Sauver Rouge, changer Rouge

, par COMBES Gérard

Voilà plus de 35 ans qu’est paru le premier numéro, revendiquant fièrement sa couleur « face aux staliniens drapés de tricolore », comme le soulignait sa présentation. Ce qui se voulait un « journal d’action communiste » démarra sur un rythme « quinzomadaire », puis devint hebdomadaire. Il a survécu à la dissolution de la Ligue Communiste, prononcée par le très réactionnaire gouvernement Messmer pour crime d’antifascisme ; il a même survécu à l’aventure hasardeuse du quotidien. Et maintenant Rouge risque de sombrer sur l’écueil des finances. Depuis très longtemps les recettes n’équilibraient plus les coûts ; aujourd’hui la subvention versée par la LCR ne suffit plus à combler le trou. Rouge est en danger, Rouge peut disparaître.
Sauver Rouge est une nécessité. Pas seulement au nom du passé, encore que cette histoire, au-delà des questions d’orientations, soit celle, plus qu’honorable, d’un journal militant, pleinement engagé dans les luttes de la classe ouvrière et dans la solidarité internationaliste, mais au nom des exigences du présent. Voilà 35 ans, nous constations : « tous les jours, la presse bourgeoise nous ment » et nous préconisions la prise hebdomadaire de Rouge comme antidote à l’intoxication médiatique. Démonter les mensonges des idéologues du capitalisme, donner des arguments aux militants qui l’affrontent dans les entreprises, dans les établissements scolaires, dans les localités, est plus nécessaire que jamais. Informer des luttes qui se mènent en France et dans le monde, faire connaître les processus de réorganisation des mouvements ouvriers et populaires, participer aux débats qui les traversent en donnant le(s) point(s) de vue des marxistes révolutionnaires : un hebdomadaire militant n’est vraiment pas de trop pour cette tâche. Il ne saurait être remplacé par des revues ou des listes de diffusion internet.
Alors oui, sauver Rouge. Les coûts n’étant pas compressibles à l’infini, sauf à remettre en cause le principe même du journal, cela passe par l’accroissement des recettes, c’est-à-dire des ventes et en premier lieu du nombre d’abonnements. C’est le sens de l’appel lancé par la rédaction du journal. Un appel indispensable, que tous les militants et toutes les instances doivent soutenir et relayer.
Réaliser mille abonnements supplémentaires, vendre 500 exemplaires de plus chaque semaine, ces objectifs peuvent sembler modestes en regard de ce qu’est la LCR aujourd’hui. Mais ils seront hors d’atteinte si on se contente de déplorer que beaucoup de militant(e)s ne soient pas abonné(e)s, voire ne lisent pratiquement jamais le journal. Si une grande partie des abonnements d’essai pour dix numéros ne sont pas renouvelés, il y a sans doute d’autres raisons que tarifaires. Si le réflexe de faire lire Rouge dans son entreprise, dans son syndicat, est si peu répandu, cela pose quelques questions. Les lectrices et lecteurs de Rouge sont sans doute satisfaits d’avoir un journal qui exprime leurs idées (et leur provoque quelquefois de saines colères !) mais semblent ne lui trouver guère d’autre utilité.
Car Rouge est aujourd’hui loin de correspondre au journal militant dont nous avons besoin. Si quelques dossiers émergent du lot, la banalité du commentaire journalistique domine, l’engagement est rare, les reportages sur les luttes font cruellement défaut, les articles « pour initiés » parfois franchement abscons sont trop nombreux. Des choix rédactionnels surprennent : l’appel de Rennes et même celui en défense de l’assurance maladie ont été tronqués. L’activité de nos élus est absente du journal. Le décalage avec la vie de la LCR, avec les campagnes décidées par ses instances est patent.
Il faut sauver Rouge maintenant, en augmentant substantiellement ses ventes d’ici au mois de juin. Mais un tel sauvetage ne sera que très provisoire si nous ne nous engageons pas en même temps à révolutionner son contenu, dans le cadre d’une re-discussion des finalités de notre système de presse.
Quelle presse, au service de quel projet politique ? Il faut partir de la demande des militant(e)s et accepter qu’au final leurs réponses ne cadrent pas forcément avec les conceptions politiques ou journalistiques de l’actuelle rédaction. Pour cela, il est impossible de faire l’économie d’un débat politique à tous les niveaux de l’organisation. La conférence nationale décidée par le congrès est urgente.