Joe Strummer est mort

Revolution Rock

, par GÉRARD Marine

Il fut chanteur « gratteur » [1] conscience en marche du Clash, intermittent chez les Pogues, semi-rangé des voitures avec les Mescaleros. Joe Strummer, mort le 22 décembre dernier à l’âge de 50 ans, avait toujours gardé intactes sa foi dans la musique et son intégrité. Beau travail.

La coïncidence a quelque chose d’assez déprimant : le coeur de Joe Strummer l’a lâché à l’issue d’une année où le punk, vendu par rayonnages entiers dans les hypermarchés du divertissement, semble avoir atteint le stade ultime d’un long processus de normalisation. Au début des années 1990, la parution des deux ouvrages majeurs que sont Lipstick Traces de Greil Marcus et England’s Dreaming de Jon Savage [2] n’avait guère agité que la presse culturelle et les habituels pisteurs d’attitude underground ; une décennie plus tard, les maisons de disques et d’édition rivalisent pour éditer des dizaines de compils, rééditions et témoignages (Eudeline, Pacadis, Dee Dee Ramone [3]...) plus ou moins (in)dispensables. Le summum du cynisme a été atteint par quelques marchands de soupe qui n’ont pas hésité à estampiller « punk » un énième avatar de rock saturé sans grand rapport avec la musique crasseuse et mal embouchée qui, en une poignée d’années paroxystiques, a littéralement secoué l’Occident.
Pour Joe Strummer, né John Graham Mellor en 1952 à Ankara, fils d’employé consulaire encanaillé dans les squats, la grande aventure commence au printemps 1976 : leader des 101’ers, un groupe de pub rock qui s’est taillé une petite réputation dans le circuit londonien (suffisamment pour sortir un 45 tours, Keys to Your Heart), il découvre sur scène l’énergie brute des Sex Pistols, que vient à peine de lancer Malcolm McLaren, ambitieux patron d’une boutique de fringues et vrai flaireur de tendances. Dans la foulée, Strummer est repéré par Bernie Rhodes, un ex-associé de McLaren qui tente lui aussi de monter un groupe, à partir du guitariste Mick Jones et du bassiste Paul Simonon. Avec l’adjonction du batteur Terry Chimes (remplacé, après le premier album, par Topper Headon) et d’un autre guitariste, Keith Levene (qui quittera rapidement le groupe et rejoindra plus tard Public Image Limited), et après quelques tâtonnements autour du nom — on essaie Psychotic Negatives, Weak Heartdrops... —, The Clash est né.

Du punk en Jamaïque

Dès le début, le son et l’identité du groupe le distinguent du tout-venant punk qui s’engouffre dans le sillage des Pistols. Quand l’ambiance un peu hystérique et le fatras idéologique qui entourent l’explosion du mouvement charrient, de Cleveland et New York à Londres, pas mal de symboles nauséabonds, Strummer et sa bande s’en tiennent à l’écart [4], entre autres grâce à la vigilance de leur manager : durant la préparation du festival punk du 100 Club, en septembre 1976, Rhodes interdit à Siouxsie and the Banshees d’utiliser le matériel du Clash, quand il s’aperçoit que le brassard de Siouxsie et le T-shirt de Sid Vicious (alors batteur « pigiste ») portent une croix gammée. Signés essentiellement par Strummer, les textes signalent, dès le premier album éponyme de 1977, des préoccupations politiques aiguës, de London’s Burning à I’m So Bored With the USA — et c’est à tort que la chanson White Riot, écrite en souvenir des émeutes du carnaval de Notting Hill en août 1976, sera interprétée par certains comme raciste, alors qu’elle appelle précisément les jeunes Blancs à prendre exemple sur les jeunes Noirs dans leur rébellion contre le pouvoir. Et quand nombre de groupes s’acharnent à rejeter le son noir derrière lequel a couru la génération précédente, le Clash, sous l’influence de Simonon, se branche sur le beat jamaïcain, reprenant Police & Thieves de Junior Murvin ou faisant produire le titre Complete Control par Lee Perry. Energie punk et connexion reggae baignées de culture ouvrière anglaise : les ingrédients qui feront du Clash un groupe mythique sont déjà là. Les militants de la Ligue présents à leur concert lors de la « fête Rouge » de la porte de Pantin, en mai 1978, doivent en garder — les veinards — un souvenir impérissable.

Sans concessions

Alors que les Sex Pistols explosent en plein vol et que le mouvement punk prend du plomb dans l’aile, le Clash continue sur sa lancée, se produisant dans les concerts de Rock Against Racism (mouvement de lutte contre le National Front, dont l’influence est alors en expansion) et devenant, à la toute fin de la décennie, un des fleurons de la lutte anti-Thatcher, du soutien au Nicaragua ou à la cause irlandaise. Sans concessions à l’industrie musicale : le combo impose que le double album London Calling (1979) puis le triple Sandinista (1980) soient vendus au prix d’albums simples. Dans cette cohérence entre esthétique et politique, l’influence du frontman charismatique est plus que décisive. Mais après Combat Rock (1982), un opus plus traditionnel, l’âge d’or touche à sa fin : accro à l’héroïne, Headon doit décrocher ; puis, poussé dehors, Mick Jones — dont l’impulsion a été essentielle dans l’enrichissement musical du groupe — s’en va vers d’autres horizons (en l’occurrence Big Audio Dynamite), et l’ultime album du Clash, Cut Up the Crap, flingué par la critique, signe en 1985 la dissolution.
Depuis, Strummer se partageait entre vie pépère et retours cycliques (remplaçant un temps Shane McGowan chez les Pogues) ; il avait sorti un album solo et deux opus avec un nouveau groupe, les Mescaleros, assez loin tout de même des fulgurances de sa jeunesse. À toute demande de reformation du Clash, il continuait d’opposer un refus catégorique : au-delà des apparences, l’esprit du punk, fils d’un temps de crises et de convulsions, la révolte chevillée à la sono, ne se vend pas. Droit dans ses godasses et sans regrets, Joe le « gratteur », qui disait qu’« une bonne chanson, un bon disque peuvent changer la vision des gens » [5], va nous manquer.

Notes

[1Strummer signifie « le gratteur ».

[2Pour les traductions françaises : Lipstick Traces. Une histoire secrète du XXe siècle, Gallimard « Folio », 602 p., 12 € ; England’s Dreaming. Les Sex Pistols et le punk, Allia, 688 p., 30 €.

[3Christian Eudeline, Nos années punk, Denoël « X-Treme », 464 p., 30 € ; Alain Pacadis, Un jeune homme chic, Denoël « X-Treme », 348 p., 20 € ; Dee Dee Ramone et Véronique Kofman, Mort aux Ramones !, Au diable vauvert, 17 € (trad. Virginie Despentes).

[4Si on excepte le fait que le précédent groupe de Jones et Simonon s’appelait les London SS...

[5Les Inrockuptibles, 27 octobre 1999.

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