Taslima Nasreen : « comme en prison »

, par BATAILLE Claire

Taslima Nasreen est retournée au Bangladesh après quatre ans d’exil pour être aux côtés de sa mère atteinte d’un cancer et sur le point de mourir. Comme il y a quatre ans, les fanatiques islamistes ont mis sa tête à prix (30 000 francs environ) et les autorités de Dacca ont lancé un nouveau mandat d’arrêt contre elle pour avoir « blessé le sentiment religieux » des gens. Depuis son retour à la mi-septembre, elle est condamnée à vivre comme une recluse chez elle. Par téléphone, fax et internet, elle tente d’alerter l’opinion publique internationale pour que les autorités soient obligées de lui accorder une protection pour éviter d’être assassinée. Au moment-même où une pétition (que nous n’avons pas reçue) circule en France à cette fin, Le Monde, comme il l’a déjà fait, semble, dans un article daté du 30 octobre dernier et signé Jean-Baptiste Naudet, accréditer l’idée que finalement, si Taslima Nasreen se trouve dans cette situation critique, c’est qu’elle l’a bien cherché et que, peut-être à la différence de Salman Rushdie, elle ne méritait pas la mobilisation des intellectuel(le)s et personnalités occidentaux qu’elle sollicite. Bien sûr, cela n’est pas dit clairement et Taslima Nasreen a toute liberté pour s’exprimer dans une interview, mais le long article qui précède cette interview est sous-titré : « intellectuels et artistes locaux répugnent à prendre sa défense » et le seul intertitre est intitulé : « critique de l’intellingentsia ». Or, que reprochent ces intellectuels et féministes à Taslima Nasreen ? Elle « jouerait » trop la presse internationale, elle aurait « dépassé les bornes ». Elle tiendrait des « propos excessifs » et ses attitudes seraient « provocatrices » et, comble du comble, elle compromettrait le « lent travail de négociation avec les religieux mené par les associations féministes de son pays ». En fait, elle serait allée « trop loin, trop vite, toute seule ». Que pense M. Naudet de ces reproches ? Il n’en dit rien, pas plus qu’il ne nous renseigne sur la réalité de ces mouvements de femmes qui contestent Taslima Nasreen ou sur les positions critiques de ces personnalités de Dacca qui la critiquent.
En fait, ce qu’on lui reproche, c’est de refuser les compromis et de continuer, à ses risques et périls, à défendre courageusement ses convictions profondes. Elle est athée et elle le dit. Elle veut un État laïque et elle le dit. Elle dénonce l’esclavage des femmes sous la « loi islamique » et les formidables injustices sociales qui régnent dans le sous-continent indien. Ce qui va de soi ici ne serait pas acceptable pour une femme écrivain du Bangladesh ? En fait, la révolte violente et brute de Taslima Nasreen n’est pas assez... diplomatique et, comme l’exigence de juger Pinochet, elle perturbe les « bonnes » relations d’État à État, ainsi que les vaines tentatives d’« amadouer » les dictatures, qu’elles soient religieuses ou pas... Pour cela, Taslima Nasreen mérite tout notre respect et notre solidarité.