États-Unis

La société d’après 11 Septembre

, par PONTET Marie

La stupeur et l’effroi se sont abattus sur la société étatsunienne après le 11 septembre 2001. Stupeur devant tant de haine, insoupçonnée jusqu’à cette date pour la grande majorité de la population des Etats-Unis ; effroi devant la détermination terroriste meurtrière. Indifférence pour tout le reste, une indifférence qui trouve ses racines dans un système politique qui n’a plus rien de représentatif.

Pour bon nombre d’Etats-Uniens, à commencer par le premier d’entre eux, les attaques du 11 septembre 2001 sur le World Trade center et le Pentagone ont représenté un coup de tonnerre. Comment pouvait-on haïr les Etats-Unis au point de fomenter des attentats aussi meurtriers ? Et pour quelle(s) raison(s) s’en prendre à la plus grande démocratie du monde tout entière vouée au bien-être des siens ? Dans les jours qui suivaient les attaques, une nouvelle affaire commençait dont on n’entend plus du tout parler aujourd’hui : des lettres empoisonnées aux spores d’anthrax finissaient de semer la terreur sur le pays et une petite poignée de personnes supplémentaires en mourrait.
Dix-huit mois plus tard, la société étatsunienne reste sous le choc. Un choc entretenu depuis lors par le gouvernement Bush, dont le nouveau ministre de la Sécurité intérieure, Thomas Ridge, et diverses agences de renseignement n’hésitent pas à déclencher des alertes antiterroristes qui augmentent l’effet de peur et de pression sur leurs compatriotes.
En déclarant vouloir se lancer dans une guerre contre le terrorisme dans les jours qui suivent les attaques, George W. Bush obtient un blanc-seing de l’opinion pour sauter sur Kaboul, défaire les talibans et instaurer un gouvernement fantoche, et aussi pour envoyer des troupes aux Philippines. A partir de janvier 2002 et du discours sur l’état de l’Union, une nouvelle cible est pointée : l’Irak. Le président Bush évoque alors pour la première fois un possible conflit contre Saddam Hussein accusé pêle-mêle d’appuyer Al-Qaida et de disposer d’armes chimiques et biologiques, voire nucléaires. C’est depuis cette époque que les Etats-Unis sont entrée en guerre et non pas le 20 mars 2003.

Un pays en guerre

Depuis bientôt quinze mois, la parole est largement monopolisée par les tenants du conflit et relayée par tous les grands médias dont certains sont véritablement enragés. C’est le cas de la chaîne câblée Fox News, qui se taille un joli succès en matraquant littéralement son spectateur abreuvé de séquences d’information rapides, de musique tonitruante et de commentaires guerriers prononcés sur un ton saccadé ; c’est le cas du quotidien New York Post, populaire et conservateur qui fait dans « l’antifroguisme » [1] de base ou encore de USA Today, diffusé à deux millions d’exemplaires chaque jour. Quant au Washington Post, depuis des mois, il fait la part belle aux faucons de la Maison Blanche (et fustige la diplomatie française). La propagande guerrière est omniprésente et obsédante dans un pays dominé par une industrie médiatique qui se trouve au coeur de l’économie et symbolise l’image de marque de la nation à l’extérieur.
Attaquée, cette dernière s’est assurée le concours de tous ceux et celles qui peuvent, derrière leur nom et leur bannière, rallier une fraction de l’opinion mondiale : Hollywood et ses scénaristes, une brochette d’écrivains de renom - dont Richard Ford - chargée d’écrire des textes patriotards à distribuer par les ambassades des Etats-Unis dans les pays arabes afin de créer un élan durable de sympathie pour un pays si durement frappé par la haine terroriste [2]. Dans l’entreprise de domination à l’oeuvre, il importe presque plus de séduire à l’extérieur et de rendre l’image de marque encore plus attractive que d’habitude que de prêter attention à ceux qui râlent à l’intérieur des frontières.
Car, bien entendu, une fraction de l’opinion résiste. Dans un sondage publié par le New York Times du 14 février 2003, il était indiqué que 59 % des personnes interrogées réclamaient plus de temps pour les inspecteurs de l’ONU, 37 % pensaient qu’il fallait attaquer le plus vite possible et 63 % se prononçaient pour que les Etats-Unis attendent de trouver des alliés. Enfin, 29 % des personnes interrogées déclaraient désapprouver une action militaire contre l’Irak [3]. Seulement, malgré les manifestations, les forums sur la toile, les décisions de conseils municipaux se prononçant contre la guerre, les prises de parole publiques d’acteurs (Sean Penn, Susan Sarandon, Martin Sheen...) ou de chanteurs (par exemple Nathalie Maines des Dixie Chicks, un groupe texan), les panneaux de protestation posés sur les boîtes aux lettres : « No war with Iraq » (pas de guerre avec l’Irak), le message antiguerre est à peine audible pour la majorité de l’opinion. Celle-ci est soumise au rouleau compresseur médiatique dont on a bien compris qu’il était majoritairement aux ordres de Washington, le Washington de la finance ou du politique, ce qui revient à peu près au même.
Le poids des antiguerre ne compte pas aux yeux de l’administration Bush, d’autant qu’avec le déclenchement des hostilités, le réflexe patriotique joue à plein. Manifester son opposition à l’opération de « libération » de l’Irak équivaut à trahir les GI’s qui laissent désormais leur vie dans les sables du désert. De plus, ce mouvement oppositionnel ne représente aucunement un danger car il n’a aucun débouché possible dans un système politique caractérisé par l’alliance des libéraux et des conservateurs pour soutenir le discours et les actes guerriers de l’un d’entre eux. Les démocrates se traînent derrière George Bush Junior. L’écrasante majorité d’entre eux appuie l’administration républicaine depuis le 11 Septembre, accorde sa confiance au Président dans la gestion de la crise avec l’Irak, l’Europe et l’ONU.

