intérêt connaissent une hausse très forte. Les pays de la zone, comme l’ensemble des pays en voie de développement, sont confrontés à des charges d’intérêts multipliées par trois au moment où les prix de leurs exportations commencent à baisser. Débute alors un cycle infernal : les pays empruntent pour rembourser et, bien qu’ils remboursent, leur dette extérieure s’accroît.

Au cours des dernières années, les banques privées se sont fait rembourser leurs créances par les pays endettés et par les gouvernements du Nord [6], qui détiennent près de la moitié de la dette des pays d’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud), les institutions financières internationales (Banque mondiale, FMI, Banque africaine de développement) en détenant plus d’un tiers. Plus un pays africain est pauvre, plus grande est la part de sa dette détenue par les institutions financières internationales : 79 % pour le Burundi, 81 % pour le Rwanda, 77 % pour la République centrafricaine, 61 % pour la Guinée-Bissau, 77 % pour l’Ouganda. Au total, Banque mondiale et FMI reçoivent des pays endettés plus qu’ils ne leur prêtent [7] et sont les premiers à être remboursés.

Une partie considérable de l’aide publique au développement octroyée par les pays du Nord est dès lors utilisée par les pays endettés pour rembourser les institutions financières internationales. Mis à part l’Afrique du Sud (vu le poids de son économie) et le Soudan (qui a rompu tout contact avec ces institutions), les gouvernements du sous-continent sont littéralement sous la coupe du FMI, de la Banque mondiale, et du Club de Paris, qui laisse aux deux premiers le soin de mettre au point les politiques que les gouvernements doivent appliquer.

Depuis près de quinze ans, des plans d’ajustement structurel sont imposés à la plupart des pays d’Afrique subsaharienne. Assortis d’un moyen de chantage efficace : la ligne de crédit est suspendue si les autorités refusent le plan, dont les effets sociaux et économiques sont souvent désastreux : abaissement du rôle redistributeur de l’Etat, baisse de la production nationale dans les secteurs agricole et semi-industriel, dégradation des conditions de vie de la majorité de la population.

Ainsi par exemple, en Zambie, entre 1990 et 1993, le gouvernement a dépensé 37 millions de dollars pour l’enseignement primaire, tandis qu’il remboursait 1,3 milliard de dollars en service de la dette [8]. Autrement dit, pour 1 dollar investi dans l’enseignement primaire, le gouvernement en paie 35 au club des pays riches. En 1995, le gouvernement dépensait six fois moins pour l’éducation primaire par habitant que dix ans auparavant et 30 % de moins pour la budget de la santé. Conséquence : 80 % des coûts de l’école primaire étaient pris en charge par les familles elles-mêmes et la mortalité infantile augmentait de 20 % au cours de la période.

Depuis 1994, le Club de Paris négocie des réductions de dette, au cas par cas, avec les pays africains désignés comme bons élèves par le FMI, et proclame son intention de réduire jusqu’à 67 % le stock de la dette bilatérale des pays les plus endettés. En réalité, les conditions d’accès sont tellement draconiennes que la réduction promise se réduit à très peu de choses. Le premier pays (l’Ouganda) à bénéficier des largesses du Club de Paris n’a obtenu que 3 % de réduction de sa dette extérieure, et l’ensemble des annulations et allégements accordés en 1995 à tous les pays de l’Afrique subsaharienne représente moins de 1 % du stock de leur dette [9].

En 1996, la Banque mondiale, le FMI et le Club de Paris ont pris une nouvelle initiative, visant à rendre « soutenable » le paiement du service de la dette des plus pauvres et des plus endettés dont le total représente plus de 200 milliards de dollars. Les premières réductions sont attendues pour 1998, mais la plupart n’interviendront qu’après l’an 2000. Banque mondiale et FMI se déclarent prêts à réunir un maximum de 7 milliards de dollars pour financer l’ensemble de l’initiative, soit « à peu près autant que la construction du parc d’attraction Eurodisney en France [10] », et trente fois moins que les 200 milliards de dollars volatilisés sur les places boursières asiatiques au cours du seul mois d’août 1997.

La dette extérieure de l’Afrique subsaharienne où vivent plus de 10 % des habitants de la planète représente moins de 1 % des dettes libellées en dollars dans le monde. Vu son coût social, refuser de l’annuler équivaut à un refus de porter assistance à personne en danger de mort. Pour éviter qu’une telle annulation donne un ballon d’oxygène à des régimes corrompus, il faut également geler les avoirs que détiennent les gouvernants africains et leur entourage afin de permettre aux organisations démocratiques de chaque pays, avec l’aide des pouvoirs judiciaire et législatif, de procéder à un audit. S’il apparaît que ces avoirs ont été mal acquis, ils devraient être rétrocédés et financer un fonds de développement social sous contrôle public. Ces deux propositions que relaie le Comité pour l’annulation de la dette du tiers-monde sont des conditions préalables nécessaires à un renouveau économique et démocratique en Afrique.

Notes

[1Daniel Comanne et Eric Toussaint, La dette : ce nouvel esclavage de l’Afrique, dossier CADTM/GRESEA, n° 15, Bruxelles, 1995, p. 91.

[2Jacques Alibert, « La dette extérieure de l’Afrique », Marchés tropicaux et méditerranéens, 29 mars 1996, Paris.

[3Jacques Alibert, op. cit.

[4D. Comanne et E. Toussaint, op. cit., p. 90.

[5Le progrès des nations, rapport Unicef, Genève 1997 et Alternatives économiques, n° 146, mars 1997.

[6Cela a pris plusieurs formes. Des pays du Nord ont racheté aux banques privées certaines de leurs créances (en utilisant une partie du budget de la coopération extérieure). Les banques ont bénéficié de réductions d’impôts pour des créances qu’elles déclaraient non recouvrables (même si au bout du compte les débiteurs ont fini par payer).

[7PNUD, Rapport mondial sur le développement humain, Editions Economica, Paris, 1994, p. 68.

[8Oxfam international, Multilateral Debt : the Human Costs, Washington, février 1996, p. 11.

[9Banque mondiale, Global Development Finance, Washington, 1997, vol. 1, p. 203.

[10PNUD, Rapport sur le développement humain 1997, p. 103.