Les dessous franco-allemands de l’affaire Elf

Kohl rattrapé par les scandales

, par SCHMID Bernard

Les rebondissements continuent d’affluer dans le feuilleton Elf. Après la mise en cause en France de Roland Dumas, c’est au tour de l’ancien chancelier allemand, Helmut Kohl d’être mise en cause. Entre pots-de-vin et redistribution des positions économiques dans l’ex-RDA : analyse.

Depuis décembre 1999 également, il existe désormais une branche allemande de l’interminable scandale Elf. Le 5 novembre dernier, à Augsbourg en Allemagne, l’ancien trésorier de la CDU, Walter Leisler Kiep, était passé à des aveux partiels face à un juge d’instruction qui l’interrogeait sur certaines irrégularités dans la trésorerie de son parti. Ces aveux firent découvrir l’existence d’un système étendu de « caisses noires » au sein de la CDU, que l’ancien Chancelier Helmut Kohl entretenait afin notamment de récompenser financièrement les fédérations du parti qui lui étaient fidèles. Dans la foulée, fut créée une commission d’enquête parlementaire qui devra se pencher notamment sur quatre affaires des dernières années dont on soupçonne désormais qu’elles cachaient l’alimentation des « caisses noires » de l’ancien Chancelier.

Pots-de-vin

En tête, se trouve une affaire impliquant Elf. Début mai 1997, la presse allemande rapportait que le groupe pétrolier français aurait versé quelque 256 millions de francs de pots-de-vin à la CDU ainsi qu’à sa branche bavaroise, la CSU, lors du rachat du complexe pétrochimique de Leuna dans l’ancienne RDA en 1992, les deux partis étant alors au gouvernement fédéral. Entre-temps on a appris, le 7 janvier dernier, par un journal berlinois que les noms d’une secrétaire d’Etat appartenant à la CDU et d’un ancien ministre fédéral de l’Economie faisant partie du petit parti libéral FDP se trouvent sur une liste de salariés (fictifs) de la filiale suisse du groupe, Elf Aquitaine International (EAI).
EAI, domiciliée à Genève, créée au début des années 1980 dans le prétendu but de chercher du pétrole en Suisse est la branche du groupe pétrolier, longtemps chargée de toutes les opérations financières peu avouables du groupe. EAI rémunérait un certain nombre de personnes « utiles » dans le monde politique. Mais en fait, quelle était la motivation du groupe pétrolier de se montrer aussi généreux envers la classe politique allemande ? On a mis ces malversations en relation avec l’acquisition du complexe pétrochimique de Leuna, dans l’ancienne RDA, par Elf lors de sa privatisation en 1992. Mais il n’existait aucun besoin de corrompre des responsables politiques à cette fin : les acquéreurs potentiels intéressés par Leuna n’étaient pas légion, puisqu’il ne s’agissait pas vraiment d’une opération rentable sur le plan économique. Dans un premier temps, les dirigeants du groupe français furent rassurés par la présence, à ses côtés, du groupe allemand Thyssen comme partenaire économique.

1980's Helmut Kohl CDU Campaign Post at Haus der Geschichte der Bundesrepublik Deutschland (House of the History of the Federal Republic of Germany) - Bonn Germany

L’accord secret

Un accord conclu secrètement, en août 1992, entre la société Thyssen et les pouvoirs publics allemands, prévoit que l’entreprise allemande pouvait se retirer du projet dès la fin des travaux de construction de la nouvelle raffinerie Leuna 2000, en emportant ses investissements ainsi que les subventions versées par l’Etat allemand. Au début de l’année 1994, le climat entre Elf et les pouvoirs publics allemands est au point zéro, et le groupe pétrolier menace de plus en plus clairement de se retirer du projet avant même le début des travaux à Leuna. Le 18 février, le chef du gouvernement allemand écrit à son homologue français, le Premier ministre Édouard Balladur. Le Chancelier Kohl, dans sa lettre, l’exhorte à mots à peine couverts à faire pression sur le groupe récemment privatisé, dont le PDG Philippe Jaffré passe pour être très proche de Balladur.
Dans un accord paraphé le 28 mars 1994, Elf se voit garantir une prise de participation du groupe public allemand Buna à hauteur de 33% du capital du complexe de Leuna, une fois le nouveau complexe terminé, ce qui est prévu pour 1997. Une promesse qui, dans les faits, ne sera jamais tenue. En 1997, le groupe français exhorte la Treuhandanstalt, l’organisme public chargé de la privatisation de l’ensemble des anciennes industries de la RDA, ou plus exactement l’organisme qui lui a succédé en 1995 ­ la BVS ­ afin que celle-ci reprenne à son tour les 33 % de parts de capitaux délaissés par le chimiste Buna. Finalement, en février 1998, la direction d’Elf va inscrire dans les comptes du groupe une perte à hauteur de 5,4 milliards de francs « à cause de la raffinerie de Leuna ». On y ajoutera que pour les salariés de Leuna et de la chaîne Minol, le bilan est bien plus catastrophique, compte tenu des dégraissages massifs intervenus. Sur 27 000 salariés que comptaient le complexe pétrochimique de Leuna et la chaîne de stations de service Minol du temps de la RDA, il en restait quelque 3 500 après le démarrage de la nouvelle raffinerie en 1997.

La réunification

Dans le contexte de la réunification allemande et les peurs qu’elle a suscitées dans les diplomaties, française et anglaise, il paraît très vraisemblable qu’un accord politique soit intervenu entre le Chancelier Kohl et le président français Mitterrand, accord auquel font d’ailleurs allusion nombre d’articles de journaux relatifs à l’ « affaire Elf-Kohl », sans fournir davantage de précision. La reprise du complexe de Leuna et la chaîne Minol par le groupe Elf, qui ne fut pas moins que le plus grand projet industriel franco-allemand depuis la fin de la seconde guerre mondiale, en faisait probablement partie. Elle constituait en quelque sorte un gage en ouvrant la possibilité aux Français d’exercer un certain contrôle politico-économique sur l’évolution dans l’ex-RDA « annexée », dont les anciennes industries furent pour le reste presqu’exclusivement rachetées par des sociétés allemandes. Une des contreparties était le financement du parti du Cchancelier Kohl. Mais du côté français, on avait fort probablement sous-estimé le caractère économiquement déficitaire de cette opération et l’état de dégradation du paysage industriel est-allemand, ce dernier subissant des coupes très radicales au lendemain de la réunification.