Élections en Suisse

Vers la « révolution du sens commun » ?

, par UDRY Charles-André

Les dernières élections en Suisse n’ont pas manqué de susciter un effet moutonnier au sein du « corps des journalistes » de la presse internationale. Comme de mauvais voyageurs, ils sont attirés par les ressemblances et non par les spécificités, qu’il faut replacer certes dans un contexte socio-économique d’ensemble.

Il y a encore quinze ans, une certaine gauche française se voyait offrir par Michel Albert et Le Monde le choix entre « le capitalisme rhénan » et « le capitalisme anglo-saxon ». Aujourd’hui, elle serait censée assister en Europe à des développements politiques réduits à leur étroite dimension politico-parlementaire ­ qui se résumeraient de la sorte : soit le social-libéralisme à la Blair et Schröder, soit la relance d’un populisme hyper-réactionnaire, dont le réduit alpin autrichien (avec Haider) et helvétique (avec Blocher) représenterait le « modèle à venir ».

D’Albion au réduit alpin

Dans ces simplifications, il peut, toutefois, y avoir un élément de vérité. Mais il ne réside pas dans les analogies simplistes entre Le Pen, Haider et Blocher. Il se situe dans la mise en place d’une nouvelle phase de la contre-réforme néoconservatrice. Dès lors, la presse française aurait dû apporter plus d’attention à la dernière conférence du parti conservateur britannique.
En effet, les tories se sont réunis sous le slogan : « La révolution du sens commun ». Une « révolution » qui traduit un projet d’accentuation des réformes néoconservatrices (qualificatif bien plus adéquat que celui de néolibéral). Ces dernières combinent la politique sécuritaire tout-terrain et l’accentuation du nouveau régime d’accumulation favorisant les couches rentières, ce qui contraint à une attaque frontale aux plans de la fiscalité, de l’école, de la Sécurité sociale, du travail. Cette « révolution » traduit le projet de l’après-blairisme ou de l’après-Schröder pour les droites néoconservatrices européennes.

Institutions helvétiques

En Suisse, le système législatif comporte deux Chambres possédant les mêmes prérogatives : le Conseil national où, grosso modo, les cantons ont une représentation proportionnelle au nombre de citoyens ; le Conseil des Etats où chaque canton a droit à deux représentants. Les dernières élections fédérales des 23-24 octobre étaient donc des élections à ces deux Chambres.
La vie politique suisse est marquée par des évolutions qui empruntent leur rythme à celui du recul des glaciers. Ainsi, la forte poussée de l’Union démocratique du centre (UDC), animée par le grand industriel de Zurich Christoph Blocher, apparaît comme une rupture. Au Conseil national, l’UDC comptait 25 députés en 1991 ; en 1995, elle en totalisait 29 ; en 1999, elle en réunit 44. L’UDC a intégré durant ces dernières années des députés de partis populistes réactionnaires.
Ainsi, après ces élections, la situation au Conseil national est la suivante : l’UDC conquiert la deuxième place derrière le Parti socialiste qui détient 51 sièges (54 en 1995) ; le Parti radical (PRD)­ historiquement lié à la banque et à l’industrie ­en garde 43 (45 en 1995) ; le Parti démocrate chrétien (PDC), formation de droite ayant des racines dans le catholicisme conservateur, conserve 35 députés (34 en 1995).
Ces quatre partis forment, depuis 1959, une stable coalition gouvernementale, au sein de l’exécutif appelé Conseil fédéral : deux membres du PS, deux du PRD, deux du PDC et un de l’UDC. Les membres du Conseil fédéral sont réélus tous les quatre ans par l’Assemblée fédérale (assemblée des deux chambres). Un conseiller fédéral doit démissionner pour ne pas être réélu. Le 15 décembre, les nouvelles chambres devront élire le nouveau Conseil fédéral pour quatre ans. Evidemment, le débat va porter, jusqu’à mi-décembre, sur le rééquilibrage ou non du Conseil fédéral.

Une société désécurisée

La poussée de l’UDC doit être remise dans son contexte. En 1990, officiellement, quelque 18000 chômeurs étaient recensés, soit 0,5 % de la population active. En 1992, on en décomptait 92 000 ; en 1995 : 154 000, et en 1997 : 188 000.
Le changement est rapide et brutal ; la société helvétique subit un électrochoc. Or, cette société a été fortement sécurisée durant des décennies. Son particularisme, par rapport aux autres pays européens, a été cultivé. Cela dans un but : faciliter une politique mélangeant intégration des salariés ­ avec l’aide active des syndicats et de la social-démocratie ­ et gestion autoritaire de la force de travail, au sein de laquelle les travailleurs immigrés, nombreux, sont institutionnellement fragilisés.
Le système de Sécurité sociale est sous-développé, ce qui laisse la place à un gigantesque système d’assurances privées (assurance maladie, fonds de pension, épargne-vieillesse) qui devient un levier pour stimuler la recherche individualisée de la sécurité. Cette recherche de sécurité produit un potentiel de sourdes craintes face à tout changement. Or, depuis 1991, en cascade, est tombée toute une série de contre-réformes impulsant la régression sociale. La social-démocratie a cogéré au gouvernement cette régression, au cours des dix dernières années.
L’UDC et Blocher ont su mettre à profit une combinaison qu’un républicain patriote américain ne renierait pas : faire appel aux valeurs mythiques du pays (neutralité, non-intégration à l’Union européenne, refus des diktats de l’étranger, etc.) ; baisser les impôts ; rétablir la « sécurité » dans le pays en « étant ferme face aux requérants d’asile ». Sur le fond, l’UDC a initié la « révolution du sens commun » et fera pression sur toutes les formations gouvernementales. Nous y reviendrons, car il y a là une « leçon » pour la gauche qui peut dépasser le réduit alpin.