La France de l’Afrique aux Balkans

De l’usage des criminels de guerre

, par MATHIEU Alain

L’arrestation à Belgrade d’un « commando » de cinq « espions » liés à l’armée bosno-serbe et au renseignement français, vient confirmer un scandale d’Etat.

Que le commando arrêté à Belgrade ait eu pour but d’assassiner Milosevic est plus que douteux ; on assiste probablement à un nouveau jeu de ce dernier pour attribuer à des hommes qui l’ont servi des crimes dont il partage la responsabilité. Mais, pour des raisons qu’il reste à éclaircir, il implique la France, en révélant le passé de ces assassins et leurs liens avec les services français, notamment la DST.
Ce n’est pas la première fois que cette collusion franco-bosno-serbe est mise à jour ; des ouvrages (La Françafrique, de F.-X. Vershave), ou la presse, l’ont déjà pointée. Les informations données par Belgrade suscitent de nouvelles enquêtes de R. Ourdan dans Le Monde (30 novembre) et D. François dans Libération (27 novembre) : Jugoslav Petrusic, jouissant de la double nationalité franco-serbe, servait les renseignements de Mladic, mais aussi la DST depuis dix ans, en Bosnie, en Algérie, au Kosovo. Il faisait partie avec d’autres de la « 10e unité de sabotage » de l’armée de Mladic, qui fut envoyée à Srebrenica où furent massacrés 10 000 musulmans bosniaques. Ils se retrouvèrent à la tête de 200 à 300 mercenaires serbes pour aller défendre Mobutu en 1997, recrutés officieusement par les autorités françaises. Arrivés à Kisangani, ils allaient peu au front, mais torturaient et massacraient les populations civiles. À l’aéroport qu’ils contrôlaient, on découvrit des charniers après leur déroute.
Les faits sont désormais indéniables : après s’être rendue complice du génocide en 1994 au Rwanda, la France parrainait l’envoi de criminels de guerre serbes coupables de purification ethnique, aux côtés des ex-FAR coupables du génocide rwandais, pour défendre une dictature africaine moribonde. Dans un pays qui se prétend démocratique, un tel scandale devrait soulever un tollé, déboucher sur une enquête.
Pour établir les responsabilités, il faut enquêter auprès des officiers français passant de Bosnie au Rwanda, du Zaïre au Kosovo, habitués à utiliser ce genre de supplétifs avec leurs commandos d’opérations « spéciales ». Dans cette armée française marquée par une forte tradition d’extrême droite, via la colonisation, la guerre d’Algérie et l’OAS, il n’est pas étonnant que certains ne voient pas d’objection à travailler avec des extrémistes serbes.
Enquêter aussi auprès des habitués des réseaux au carrefour des services spéciaux, des affaires mafieuses, des services pour ELF et consorts, du monde politique. Les plus connus : Pasqua, chef des barbouzes du Sac devenu ministre de l’Intérieur et donc de la DST ; son ami Mobutu lui demanda de recruter des mercenaires ; et son fidèle allié Marchiani, ancien préfet du Var, qui activa sa filière bosno-serbe pour renforcer, au Zaïre, d’autres mercenaires de la bande de Bob Denard toujours « au service de la France », et des recrues du DPS du Front national, le tout encadré par des militaires français. On retrouve beaucoup de ces hommes à cheval entre droite et extrême droite au nouveau RPF, qui mérite bien le soutien de Varaut, avocat de Papon. Et dire que des hommes de gauche croient voir en eux des défenseurs de la « République »...
Mais la responsabilité première revient à l’Elysée. Cette invraisemblable macédoine serbo-zaïroise, organisée par la cellule africaine où régnait Foccart et son adjoint Wibaux, ne peut avoir été conçue sans feu vert du président Chirac.
Jospin a visiblement mis fin à ses velléités de changer la politique étrangère de ses prédécesseurs. Reste-t-il, dans la « gauche plurielle », suffisamment de députés qui auraient le courage d’exiger une vraie commission d’enquête et la fin de l’utilisation par l’Etat français des services de criminels de guerre ?