Lettre ouverte à Régis Debray

, par CORCUFF Philippe

Philippe Corcuff répond à l’auteur de Supplique aux nouveaux progressistes du XXIe siècle.

Cher Régis,

Ta Supplique aux nouveaux progressistes du XXIe siècle (Gallimard) nous oriente opportunément vers une réflexion sur l’armature intellectuelle de la politique, à un moment où coups bas politiciens et manoeuvres électoralistes occupent le devant de la scène.
Après les tragédies du XXe siècle, avec la course néolibérale au neuf en toc, à l’ombre des risques écologiques, il est temps de réévaluer notre conception du progrès. Car, tu as raison, « le XIXe siècle croit dans l’Histoire parce qu’il a cru en Dieu, et pour continuer d’y croire, d’une autre manière, après qu’il a perdu la foi. Ce qui se baptise Providence à l’église se nomme Progrès en ville ».
Cependant, il n’y aurait, pour un agnostique de l’histoire, que « des progrès, au pluriel ». Dans cette perspective, toute tradition ne serait pas a priori négative et toute nouveauté positive.
Il ne s’agit pas d’éteindre les Lumières, mais d’en « renouveler l’outillage intellectuel ». Ici point de relativisme « postmoderne », où tout se vaudrait parce que plus rien ne vaudrait. Se dessineraient plutôt des Lumières tamisées, moins arrogantes, pour une gauche qui n’aurait pas abandonné le triple pari de la connaissance, de la modification de soi et de la transformation du monde.
D’où ton appel à l’émergence d’« une gauche tragique », « dopée au pessimisme », à l’écart tant de « la gauche divine », étalant jusqu’à l’écoeurement la confiture de l’optimisme, que de « notre gauche de gestionnaires », enlisée dans le présent perpétuel, sans mémoire historique ni projection vers l’avenir.
La gauche a certes besoin de se lester de tragique. Prenons acte des fragilités de l’action humaine face aux circonstances indépendantes de sa volonté qui, sans cesse, la débordent et la dévient. Affrontons la composante d’incertitude de nos histoires, avec leurs risques et leurs paris. Portons un regard contrasté sur la condition humaine, avec ses potentialités créatrices mais aussi destructrices.
Abandonnons les sornettes anthropologiques sur « l’homme bon par nature et perverti par le capitalisme ». Faisons l’économie de l’hypothèse, irréaliste et parfois meurtrière, de la naissance rapide d’un « homme nouveau », qui résoudrait comme par miracle toutes les contradictions des politiques transformatrices. Oui, mais...
Tes analyses apparaissent unilatéralement noires. Comme si la prétention à une lucidité ultime maintenait dans ta bouche la nostalgie du définitif et de l’absolu, ceux-ci étant fichés dans le travail du négatif plutôt que dans « l’avenir radieux ». Et ton autoportrait en « navigateur solitaire », seul à contre-courant, nous fait toucher du doigt le dérisoire de la prétention à une lucidité omnisciente. Depuis ta Critique de la raison politique (1981), dans laquelle tu as cru maîtriser grâce à tes concepts l’énigme de toute société humaine (leur fondement supposé religieux), tu as pris la grosse tête des philosophes rois. Ce faisant, n’as-tu pas trop rapidement confondu le caractère heuristique d’une analogie (entre le religieux et le politique) avec une vérité éternelle ? Tu es plus convaincant dans les récits autobiographiques, quand tu mets en scène nos déficiences face aux dérèglements de la vie politique et amoureuse : Les Rendez-Vous manqués (1975), Les Masques (1988), Loués soient nos seigneurs (1996)...
Et s’il fallait récuser plus définitivement les lucidités définitives et les poses inspirées de ceux qui croient voir le fondamental ? En interrogeant, à travers des vues toujours partielles, les sinuosités des contingences historiques comme nos propres limitations individuelles devant elles. Avec, comme points d’appui, des repères issus des traditions passées, fonctionnant comme des boussoles révisables en chemin, valant plus que le cocktail relativiste des insignifiances « postmodernes » et moins que les absolus d’antan. Des transcendances relatives en quelque sorte.
Ta « gauche tragique » semble avoir oublié la tension dialectique entre le tragique et l’utopique. Est-ce que ce ne sont pas des caractéristiques semblables de l’histoire humaine, son ouverture, ses mouvements, sa part l’imprévisibilité, qui rendent compte de son double visage ?
Maurice Merleau-Ponty en a eu l’intuition : « Le monde humain est un système ouvert ou inachevé et la même contingence fondamentale qui le menace de discordance le soustrait aussi à la fatalité du désordre et interdit d’en désespérer » (Humanisme et terreur, 1947). Les fleurs de l’utopie continuent d’éclore un peu partout dans les mondes bigarrés de l’altermondialisme, ou dans les révoltes des banlieues ou le mouvement anti-CPE, avec des contradictions, voire des manichéismes. Dans la tension, donc, avec le tragique.
« Homme de la pluie et enfant du beau temps, vos mains de défaite et de progrès me sont également nécessaires », lançait René Char (Seuls demeurent, 1938-1944), poète en armes au milieu du maquis.
La double possibilité de nouvelles avancées émancipatrices et de nouvelles régressions barbares ne se joue peut-être même qu’à un fil en France aujourd’hui. Dans un contexte moins dramatique, ne sommes-nous pas un peu comme Walter Benjamin, en 1940, « à l’instant du danger », tentant de discerner dans « l’à-présent » une fragile espérance libératrice ? D’un côté : l’ethnicisation des rapports sociaux, portée par le FN et le marketing anti-musulmans de De Villiers, stimulée par les démagogies sécuritaires. Au milieu : la gestion sociale-libérale de la précarisation généralisée par l’UMP-PS, sur fond d’épuisement des institutions de notre démocratie représentative. A l’autre bout : l’étincelle d’une nouvelle question sociale soucieuse des individualités, vacillante dans la vitalité de mouvements sociaux antilibéraux en manque de traductions politiques. Quand les feux follets de l’utopie anticapitaliste défient les mécaniques menaçantes du plus probable.
Alors, Régis, une gauche utopique et tragique pour le XXIe siècle ? Le défi est immense, les urgences imminentes, à la hauteur de nos faiblesses.

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