Kosovo, un an après

Douteuse polémique

, par DUVAL François

Un an après l’intervention de l’OTAN contre la Serbie, de nombreux articles et ouvrages dressent un bilan qui relance la polémique, non seulement sur les raisons de la guerre, mais aussi sur l’ampleur des massacres, que certains qualifient de génocide.

Depuis quelques mois, médias et intellectuels célèbrent, à leur manière, le premier anniversaire de la campagne de bombardements sur la Serbie par l’OTAN. Au centre de la discussion, on trouve la publication d’un certain nombre de rapports officiels, notamment ceux du Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie, du département d’Etat américain et de l’OSCE, ainsi que de nombreux articles de la presse anglo-saxonne.

Réévaluation

Tous conduisent à réévaluer l’ampleur des massacres perpétrés par les troupes de Milosevic et, en conséquence, à réfuter la notion de génocide, notion qui fut la justification « éthique » de la guerre de l’OTAN. Ces données ont été reprises, recensées, systématisées et analysées, en particulier par Noam Chomsky (Le Nouvel Humanisme militaire), Elisabeth Lévy (revue Le Débat n° 109), Serge Halimi et Dominique Vidal (« Le Monde diplomatique », mars 2000, in L’opinion, ça se travaille), ainsi que Régis Debray (L’Emprise). Il en ressort que l’équation Milosevic = Hitler, alors tenue pour une évidence, est absurde ; que l’essentiel des massacres a suivi les bombardements de l’OTAN ; que les buts de guerre de la coalition occidentale n’ont rien à voir avec un « nouvel humanisme » ; qu’un an après l’intervention, le Kosovo n’est ni un Etat indépendant ni une province autonome, mais un protectorat ; que Milosevic préside toujours aux destinées de la Serbie, tandis que le Kosovo connaît un nouveau processus de purification ethnique frappant, cette fois, Serbes et Tziganes. Enfin, on est fatalement conduit à s’interroger sur ceux qui ont diffusé sans états d’âme la propagande de l’OTAN.
La riposte de ces derniers a rapidement pris la forme de l’utilisation sans vergogne de l’arme absolue : ceux qui mettent en cause les justifications officielles et « éthiques » de l’intervention occidentale ne peuvent être que des « révisionnistes ». Une tribune publiée par Le Monde du 3 mai (Brossat, Kullashi, Potel) pousse d’ailleurs assez loin la désinvolture, en dénonçant sans mollir « le chantage à la preuve formelle et le pédantisme de l’exactitude ». Décidément, pour certains intellectuels, les périodes de mobilisation guerrière sont l’occasion révélatrice d’un naufrage de la pensée.
Contrairement au procès qui leur est fait, les auteurs cités prennent bien soin de se démarquer du régime serbe et de ses exactions. Alors, d’où vient le malaise qui saisit parfois le lecteur ?

À trop vouloir prouver...

L’analyse de l’ouvrage de Chomsky, que son préfacier présente comme un « Galilée politique de notre temps face à la Sainte Inquisition des intellectuels des pouvoirs établis » — ce qui est pour le moins excessif ! —, permet sans doute de fournir des éléments de réponse. En premier lieu, l’un des procédés, fréquemment utilisé, est très discutable. Son ouvrage, dénonciation vaste et documentée de la politique américaine, recourt en permanence à des comparaisons entre les massacres perpétrés par les Serbes et ceux dont sont coupables des régimes clients de Washington : les paramilitaires colombiens, les autorités turques, les militaires indonésiens. S’il s’agit de démontrer que les causes réelles de l’intervention américaine ne sont pas la défense de la démocratie ni la protection des peuples, on ne peut que souscrire. Mais une autre conclusion est suggérée : après tout, dans l’échelle universelle des massacres, ceux attribués à Milosevic seraient plutôt modestes.
La même logique préside à la mise en relation des bombardements de l’OTAN et de l’épuration ethnique : loin de protéger les Kosovars, les bombardements de l’OTAN ont aggravé leur situation. Soit, mais peut-on pour autant affirmer qu’« au Kosovo, les bombardements ne sont pas arrivés trop tard pour empêcher les atrocités largement répandues, mais ils les ont précédées et, comme prévu, suscitées » ? Aggravées par la guerre de l’OTAN, les atrocités serbes avaient quand même commencé auparavant ! Si Chomsky ne nie pas ces faits, il les relativise et, surtout, leur donne une « explication » qui suggère une sorte de justification : « Au début de l’été 1998, l’UCK avait pris le contrôle d’environ 40 % de la province, suscitant une réaction brutale de la part des forces de sécurité et des groupes paramilitaires serbes qui s’attaquèrent à la population civile. » Ainsi s’opère une étrange reconstruction de l’histoire : les « premières » exactions serbes seraient une « réaction » aux actions de l’UCK et l’épuration ethnique une « réaction » aux bombardements... Il n’a cependant pas échappé à Chomsky que l’extrême rapidité de la mise en oeuvre de l’épuration supposait l’existence de plans élaborés de longue date. Là encore, son commentaire relève de la relativisation et de la banalisation : « Les Etats-Unis ont même peut-être des plans d’urgence pour envahir le Canada » ! Vraiment convaincant !

Logique campiste

Il est vrai que si, dans le chapitre « Pourquoi la force ? », Chomsky fournit une explication juste des vraies raisons de l’intervention — assurer la crédibilité de l’OTAN —, il l’agrémente d’une qualification pour le moins ambiguë du régime serbe : « Tant que la Serbie n’est pas incorporée dans la sphère d’influence américaine, il est logique que son insoumission soit sanctionnée. » Ou encore : « la Serbie, quoi qu’on en pense, est un des derniers bastions d’indépendance en Europe ». Insoumission ? Indépendance ? Quoi qu’on en pense ? Justement, que faut-il en penser ?
L’une des plus grandes impostures des propagandistes de l’OTAN a sans nul doute été le parallèle effectué avec les crimes nazis. Si Milosevic égale Hitler, finalement Hitler n’est plus qu’un dictateur parmi d’autres, juste peut-être un peu plus sanguinaire. Cette instrumentalisation ne peut que déboucher sur la négation du caractère unique de la Shoah et, en définitive, sur la banalisation du nazisme. Dénoncer cette logique d’amalgame est donc de la plus haute importance. Quel qu’en soit l’auteur. Ce qui, malheureusement, nous ramène à Chomsky : « Prenons le Timor oriental, théâtre de ce qui semble le pire massacre proportionnellement à la population depuis l’Holocauste (...). » Une formule qui, là encore, joue sur le pouvoir d’évocation et de suggestion.
En définitive, cette polémique devrait nous alerter sur les ravages de toute logique campiste, qui conduit à « se ranger dans un camp ». Oui, plus que jamais, l’opposition à l’impérialisme — et d’abord à l’impérialisme dominant, celui des USA — est à l’ordre du jour. Non, elle n’implique pas le moindre soutien, même indirect, ni la moindre « compréhension » pour des dictatures sanglantes, dont les intérêts entrent momentanément en conflit avec ceux de l’Empire. Dénoncer à la fois, et avec la même force, les crimes de Milosevic et les bombardements de l’OTAN, défendre le principe d’autodétermination des peuples, comme nous l’avons fait, n’était pas la position la plus confortable. Mais cela reste la seule réponse possible aux diverses barbaries.

Voir en ligne : « Douteuse polémique, en effet » par Gilbert Achcar et Charles-André Udry (réponse in Rouge, n° 1889, 14 septembre 2000)