Procès Aussaresses

La mort était son métier

, par KRIVINE Jean-Michel

Cent mille francs d’amende viennent d’être requis contre le général Aussaresse et contre les éditeurs, après la sortie de son ouvrage Services spéciaux Algérie, 1955-1957.

Pendant la guerre d’Algérie et pendant les décennies qui ont suivi, seuls des petits groupes et des personnalités avaient eu le courage de dénoncer les ignobles méthodes utilisées par l’armée, la gendarmerie et la police françaises pour venir à bout de la rébellion du FLN algérien. Tout semble changer avec l’entrée dans le nouveau siècle. C’est un article paru en première page du Monde, le 20 juin 2000, qui a joué le rôle de détonateur : son envoyée spéciale à Alger relatait les tortures subies pendant plusieurs mois à l’état-major du général Massu par une militante FLN de vingt ans, capturée par l’armée française en 1957. Ce qui avait été tu pendant si longtemps revint alors sur le devant de la scène.
Le 23 novembre 2000, Le Monde publiait les points de vue opposés de deux généraux : le général Massu, 92 ans, se livrait à une étonnante autocritique et admettait que la torture était quelque chose de « moche », et un certain général Aussaresses, 83 ans, coordinateur des services de renseignement à Alger en 1957, inconnu du grand public, reconnaissait tranquillement s’être résolu à la torture et aux exécutions sommaires, en ayant lui-même pratiqué vingt-quatre. Peu de temps après, le jour de parution du livre d’Aussaresses, Le Monde en publiait quelques extraits, sans commentaire, ainsi qu’une nouvelle interview. Sans remord, avec la conscience du devoir accompli, le général confirmait ses propos antérieurs sur la large utilisation de la torture et des exécutions. Alors qu’il reconnaît avoir fait assassiner l’avocat Ali Boumendjel et le chef du FLN algérien Larbi Ben M’hidi, qui s’étaient prétendument suicidés, il refuse de parler de la disparition du communiste Maurice Audin, n’étant pas au courant...
Dès lors, le parquet de Paris est saisi de plusieurs plaintes. Mais force est de reconnaître que la jurisprudence rend très difficile la poursuite actuelle de criminels de guerre. D’une part, les crimes contre l’humanité ne sont reconnus que pour la seconde guerre mondiale ; d’autre part, les crimes de guerre effectués pendant la guerre d’Algérie dans les deux camps ont été amnistiés en 1962. Pierre Vidal-Naquet a fait remarquer que la symétrie des deux lois d’amnistie était « parfaitement mensongère » : d’un côté on amnistiait des « crimes » dont la plupart des auteurs, membres du FLN, avaient déjà été « descendus » (guillotine et « corvées de bois »), et de l’autre des crimes qui n’avaient jamais été reconnus (et qui, à l’époque, étaient passibles de la peine de mort). La plainte pour crime de guerre étant devenue irrecevable, le procureur a considéré que le fait de les présenter sous un jour favorable était un délit réprimé par la loi sur la presse du 29 juillet 1889... Ainsi, c’est donc pour « apologie de crimes de guerre » que la LDH, la FIDH et le Mrap ont poursuivi les éditeurs et pour « omplicité d’apologie » qu’ils ont poursuivi le général.
Le procès a duré trois jours. Aussaresses, fidèle à son image, a endossé tous ses crimes devant une salle qui lui était assez largement acquise. Il fut soutenu par plusieurs de ses compagnons, tel le général Schmitt, prêt à recommencer et à « se salir les mains » pour sauver des innocents. L’ancien journaliste communiste algérien torturé, Henri Alleg (auteur de la Question), et l’historien et militant contre la torture, Pierre Vidal-Naquet, purent enfin exprimer publiquement ce pourquoi ils avaient combattu sans large audience depuis des dizaines d’années.
Les conditions de déroulement du procès laissent rêveur. Les guerres coloniales sont absoutes. On n’est plus condamné pour des crimes réellement commis mais seulement pour le fait de s’en réclamer et de les justifier. Si de tels principes avaient existé à la Libération, le commandant d’Auschwitz, Rudolf Hess, n’aurait écopé de rien. Dans sa prison de Cracovie, il a rédigé son autobiographie ; il a tout fait pour éviter que les SS ne maltraitent les prisonniers mais ses efforts ont été inutiles : « Je n’ai jamais maltraité un détenu ; je n’en ai jamais tué un seul de mes propres mains. Je n’ai jamais toléré d’abus de mes subordonnés. »
Il n’aurait donc pas été pendu à Auschwitz le 4 avril 1947. Et il n’aurait même pas eu d’amende...