Une approche renouvelée de la nation

, par KERGOAT Jacques

Un livre informé, travaillé et stimulant : c’est un beau cadeau que nous fait là Roger Martelli [1]. L’ouvrage a en particulier le grand mérite de ne pas se limiter à un examen des actuels débats et polémiques. C’est la constitution même de la nation française qu’il examine, en remontant jusqu’au paléolithique, et en privilégiant l’examen historique du « façonnage » à la description de la mosaïque. Il nous fournit ainsi une vision « gramscienne » de la chute de l’Empire romain. Refusant la description de la « rupture » barbare et de la « barbarisation de l’occident », il insiste au contraire sur les facteurs internes de désagrégation de l’Empire et sur la lenteur du processus qui imprègne peu à peu la langue, les modèles juridiques ou les normes agricoles et urbaines. Du « royaume des Francs » à la nation, le cheminement est donc long. Roger Martelli crédite la monarchie d’un travail de « consolidation », mais estime à juste titre que les représentations populaires de la France d’avant 1789 sont au mieux de type « pré-national ». La communauté est en effet vécue sous la forme de l’obédience, et c’est 1789 qui transforme l’obéissance en « participation consciente » et lie le terme de nation à celui de « peuple souverain », voire de démocratie. Et quand, à Valmy, Kellerman lance ses troupes à l’assaut au cri de « Vive la nation », c’est bien « vive le peuple souverain » qu’il faut entendre. A partir de cette date, Martelli situe bien les deux visages que prend la nation : celui de l’émancipation et celui de l’oppression. A l’émancipation, il attribue ainsi la fin des années 1840, les années 1870-1871 et les années 1930-1940 et à l’oppression les deux empires, les années 1830, le gaullisme de 1958. Ce qui d’ailleurs peut faire débat. Pour illustrer la fonction émancipatrice de la référence à la nation, les choix de la fin des années 1840 (en France) et de la période du Front populaire sont-ils absolument pertinents ? Sur ce dernier point en particulier, n’existe-t-il pas maintenant suffisamment d’éléments sur la « nationalisation » du PCF à partir de 1934 pour qu’il soit possible d’aller plus loin que ne l’a fait jusqu’à présent l’historiographie communiste ? Plus fondamentalement, n’est-ce pas dès Thermidor que la référence à la Nation commence, en France, à perdre une partie de sa charge émancipatrice ? Même remarque pour les périodes illustrant la « nation-oppression » : on peut s’étonner que n’y soit pas mentionnée la IVe République et, dès le tripartisme, ses faits d’armes coloniaux.

La nation vacille, n’a pas pour autant dit son dernier mot, mais n’est qu’un moment de l’histoire humaine.

A la question qu’il a lui-même posée, l’auteur répond de manière nuancée : la nation vacille, n’a pas pour autant dit son dernier mot, mais n’est qu’un moment de l’histoire humaine, après d’autres, avant d’autres. On n’imputera pas ici à Roger Martelli une réponse de normand (d’autant que ce n’est pas vraiment sa culture...) : on le créditera au contraire de la prudence du scientifique face à une très réelle complexité. Il faut lire ce livre, qui, par bien des aspects, pose sur la question de la nation un regard qui renouvelle les approches du mouvement communiste international. Tant il est vrai qu’en affirmant que « quand l’évolution de chaque Etat dépend plus que jamais de tous les autres », la « sacralisation » de la nation n’a plus d’utilité pour « penser le progrès », c’est sans doute à l’internationalisme que l’on offre une nouvelle chance.

J. K.

N. B. Remarque amicale aux éditions La Dispute, puisque l’on ne voit pas pourquoi les critiques seraient réservées aux auteurs : ce livre n’aurait-il pas mérité un index ?

P.-S.

Article paru dans Regards, juin 1998.

Notes

[1Roger Martelli, Faut-il défendre la nation ?, éditions La Dispute, avril 1998, 150 F.

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