Une société indifférente à tout sauf à l’argent

Si critique il y a, elle concerne davantage les résultats économiques du pays, assez peu brillants, mais rarement la politique étrangère et la conception du monde mise en valeur. Comme le soulignait déjà l’historien Richard Hofstader en 1974 : « La position politique adoptée par les différents candidats ayant participé aux primaires des principaux partis s’est toujours limitée à l’horizon défini par les notions de propriété et d’entreprise. [...] Ils acceptaient l’idée que les vertus économiques de la culture capitaliste étaient inhérentes à la nature humaine. [...] Et cette culture a été fondamentalement nationaliste. » [4]
L’axe libéral-conservateur est en place et fonctionnera le temps que durera la guerre, comme il a déjà fonctionné dans les années cinquante, au moment de la guerre froide, soutenue par toutes les élites politiques et économiques du pays puis, par la suite, lors de la guerre du Viêt-Nam, au moins jusqu’en 1967. Il faudrait bien plus que quelques mois de conflit pour le mettre sérieusement à mal tant les républicains et les démocrates défendent les mêmes intérêts dans une indifférence majoritaire de plus en plus prononcée.
Ces deux partis ont attiré moins de 40 % des électeurs en novembre 2000 et Bush Junior ne doit son élection qu’au parti pris de cinq juges ultraconservateurs de la Cour suprême. L’indifférence de la masse des Etatsuniens face aux événements de politique intérieure et extérieure vient largement du fait que la démocratie est délégitimée aux Etats-Unis. Un électorat qui a le choix entre le candidat Bush Junior et le candidat Al Gore ne peut que déprimer ou voter avec ses pieds, car l’opinion n’est pas dupe. Elle sait bien que ce qui compte pour être élu, c’est de bénéficier de l’appui de représentants du secteur privé, des personnages clés du Congrès et des grandes institutions.
Le système actuellement en vigueur, électoral, politique, économique et financier tourne pour une minorité prospère, autonome et ne prend plus en considération la volonté de ses autres concitoyens qui marquent leur désaccord et leur lassitude en refusant de participer aux élections.
Même le scandale Enron n’a pu faire sortir l’opinion de sa léthargie. Des milliers d’Etatsuniens ont perdu emploi, maison et retraite, grugés par des délinquants en col blanc. Ces derniers ont bénéficié de l’appui et de la complicité du gouvernement Bush dont plusieurs membres ont longtemps émargé auprès de la firme, à commencer par le Président lui-même, qui a vendu sa propre affaire moyennement florissante à une filiale du groupe. La Bourse a plongé, les fonds de pension dans lesquels 40 % de la population — particuliers et entreprises — ont investi ont fondu comme neige au soleil. À l’heure actuelle, le gouvernement Bush octroie des contrats de reconstruction aux entreprises qui ont massivement soutenu le Président lors de la présidentielle de 2000.

Le « rêve américain »

Et pourtant, de corruption en faillite, ce « modèle américain » fonctionne toujours. Des centaines de milliers de personnes trouvent refuge chaque année sur ce territoire, espérant bien tirer leur épingle du jeu, et bon nombre d’entre elles y arrivent effectivement, accédant à la société de consommation tant convoitée depuis le Honduras, l’Egypte, le Pakistan ou le Sénégal. La masse de ceux qui réussissent à se faire une petite place au soleil — le « rêve américain » —, à s’intégrer au credo gagnant de l’un des deux partis, étouffe ceux qui échouent. Les pauvres, une population estimée elle aussi à 40 millions d’individus, sont contenus par le système, retenus dans les filets mis en place afin de rendre possible la gestion de la misère. Quartiers réservés, prisons ou workfare [5] n’ont d’autre utilité que la gestion des exclus du système rendus quasi invisibles par la ségrégation spatiale. Les pauvres sont également victimes de l’indifférence de leurs compatriotes des classes moyennes. Comme le souligne un journaliste de Nation, ils n’ont même plus un grand écrivain pour faire sentir aux riches ce qu’est leur misère : « pas de Dickens américain ou d’Orwell, pas de James Agee et de Walker Evans, pas de Michael Harrington ni de John Steinbeck » [6]. Le silence des pauvres n’est pas encore assourdissant.

Notes

[1Frog signifie grenouille. Les Français sont volontiers caricaturés outre-Atlantique comme des mangeurs de grenouille. « Antifroguisme » pourrait donc être traduit par sentiment antifrançais.

[2« Muslim Lands to Hear From US Writers », Michael E. Wise, Le Monde-New York Times, 15-16 décembre 2002.

[3« Poll Indicates Americans Back War », Patrick E. Tyler and Janet Elder, International Herald Tribune, 14 février 2003.

[4In Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours, Editions Agone, Marseille, 2002 pour la traduction française.

[5Workfare : programme qui en 1996, sous l’administration Clinton, a remplacé le Welfare de Franklin Roosevelt. Le workfare est un programme qui consiste à remettre les pauvres au travail afin de limiter autant que possible le versement d’allocations fédérales. Entre autres mesures, les personnes qui n’ont pas d’enfant à charge ne peuvent percevoir désormais des bons alimentaires que pendant trois mois sur une durée de trois ans.

[6« How the Other Half Still Lives In the Shadow of Wealth, New York’s poor increase », Jack Newfield, The Nation, 17 mars 2003.